LIVRE ni, CHAP. VI
d'une galliote. Ils faisoient front, à leur bataille, de trois mille tels coches; et, après que le canon avoit joué, les faisoient tirer, et avaller aux ennemis ceste salve avant que de taster le reste, qui n'estoit pas un iegier advancement ; ou descochoient lesdits coches dans leurs escadrons, pour les rompre et y faire jour; oultre le secours qu'ils en pouvoient prendre, pour flanquer en lieux chatouilleux les troupes marchant à la campaigne, ou à couvrir un logis à la haste, et le fortifier. De mon temps, lin gentilhomme, en Tune de nos frontières, impos de sa personne, et ne trouvant cheval capable de son poids, ayant une querelle, marchoit par païs en coche, de mesme ceste peincture.et s'en trouvoit très bien. Mais laissons ces coches guerriers.
Comme si leur néant ise n'estoit assez cogneue à meilleures enseignes, les derniers roys denostre première race marchoient par païs en un charriot mené de quatre bœufs*. Marc Antoine feut le premier qui se feit mener à Rome, et une garse menestriere^ quand et luy, par des lions attelés à un coche. Heliogabalus en feit depuis autant, se disant Cybele, la mère des dieux 5; et aussi par des tigres, contrefaisant le dieu Bacchus ; il attela aussi par fois deux cerfs à son coche ; et une aiiltre fois quatre chiens ; et eneores quatre garses nues, se faisant traisner par elles, en pompe, tout nud. L'empereur Firmus feit mener son coche à des austruches de merveilleuses grandeur, de manière qu'il sembloit plus voler que rouler*.
L'estrangeté de ces inventions me met en teste ceste aultre fantasie : que c'est une espèce de pusillanimité aux monarques, et un tesmoignage de ne sentir point assez ce qu'ils sont, de travailler à se faire valoir et parois-
(Ij Quatre bceuls attelés, d'un pas trauquiUe ?t lent. Promenaient dans Paris le monarque indolent, a dit Boileau dans le chant second du Lutrin. Voici les propres expressions d'EciNARo, rie de Charlemagne, en parlant des rois fainéants: « Quocuraque eundum erat, carpentoibat, quod bobus junclis, et bubulco rustico moreagente, trahebatur. Sic ad palatium, sic ad pubticum populi sui conventum, qui annuatim ob populi utilitatem celebrabatur, ire, sic domum redire solebat. » L'abbé de Vertot, dans les Mémoires de C Académie des Inscriptions, t. VI (édit. in-12), a entrepris rapologie de ces rois. J. V. L.
(il I.a comédienne Cyihéris. Plct., Vie di Antoine, c. 3;Cia, PhWppit., II, 24: Pline, Xal., hist.,\m, 16, etc. J. Y. L.
{31 .El. Lampridu s, HeUor/a*a/., c. 28, 29. J. V. L.
<i «^LAV. VopisoLs, Firm., c.6. J. V. L.
tre par despenses excessifves ; ce seroit chose excusable en pais estrangier, mais parmy ses subjects, où il peult tout, il tire de sa dignité le plus extrême degré d'honneur où il puisse arriver ; comme à un gentilhomme, il me semble qu'il est superflu de se vestir curieusement en son privé; sa maison, son train, sa cuisine, respondent assez de luy. Le conseil qu'Isocrates* donne à son roy ne me semble sans raison : « Qu'il soit splendide en meubles et usten-' siles, d'autant que c'est une despense de durée qui passe jusques à ses successeurs ; et qu'il fuye toutes magnificences qui s'escoulent incontinent et de l'usage et de la mémoire.» J'aimois à me parer quand j'estois cadet, à faulte d'auhre parure, et me seoitbien; il en est sur qui les belles robbes pleurent. TSous avons des contes merveilleux de la frugalité de nos roys autour de leurs personnes, et en leurs dons; grands roys en crédit, en valeur, et en fortune. Demosthenes ^ combat à oultrance la loi de sa ville, qui assignoit les deniers publicqaes aux pompes des jeux et de leurs festes; il veult qu'.leur grandeur se montre en quantité de vaisseaux bien equippés, et bonnes armées bien fournies; et a l'on raison d'accuser ^ Theophrastus qui establit, en son livre des richesses, un advis contraire, et maintient telle nature de despense estre le vray fruict de l'opulence ; ce sont plaisirs, dict Aristote*, qui ne touchent que la plus basse commune ; qui s'esvanouissent de la souvenance aussitost qu'on en est rassasié ; et desquels nul homme judicieux et grave ne peult faire estime. L'employte^ me sembleroit bien plus royale, comme plus utile, juste et durable, en ports, en havres, fortifications et murs, etbastimentssumptueux, en églises, hospitaux, collèges, reformation de rues et chemins ; en quoy le pape Grégoire treiziesme lairra sa mémoire recommendable à long temps*î;
(1) Biîc. à Nicoclés, édit. de Paris, 1621, p. 32. 12) Dans sa Ille Olynt/iieime. G.
(3) C'est Cicéron qui est l'auteur de celte critique, de Offic., n, 16. C.
(4) ID., ibid. G.
P) La dépense. Montaigne continue de reproduire les p«H sées de Gic, de Ofjic, n, 17. C.
(6) Voyage de Montaigne, 1 1, p. 288,: « C'est no très bean iriefllard, d'une moyenne taiHe et droicte, le visage plein de majesté, une longue barbe blanche, aagé lors de pUis de quatre^ vingts ans, le plus sain pour son aage. et vigoureux, qnll est possible de désirer, sans goutte, sans cholicquo, sans in.il d'estomach, et sans aulcune subjection ; d'une nature doulce. peu se passionnant des affaireà du monde ; graud basiis^^ur.
