‹ OEuvres. Vec une notice biographiqueChapitre 317 sur 402 · LIVRE lîl, GHÂP. VI · texte numérisé non relu

LIVRE lîl, GHÂP. VI

seorer la possession des biens indenement re- 1 ceus, s'ils montrent avoir à mespris et haine celuy duquel ils les tenoient, et se rallient an jugement et opinion commune en cela.

Los suhjects d'un prince excessif en dons se rendent excessifs en demandes; ils se taillent, non à la raison, mais à l'exemple. Il y a certes souvent de quoy rougir de nostre impudence ; nous sommes surpayés selon justice, quand la recompense eguale nostre service, car n'en debvons nous rien à nos princes d'obligation naturelle? S'il porte nostre despense, il fait trop; c'est assez qu'il l'ayde : le surplus s'appelle bienfaict, lequel ne se peult exiger, car le nom mesme de la libéralité sonne liberté. A nostre mode, ce n'est jamais faict; le receu ne se met plus en compte ; on n'aime la libéralité que future; parquoy plus un prince s'espuise en donnant, plus il s'appauvrit* d'amis. Comment assouviroit il les envies qui croissent à mesure qu'elles se remplissent? qui a sa pensée à prendre, ne l'a plus à ce qu'il a prins : la convoitise n'a rien si propre que d'eslre ingrate.

L'exemple de Cyrus ne duira pas mal en ce lieu, pour servir, aux roys de ce temps, de touche à recognoistre leurs dons bien ou mal employés, et leur faire veoir combien cest empereur les assenoit plus heureusement qu'ils ne font, par où ils sont reduicts à faire leurs emprunts, après sur les subjects incogneus et plustost sur ceulx à qui ils ont faict du mal , que sur ceulx à qui ils ont faict du bien , et n'en receoivent aydes où il y aye rien de gratuit que le nom. Crœsus Iqi reprochoit sa largesse, et calculûit à combien se roonteroit son thresor s'il eust eu les mains plus restreinctes. Il eut envie de justifier sa libéralité ; et despeschant de toutes parts vers les grands de son Estât qu'il avoit particulièrement advancés, pria chascun de le secourir d'autant d'argent qu'il pourroit, à une sienne nécessité, et le luy envoyer par déclaration. Quand touts ces bordereaux luy furent apportés, chascun de ses amis n'estimant pas que ce feust assez faire que de luy en offrir seulement autant qu'il en avoit receu de sa munificence, y en meslant da sien propre beaucoup, il se trouva que ceste somme se mont oit bien plus que ne le disoit l'espargne de Crœsus Sur quoy Cyrus : « Je ne suis pas moins amou-

(I) L'édit. de 1588 |M>rte s'apouvrtl; celle de 1505, t'appao-

reux des richesses qne les aultres princes, et en suis plustost plus mesnagier : vous veoyez a combien peu de mise j'ay acquis le thresor inestimable de tant d'amis , et combien ils me sont plus fidèles thresoriers que ne seroient des hommes mercenaires, sans obligation, sans affection; et ma chevance mieulx logée qu'en des coffres appelant sur moy la haine, l'envie et le mespris des aultres princes*. »

Les empereurs tiroient excuse a la superfluité de leurs jeux et montres publicques, de ce que leur auctorité despendoit aulcunement (au moins par apparence) de la volonté du peuple romain, lequel avoit de tout temps accoustumé d'estre flatté par telle sorte de spectacles et d'excès. Mais c'estoient particuliers qui avoient nourry ceste coustume de gratifier leurs concitoyens et compaignons , principalement sur leur bourse, par telle profusion et magnificence ; elle eut tout aultre goust, quand ce feurent les maistres qui veinrent à l'imiter : Pecuniarum translatio ajusiisdominisadalienos non débet liberalis videri^. Plnlippus, de ce que son fils essayoit par des présents de gaigner la volonté des Lacedemoniens, l'en tansa par une lettre en ceste manière : « Quoy ! as tu envie que tes subjects te tiennent pour leur boursier, non pour leur roy? Veux tu les practiquer? practique les des bienfaicts de ta vertu, non des bienfaicts de ton coffre ^. »

C'estoit pourtant une belle chose d'aller faire apporter et planter, en la place des arènes, une grande quantité de gros arbres, touts branchus et touts verts, représentants une grande forest ombrageuse, desparties en belle symmetrie; et, le premier jour , jecter là dedans mille austruches, mille cerfs, mille sangliers et mille daims, les abandonnant à piller au peuple ; le lendemain faire assommer en sa présence cent gros lions, cent léopards et trois cents ours; et, pour le troisiesme jour, faire combattre à oultrance trois cents paires de gladiateurs, comme feit l'empereur Probus*. C'estoit aussi belle chose, à veoir ces grands amphithéâtres encroustés de marbre au dehors, labouré d'ouvra

(1) XÉsop., Cyropédie, vm, 9 et sohr. G.

(î) Le don qu'on fait à des étrangers d*un argent qu'on a pris aux légilinies propriétaires ne doit point passer pour libé raUté. Cic, de Offic., I, l

(3) Cic, de Oiftc, II, 15.

