LIVRE III, CHAP. VI
coustDmées : « Qu'ils estojents gents paisibles, venants de ioingtains voyages, envoyés de la pari du roy de Castille, le plus grand prince de la terre habitable, auquel le pape, représentant Dieu en terre, avoit donné la principauté de toutes les Indes, que s'ils vouloient luy estre tributaires, ils seroient très benignement traités. • Leur demandoient des vivres pour leur nourriture, et de l'or pour le besoing de quelque médecine; leur remontroient, au demourant, la créance d'un seul Dieu et la vérité de nostre religion, laquelle ils leur conseilloient d'accepter, y adjoustanls quelques menaces. La response feut telle : « Que quant à estre paisisibles, ils n'en portoient pas la mine s'ils l'estoient ; quant à leur roy, puisqu'il deraandoit, il debvoit estre indigent et nécessiteux ; et celuy qui luy avoit faict ceste distribution, homme aimant dissention, d'aller donner à un tiers chose qui n'estoit pas sienne, pour le mettre en débat contre les anciens possesseurs. Quant aux vivres, qu'ils leur en fourniroient ; d'or, ils en avoient peu, et que c'estoit chose qu'ils mettoient ennuir estime, d'autant qu'elle estoit mutile au service de leur vie, là où tout leur seing regardoit seulement à la passer heureusement et plaisamment; pourtant ce qu'ils en pourroient trouver, sauf ce qui estoit employé au service de leurs dieux, qu'ils le prinsseni hardiement. Quant à un seul Dieu, le discours icur en aYoil pieu ; mais qu'ils ne vouloient changer leur religion, s'en estants si utilement servis si long temps, et qu'ilsn'avoient accoustumé prendre conseil que de leurs amis et cognoissants ; quant aux menaces, c'estoit signe de faulte de jugement, d'aller menaceant ceulx desquels la nature et les moyens estoient incogneus ; ainsi, qu'ils se despeschassent promptement de vuider leur terre , car ils n'estoient pas accoustumés de prendre en bonne parties honnestetés et remontrances de gents armés et estrangiers ; aultrement, qu'on feroit d'eulx comme de ces auUres. leur monstrant les testes d'aulcuns hommes justiciés autour de leur ville. » Yovlà un exemple de la balbucie de ceste enfance ; mais tant y a, que ny en ce lieu là, ny en plusieurs auUres où les Espaignols ne trouvèrent lis marchandises qu'ils cherchoient, ils ne feirentarrest ny entreprinse, quelque aulire commodité qu'il y eust; tesmoing mes Cannibales *.
(1) C'est peut.«tre une aUusiou au chapitre des Cannibales,
Des deux les plus puissants monarques de ce monde là, et à l'adventure de cestuy cy, roys de tant de roys, les derniers qu'ils en chasseront, celuy du Peru^ ayant esté prins en une bataille, et mis à une rençon si excessifve qu'elle surpasse toute créance ; et celle là fidellemenl payée, et avoir donné, par sa conversation, signe dun courage franc, libéral et constant, et d'un entendement net et bien composé, il print envie aux vainqueurs, après en avoir tiré un million trois cents vingt cinq mille cinq cents poisants d'or, oultre l'argent et aultres choses qui ne montèrent pas moins (si que leurs chevaulx n'alloient plus ferrés que d'or massif), de veoir encores, au prix de quelque desloyauté que ce feust, quel pou voit estre le reste des thresors de ce roy et jouir librement de ce qu'il avoit resserré. On luy apposta une faulse accusation et preuve, qu'il desseignoit de faire soublever ses provinces pour se remettre en liberté; sur quoy, par beau jugement de ceulx mesmes qui luy avoient dressé ceste trahison, on le condamna à estre pendu et estrangié pubuquement, luy ayant faict racheter le torment destre bruslé tout vif par le baptesme qu'on luy donna au supplice mesme ; accident horri^ Lie et inouï, qu'il souflrit pourtant sans se desmeiitir ny de contenance, ny de paroie, d'une forme et gravité vrayement royale. El pais, pour endormir les peuples estonnés et transis de chose si estrange, on contrefeit un grand dueil de sa mort, et lui ordonna on des somptueuses funérailles.
L'auhre, roi de Mexico *, ayant long temps deiïendu sa ville assiégée, et montré en ce siège tout ce que peult et la souffrance et la persévérance, si oncques prince et peuple le montra, et son malheur l'ayant rendu vif entre les mains des ennemis, avecques capitulation d" estre traicté en roy; aussi ne leur feit il rien veoir en la prison indigne de ce tiltre ; ne trouvant point après ceste victoire tout l'or qu'ils s'estoicnt promis, quand ils eurent tout remué et tout fouillé ils se meirent à en chercher des nouvelles par les plus aspres géhennes, dequoy ils se peurent adviser sur les pri-
liv. I, c. 30. Montaigne le termine ainsi : « Tont cela ne va pas trop mal; mabquoy! ils ne portent point de bault de cliausses. »
(1) Atahualpa.
