CHAP. V
mais qq'en emportant la picc^, et qui n'a 9ultre composiiion qui vaille que la luyte ou la souffrance, quoique toutes les deux très diUiciles. Celuy là s'y enlendoit, ce me .semble, qui dict •« qu'un bon mariage se dressoit 4'une femme aveugle avec un mary sourd. »
Regardons aussi que cesle grande et violente aspreié d'obligation que nous leur enjoignons ne produise d. u.\ elfecis contraires à nosii e lin, à stavoir qu'elle aiguise les poursuyvants, et face les femmes |ilus faciles à se rendre; ear, quant au premier poinct, montant le prix de la place, nous montons le prix et le désir de la eonqueste. Seroit te pas Venus mesme qui eusl ainsi finement haulsé le chevet ^ à sa marchandise par le maquert liage de.sloix, cognoissani combien c'est un sot déduit, qui ne le jeroit valoir par faniasie et par cherté'' Enjin c'est toute chair de porc, que la saulse diversifie, comme disoit l'hosie de FJaminius- Cupidon est un dieu félon; il faict son jeu à luicler la dévotion et la ju.stice; c'est sa gloire, que sa puissance cbocque tout'aultre puissance, et que toutes aultres règles cèdent aux siennes :
Materiam ciilpœ proseqvintrqve mœ^.
Et quant au second poinct : serions nous pas moins cocus, si nous craignions moins de l'estre, suy vant la complexion des femmes? car la deffense les incite et convie :
Cbi velis, nolunt; ubi noU», voluvl vitro ^ ■• Concessa pudel ire via *.
Quelle meilleure interprétation trouverions nous au faict de Messalina? Elle feit au commencement son mary eocu à cachetés, comme il se faict ; mais, conduisant ses parties trop ayséement, par la stupidité qui estoit en luv, elle desdaigna soubdain cest usage; la vo^là à faire l'amour à la descouverte, advouer des serviteurs, les entretenir et les favoriser à la veue d'un chascun ; elle vouloit qu'il s'en ressentist. Cest animal ne se pouvant, esveiller
(1) Expression usitée du temps de Montaigne, pour dire rat chérir sa tiftuçhqtiftise. C.
(2) TiTE LiVE, XXXV, 49. C.
(S) Il cherche incessamment une nouvelle matière à aes excès. Ov'DE^ Trisi., IV, \, 3i
(4) Voulez-vous, elles ne veulent point ; oe voulfz-TOUs point, elles veulent. TEr.ENCE, Eunuch., act. IV, se. 8, v. 43.
(5) Elles rougiraient de suivre une route iiennise. Lcc.,n,
ESSAIS DE MONTAIGNE
pour tout cela, et luy rendant ses plaisirs mois et fades par ceste trop lasclie facilité par laquelle il sembloit qu'il les auctorisast et Icgilimast, que feit elle? Femme d'un empereur sain et vivant, et à Rome, au théâtre du monde, en plein mydi, en feste et cerimonie pui)licque et avecques Silius, duquel elle jouïssoit longtemps devant, elle se marie an jour que son mary estoit hors de la ville*. Semble il pas qu'elle s'acheminast à devenir chaste par la nonchalance de son mary? ou qu'elle cherchast un aulire mary qui luy aiguisast l'appétit par sa jalousie, et qui, en luy insistant, l'incitast? Mais la premi«'re difficulté qu'elle rencontra feut aussi la dernière: ceste beste s'esveilla en sursault; on a souvent pire marché de ces sourdauds endormis ; j'ay veu par expérience que ceste extrême souffrance, quand elle vient à se desnouer, produict des vengeances plus aspres ; car, prenant feu tout à coup, la cholere et la fureur s'emmoncelant en un, esclatte touts ses efforts à la première charge,
Irarumque omnes efundit habenast:
il la feit mourir et grand nombre de ceulx de son iuLclligence ; jusques à tel ^ qui n'en pouvoit mais, et qu'elle avoit conlié à son lict à foup d'escourgée.