ESSAIS DE MONTAIGNE
et en quoy nostre royne Catherine < tesmoigneroît à longues années sa libéralité naturelle et munificence, si ses moyens suffisoient à son affection; la fortune m'a faicl grand desplaisir d'interrompre la belle structure du pont neuf de nostre grande ville, et m'oster l'espoir, avant mourir, d'en veoir en train le service.
Oultre ce, il semble aux subjects, spectateurs de ces triumphes, qu'on leur faict montre de leurs propres richesses, et qu'on les festoyé à leurs despens ; car les peuples présument volontiers des roys, comme nous faisons de nos valets, qu'ils doibvent prfîndre soing de nous apprester en abondance tout ce qu'il nous fault, mais qu'ils n'y doibvent aulcunement toucher de leur part ^ et pourtant l'empereur Galba, ayant prins plaisir à un musicien pendant son souper, se feit porter sa boëte, et luy donna en sa main une poignée d'escus qu'il y pescha, avecques ses paroles : « Ce n'est pas du publicque, c'est du mien^.» Tant y a, qu'il ad\ient le plus souvent que le peuple a raison ; et qu'on repaist ses yealx de ce dequoy il avoit àpaistre son ventre.
La libéralité mesme n'est pas bien en son lustre en main souveraine; les privés y ont plus droict, car, à le prendre exactement, un roy n'a rien proprement sien, il se doibt soy mesme àaultruy; la jurisdiction ne se donne point en faveur du juridiciant, c'est en fa\eur dn juridicié ; on faict un supérieur, non jamais pour son prouflt, ains pour le proufit de l'inférieur ; et un médecin pour le malade, non pour soy; toute magistrature, comme toute art, jecte sa fin hors d'elle : Nulla ars in se versatur^; parquoy les gouverneurs de l'enfance des princes, qui se picquent à leur imprimer ceste vertu de largesse, et les preschent de ne sçavoir rien refuser, et n'estimer rien si bien employé que ce qu'ils donneront (instruction que j'ay veu en mon temps fort en crédit), ou
et en cela il lairra à Rome et ailleurs un singulier honneur à sa mémoire... Il est très magnifique en basliraents puNirquesct feformation des rues de ceste ville... » Tel est le portrait de Grégoire XIII fait par Montaigne, qui venait de lui baiser les pjeds, le 29 de décembre 1580. J. V. L.
(1) C'est Catherine de Médlcis, mère de François II, de Charles IX et Henri III.
(a) Plot. , Vfe de Galba, c. 6 de la traduction d'Amyot. i. V. L.
(S) Mul art n'est renfermé en lui-même. Cia, de FAnib. bon.
ils regardent plus à leur proufit qu'à celuy de leur maistre, ou ils entendent mal à qui ils parlent. Il est trop aysé d'imprimer la libéralité en celuy qui a de quoy y fournir autant qu'il veult, aux despens d'aultruy; et son estimation se réglant, non à la mesure du présent, mais à la mesure des moyens de celuy qui l'exerce, elle vient à estre vaine en mains si puissantes, ils se treuvent prodigues, avant qu'ils soient libéraux ; pourtant elle est peu de recommendation, au prix d'aultres vertus royales, et la seule, comme disoitle tyran Dionysius*, qui se comporte bien avec la tyrannie mesme. Je luy 2 apprendrois plustost ce verset du laboureur ancien : x^ yjipl Se? (j-r-Aftiit, àWà jjlïi o).w tm 5u),K-/M, « qu'il fault, à qui en veult retirer fruict, semer de la main, non pas verser du sac ; » il fault espandre le grain, non pas le rcspandre; et qu'ayant à donner, ou, pour mieulx dire, à payer et rendre à tant de gents selon qu'ils ont deservy, il en doibt estre loyal et advisé dispensateur. Si la libéralité d'un prince est sans discrétion et sans mesure, je l'aime mieulx avare.
La vertu royale semble consister le plus en la justice; et de toutes les parties de la justice, celle là remarque mieulx les roys, qui accompaigne la libéralité; car ils l'ont particulière^ ment réservée à leur charge, là où, toute aultre justice, ils l'exercent volontiers par l'entremise d'aultry. L'immodérée largesse est un moyen foible à leur acquérir bienvueillance; car elle rebute plus de gents qu'elle n'en practique : Quo in plures usus sis, minus in multos uii possis... Quid autem est stultius,quam quod libenter facias, curare ut id diutius facere non possis^? et, si elle est employée sans respect du mérite, faict vergongne à qui la receoit et se re' eoit sans grâce. Des tyrans ont esté sacrifiés à la haine du peuple par les mains de ceulx mesme qu'ils avoient iniquement advancés ; telle manière d'hommes* estimants as-
(1) Dans les Apopfil/ierpnes de Put. C.
(2) PLUt., Si ks Athûniens ont l'ié plus excellents en armes qu'en lettres, c. A. Corinne se sert de ce proverbe pour faire sentir à Pindare qu'il avait entassé trop de fables dans une de ses popsies, lui disant, dans la traduction d'Amyot, qu'U fallait semer avec la main et non pas à pleine poche. C.
(3) On peut d autant moins lexercer qu'on l'a déjà plus exercée... Qutlio folie de se mettre dans limpuL'saace de faire longtemps ce qu'on fait avec plaisir.' Cic, de Offic, II, 15.
(4; Édition de fo88, fnt. 396 : « Bouffons, maquereaux, menestriers, et telle racaille d'hommes, estimants. » etc.