‹ OEuvres. Vec une notice biographiqueChapitre 318 sur 402 · LIVRE III, CHAP. VI · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAP. VI

et la narration de Solon * sur ce qu'il avoil apprins despresbtres d'iEgypte, de la longue vie de leur estât et manière d'apprendre et conserver les histoires estrangieres, ne me semble tesmoignage de refus en ceste considération. Si interminatam in omnes partes magnitudinem regionum videremus et temporum, in quant se injiciens animus et intendens , ita late hngequ€ peregrinatur, ut nullam oram ultimi vide at , in qua possit insister e : in hac immensitate... infinita vis innumerabilium appareret formarum-. Quand tout ce qui est venu, par rapport, du passé jusques à nous, seroit vray et seroit sceu par quelqu'un, ce seroit moins que rien, au prix de ce qui est ignoré. Et de ceste mesme image du monde qui coule pendant que nous y sommes, combien chestive et racourcie est la cognoissance des plus curieux? non seulement des événements particuliers, que fortune rend souvent exemplaires et poisants, mais de Testât des grandes polices et nations, il nous en eschappe cent fois plus qu'il n'en vient à nostre science; nous nous escrions du miracle de l'invention de nostre artillerie, de nostre impression ; d'aultres hommes, un aultre bout du monde, à la Chine, en jouissoit mille ans auparavant. Si nous veoyions autant du monde comme nous n'en veoyons pas, nous appercevrions, comme il est à croire, une perpétuelle muhiplication et vicissitude de formes. Il n'y a rien de seul et de rare, eu esgard à nature, ouy bien eu esgard à nostre cognoissance, qui est un misérable fondement de nos règles, et qui nous représente volontiers une très fausse image des choses. Comme vainement nous concluons aujourd'huy l'inclination et la décrépitude du monde par les arguments que nous tirons de nostre propre foiblesse et décadence :

Jamque adeo est affecta œias, effœtaque tellus* :

|)oèles avaient chanté d'autres événements. Li(^., V,3afl. — Ces paroles ont un sens différent dans l'original. G.

(1) Dans le Timée. Voy. les Pensées de Platon, seconde édition, p. 384. J. v. L.

(2) Si nous pouvions voir l'étendue infinie des régions et des siècles, où l'esprit peut à son gré se promener de toutes paru, sans rencontrer un terme qui borne sa vue, nous découvririons une quantité innombrable de formes dans celte immensité. Cic, de .Va/, deor. 1, 20. — El temporum est uneaddition de Montaigne ; et, au lieu de apparerel formarum, il y a volUat atomortm. Ou voit qu'il s'agit de tout autre chose dans le texte de Cicéron. C.

(3) Les hommes n'ont plus la même vigueur, ni la terre son aocieooe fertilité. Lccr., u, U5l.

aiosi vainement concluoit cestuy là* sa naissance et jeunesse, par la rigueur qu'il veoyoit aux esprits de son temps , abondants en nouvelletés et inventions de divers arts :

V£rum, ut opiner, habet novitaiem summa, recensque Natura est mundi, ueque pridem exordia cepil Quare etiam quœdam nunc arte.% expoliunlur, yunc etiam augescuni ; uunc addita navigiis sum Multa '.