(4) On jieut voir la description de ces jeux dans Vcpuo» Vie de Probut, c. 19. J. V. U

ESSAIS DE MONTAIGNE

ges et statues, le dedans reluisant de rares enrichissements,

Balteiis en gemmin, en illita porticns auro * :

tous les costés de ce grand vuide remplis et environnés, depuis le fond jusques au comble, de ' soixante ou quatre vingts rengs d'eschelons aussi de marbre, couverts de carreaux,

Exeat, inquit.

Si piidor est, et de pulvino surgat equeslti, Cujus res legi non sufficit * ;

OÙ se peussent renger cent mille hommes assis à leur ayse : et la place du fonds , où les jeux se jouoient, la faire premièrement, par art, entr'ouvrir et fendre en crevasses , représentant des antres qui vomissoient les bestes destinées au spectacle; et puis secondement l'inonder d'une mer profonde qui charioit force monstres marins, chargée de vaisseaux armés, à représenter une battaille navalle ; et tiercement, l'aplanir et asseicher de nouveau pour le combat des gladiateurs; et, pourlaquatriesmefaçon, la sabler de vermillon et de storax, au lieu d*arene, pour y dresser un festin solenne à tout ce nombre infiny de peuple, le dernier acte d'un seul jour.

Quoties noA descendeniis arenoe Vidimus in partes, riiptaque voragine terrce Emersisse feras, et eisdem sœpe latebris Aurea cum rroceo creverunt arhutalibro'.... Nec solum nobis silvestria cernere monstra Conligit; œquoreos ego cum cerlantibus ursis Spectavi vitulos, et equorum nomine digmim, Sed defoime pecus^.

Quelquesfois on y a faict naistre une haulte montaigne pleine de fruictiers et arbres verdoyants, rendant par son faiste un ruisseau d'eau, comme de la bouche d'une vif ve fontaine; quelquesfois on y promena un grand navire, qui s'ouvroit et desprenoit de soy mesme, et, après avoir vomy de son ventre quatre ou cinq

(1) Vois-tu la ceinture du théâtre ornée de pierres précieuses et le portique tout couvert d'or? Calçuknics, Eclog., VII, intitulée : TempUtm, v. 47.

(2) Si vous avez quelque pudeur, quittez, dit-on, les carreaux destinés aux chevaliers, vous qui n'avez pas les biens fixés par la loi. Juv., Sal.,m, 155.

(3) comljien de fois n'avons-noiis pas vu une partie de l'arène s'abaisser et des bétes féroces sortir tout à coup d'un abîme d'où s'élevait ensuite un bocage d'arbres dorés!... j'ai vu dans l'ampliithéàtre, non-seulement les monstres des forêts, mais aussi des phoques parmi les ours, et le hideux trou- *»e,iu des chevaux marlDS. Calpdrn., Ectog., VII, 64.

cents bestes à combat , se resserroit et s'esvanouïssoit sans ayde ; aultresfois, du bas de ceste place, ils faisoient eslancer les surgeons et filets d'eau qui rejaillissoient cbntremont, et à ceste hauteur infinie, alloient arrousant et embaumant ceste infinie multitude. Pour se couvrir de l'injure du temps, ils faisoient ten dre ceste immense capacité , tantost de voiles de pourpre labourés à l'aiguille , tantost de soye d'une ou aultre couleur, et les avanceoient et retiroient en un moment, comme il leur venoit en fantaisie :

Qiiamvis non modico caleant spectacula sole. Vêla reducuntUr, quiitn venit Hertnogenes*.

Les rets aussi qu'on mettoit au devant du peuple, pour le deffendre de la violence de ces bestes eslancées, estoient tissus d'or :

Auro quoqiie torta refulgent Relia ».

S'il y a quelque chose qui soit excusable en tels excès, c'est où l'invention et la nouveauté fournit d'admiration, non pas la despense : en ces vanités mesme, nous descouvrons combien ces siècles estoient fertiles d'aultres esprits que ne sont les nostres. Il va de ceste sorte de fertilité, comme il faict de toutes aultres productions de la nature ; ce n'est pas à dire qu'elle y ayt lors employé son dernier effort -, nous n'allons point , nous rodons plustost et tournevirons çà et là ; nous nous promenons sur nos pas. Je crainds que nostre cognoissance soit foible en touts sens ; nous ne veoyons ny gueres loing, ny gueres arrière ; elle embrasse peu et vit peu ; courte et en estendue de temps et en estendue de matière :

Vixere fortes ante Agamemnona Mitlli, sed omnes illacrymabiles Urgenttir, ignolique longa Nocte'.

Et supera bellum Thebanum, et fiinera Trojœ, Miilti alias alii quoque res cecinere poetœ* :

(1) Quoiqu'un soleil brûlant darde ses rayons sjur l'amphithéâtre, on retire les voiles dès qu'Hermogène vient à paraître. MART., XII, 29, lo.— Cet Hermogène était un grand voleur. G. ,

(2) CAtPURN., Ectog., VII, 53. Montaigne a traduit ce passage avant de le citer.

(5) Il y a eu des héros avant Agamemnon ; mais, ensevelis dans une nuit éternelle, ils ne font pas aujourd'hui répandre de larmes. Hor., Carm., IV, 9, 35.

(4) Avant la guerre de Thèbes et la ruine de Troie, d'autres

Page 1