Ce que Virgile dict de Venus et de Vulcan, Lucrèce l'avoit dict plus sortablement d'une jouissance desrobbée d'elle et de Mars :
Belli fera mœnei-a Mavors Arrpipotens régit, in gremitim qui sœpe tuum se Bejicii, œterno deviiwtus vulnere amoris ;
Pnscii amore avidos initions in te, dea, visus, Eqite luo pendet resiipini spiriius ore : Hune tu, diva, luo recubantem corpore sancto Circumfnsa super, suaveis ex ore loquelas Fundei.
Qaand je rumine ce rejicil , pascit , inhians ,
(1) Tacite, iinna/., X[,2G, 27, pic.c.
(2) El lâclie la bride à ses transports. Virc, Enéide, xn,
(3; Mnester, comédien, et Traulus Monlanus, ctievalier. Tacite, Annal., XI, 3o. G.
(4) Souvent ce dieu si Oer, vaincu par tes appas. Dépose sa flerlé pour languir dans tes bras : Sa télé est sur ton sein rionrhalaminont pencliée, El l'amour tient son âme à ta bouche a itacliée; Ses yeux étincelaots errent sur ton beau corps.
Parle pour les Romains dans ces moments si doux. Licii., I, ô5. Trad. de Ilcsnaiili.
molli, fovet, medullas, labefacta, pendet, percurrit^, et ceste noble circumfusa, mère du geniil infusus^ j'ay desdaing de ces monues poinctes et allusions verbales qui na.squirent depuis. A ces bonnes genls, il ne fa-lloit d'aiguë et subtile rencontre: leur langage est tout plein et gros d'une vigueur naiurrlle et constante; ils sont toui e|;igramme; non la queue seulement, mais la teste, l'estomachet les pieds. Il n'y a rien d'elfoi'cé, rien de traisnant ; tout y marche d'une pareille teneur : Conlexlus virilis est; non svnt circa ftosculos occupali'-. Ce n'est pas une elotjuence molle et seulement sans offensé; elle est nerveuse et solide, qui ne plaist pas tant comme elle remplit et ravit; et ravit le plus les plus forts esprits. Quand je veois ces braves formes de s'expliquer, si vifves, si profondes, je ne dis pas que c'est bien dire, je dis que c'est bien penser. C'est la gaillardise de l'imagination qui esleve et enfle les paroles : Pectus est quod diserlum facit ^ : nos gents appellent jugements, langage; et beaux mots, les pleines conceptions. Ceste peincture est conduicte , non tant par dextérité de la main comme pour avoir l'objet plus vifvement empreinct en l'ame. Gallus parle simplement, parce qu'il conceoit simplement : Horace ne se contente point d'une superficielle expression, elle le trahiroit; il veoid plus clair et plus oultre dans les choses; son esprit crocheite et furette tout le magasin des mots et des figures pour se représenter; et les luy fault oultre l'ordinaire, comme sa conception est oultre l'ordinaire. Plutanjue dict ^ qu'il veid le langage latin par les choses: icy de mesme; le sens esclaire et produict les paroles, non plus de vent, ains de chair et d'os ; elles signifient plus qu'elles ne disent. Les imbecilles sentent enco-
(1) Tous ces mots, si naturels et si expressifs, se irouvent, les uns dans le passage de Virgile cite plus haut, d'après l'fîniide, vill, 587 ; et les autres dans ce dernier passage de Lucrèce. C.
(2) Leur discours est un tissu de beautés mâles ; ils ne songent pas à l'orner de vaines fleurs. Séln., Epist. 53.
(3) C'est le cœur qui fait l'éloquence. Qii.ntii,., X, 7.
(4) Dans la Vie de D&niosthùnes, c. 1. « Bien tard, dit-il, estant jà fort avant au dccours de mon aage, j'ay commencé à? prendre en main livres lalins : en quoy il m'est advenu une' chose eslrangp, mais véritable neanlmoins; c'est quejen'aypas tant apprins ny lanl enleiidu les choses par les paroles,! comme, par quelque usa:;e et cognoissance que j'avois detj choses, je suis venu à entendre aulcunement les paroîee. -^ ycrsiond'Amyot. C.