{i) GuatiuHKiD
ESSAIS DE MOJNTAIGNE,
sonniers qu'ils tenoient ; mais pour n'avoir rien proufîté, trouvant des courages plus forts que leur torments, ils en vindrent enfin à telle rage, que, contre leur foy et contre tout droict des gents, ils condamnèrent le roy mesme, et l'un des principaulx seigneurs de sa court, à la géhenne en présence Tun de l'aultre. Ce seineur. se trouvant forcé de la douleur, environné de braziers ardents, tourna sur la fin pi-teusemént sa veue vers son maistre comme pour luy demander mercy de ce qu'il n'en pouvoit plusi : le roy, fièrement et rigoureusement les yeulx sur luy, pour reproche de sa laschété et pusillanimité , luy dict seulement ces- mots d'une voix rude et ferme : « Et moy, suis je dans un baing ? suis je pas plus à mon ayse que toy?»» Celuy là soubdain après succomba aux douleurs et mourut sur la place. Le roy, à demy rosty, feut emporté de là, non tant par pitié (car quelle pitié toucha jamais des âmes si barbares, qui, pour la doubteuse information de quelque vase d'or à piller, feissent griller devant leurs yeulx un homme, non qu'un roy si grand en fortune et en mérite), mais ce feut que sa constance rendoit de plus en plus honteuse leur cruauté. Ils le pendirent depuis, ayant courageusement entreprins de se délivrer, par armes, d'une si longue captivité et subjection, oii il feit sa fin digne d'un magnanime prince.
A une aultre fois ils meirent brusler pour un coup, en mesme feu, quatre cents soixante hommes touts vifs; les quatre cents du commun peuple ; les soixante , des principaulx seigneurs d'une province, prisonniers de guerre simplement. Nous tenons d'eulx mesmes ces narrations ; car ils ne les advouent pas seulement, ils s'en vantent et lespreschent^. Seroit ce pour tesmoignage de leur justice ou zèle envers la reUgion? ertes, ce sont voies trop diverses et ennemies d'une si saincte fin. S'ils se feussent proposé d'estendre nostre foy, ils eussent considéré que ce n'est pas en possession de terres qu'elle s'amplifie, mais en possession d'iiommes ; et se feussent trop contentés des meurtres que la nécessité de la guerre apporte,
• (i) Dans l'édition in-i° de 1388, fol. 400 verso , Montaigne avait mis, « comme pour lui demander congé de dire ce qu'il en sçavoit, pour se redimer de ceste peine insupportable : le roy, etc. » G.
(2) Edit. de 1S88, ils les preschent el publient.
sans y mesler indifféremment une boucherie, comme sur des bestes sauvages, universelle, autant que le fer et le feu y ont peu attaindre ; n'en ayants conservé, par leur desseing, qu'autant qu'ils en ont voulu faire de misérables esclaves pour l'ouvrage et service de leurs minières : si que plusieurs des chefs ont esté punis à mort sur les lieux de leur conqueste, par ordonnance des roysde Castille, justement offensés de l'horreur de leurs deportements, et quasi touts desestimés et mal voulus. Dieu a meritoirement permis que ces grands pillages se soient absorbés par la mer en les transportant, ou par les guerres intestines dequoy ils se sont mangés entre eulx; et la plus part s'enterrèrent sur les lieux, sans aulcun fruict de leur victoire.
Quant à ce que la recepte, et entre les mains d'un prince mesnagier et prudent * , respond si peu à l'espérance qu'on en donna à ses prédécesseurs, et à ceste première abondance de richesses qu'on rencontra à l'abord de oes nouvelles terres (car encores qu'on en retire beaucoup, nous veoyons que ce n'est rien, au prix de ce qui s'en debvoit attendre), c'est que l'usage de ia monnoye estoit entièrement incogneu , et que parconsequent leur or se trouva tout assemblé, n'estant en aultre service que de montre et de parade, comme un meuble réservé de père en fils par plusieurs puis-, sants roys qui espuisoient tousjours leurs mines, pour faire ce grand monceau de vases et statues à l'ornement de leurs palais et de leurs temples : au lieu que nostre or est tout en employteet en commerce ; nous le menuisons et altérons en mille formes, l'espandons et dispersons. Imaginons que nos roys amoncelassent^ ainsi tout l'or qu'ils pourroient trouver en plusieurs siècles, et le gardassent immobile.
Ceulx du royaume de Mexico estoient aulcunement plus civilisés, et plus artistes que n'estoient les aùltres nations de là. Aussi jugeoient ils , ainsi que nous, que l'univers feust proche de sa fin; et en preindrent pour signe la deso-. lation que nous y app"brtasmes. Ils croyoient que l'estre du monde se despart en cinq aages, et en la vie de cinq soleils consécutifs, desquels les quatre avoient desjà fourny leur temps, et que celuy qui leur esclairoit estoit le cin-
(l)PliilippelI,