Nostre monde ^^ent d'en trouver un aultre ( etijui nous respond que c'est le dernier de ses frères, puisque les daimons, les sibylles et nous avons ignoré cestuy cy jusqu'à ceste heure?) non moins grand, plain et membru que luy ; toutesfois si nouveau et si enfant, qu'on luy apprend encores son a, b, c ; il n'y a pas cinquante ans qu'il ne sçavoit ny lettres, ny poids, ny mesure, ny vestements, ny bleds, ny vignes; il estoit encores tout nud, au giron, et ne vivoit que des moyens de sa mère nourrice. Si nous concluons bien de nostre fin, et ce poète delà jeunesse de son siècle, cest aultre monde ne fera qu'entrer en lumière quand le nostre en sortira : l'univers tnmbera en paralysie -, l'un membre sera perclus, l' aultre en vigueur. Bien crainds je que nous aurons très fort hasté sa déclinaison et sa ruyne par nostre contagion, et que nous luy aurons bien cher vendu nos opinions et nos arts. C'estoit un monde enfant; si ne l'avons nous pas fouetté et soubmis à nostre discipline par l'advantage de nostre valeur et forces naturelles , ny ne l'avons practiqué par nostre justice et bonté, ny subjugué par nostre magnanimité. La plus part de leurs resl)onses et des négociations faictes avecques eulx, tesmoignerit qu'ils ne nous debvoient rien en clarté d'esprit naturelle et en pertinence : l'espoventable magnificence des villes de Cusco et de Mexico, et, entre plusieurs choses pareilles, le jardin de ce roj où touts les arbres, les fruicts et toutes les herbes , selon l'ordre et grandeur qu'ils ont^ en un jardin, estoient excellemment formées en or, comme en son cabinet touts les animaux qui naissoient en son Estât et en ses mers, et la beauté de leurs ouvrages en pierre- Ci) Le poèt'"; Lucrèce, auteur du vers précédent. C. (i) La nature n'est pas ancienne, à mon avis ; le monde ne fait que de nailre : aussi voyons-nous que plusieurs arts se perfectionnent, et qu'on rend tous les jours celui de la navigation plus complet Lccr., v, 331.

(3) Edit.de 1588, qiiilssont

ESSAIS DE MONTAIGNE

rie, en plume, en ùotton, en peincture, montrent qu'ils ne nous cedoient non plus en l'industrie. Mais quant à la dévotion, observance des loix, bonté, libéralité, loyauté, franchise, il nous a bien servy de n'en avoir pas tant qu'eulx ; il» se sont perdus par cest advantage et vendus et trahis eulx mesmes.

Quant à la hardiesse et courage, quant à la fermeté, constance, resolution contre les douleurs et la faim et la mort, je ne craindrois pas d'opposer les exemples que je trouverois parmi eulx aux plus fameux exemples anciens que nous ayons aux mémoires de nostre monde par deçà ; car pour ceulx qui les ont subjugués, qu'ils ostent les ruses et bastelages dequoy ils se sont servis à les piper, et le juste estonnement qu apportoit à ces nations là de venir arriver si inopinéement des gents barbus, divers en langage, en religion, en forme et en contenance, d'un endroict du monde si esloigné et où ils n'avoient jamais sceu qu'il y eùst habitation quelconque, ntontés sur des grands monstres incogneus, contre ceulx qui n'avoient non seulement jamais veu de cheval, maisbeste quelconque duicte à porter et soustenir homme uy aulire charge, garnis d'une peau luisante et dure, et d'une arme trenchante et resplendissante contre ceulx qui, pour le miracle de la lueur d'un mirouer ou d'un coulteau, alloient eschangeant une grande richesse en or et en perles, et qui n'avoient ny science, ny matière par où tout à loysir ils sceussent percer nostre acier; adjoustez y les fouldres et tonnerres de nos pièces et harquebuses, capables de troubler €aesar mesme, qui l'en eust surprins autant inexpérimenté et à ceste heure, contre des peuples nuds, si ce n'est où l'invention estoit arrivée de quelque tissu de cotton, sans aultres armes, pour le plus, d'arcs, pierres, basions et boucliers de bois ; des peuples surprins, soubs couleur d'amitié et de bonne foy, par la curiosité de veoir des choses estrangieres et incogneues ; ostez, dis je, aux conquérants ceste disparité, vous leur ostez toute l'occasion de tant de victoires. Quand je regarde ceste ardeur indomptable dequoy tant de milliers d'hommes, femmes et enfants se prcsentent et rejectent à tant de fois aux dangiers inévitables, pour la deffense de leurs dieux et de leur liberté ; ceste généreuse obstination de souffrir toutes extrémités et difficultés, et la mort, plus volontiers

que de se soubmeltre à la domination de ceulx de qui ils ont esté si honteusement abusés, et aulcuns choisissants plustost de se laisser défaillir par faim etparjeusne, estant pring, que d'accepter le vivre des mains de leurs ennemis, si vilement victorieuses ; je preveois que, à qui les eust attaqués pair à pair et d'armes, et d'expérience, et de nombre, il y eust faict aussi dangereux, et plus, qu'en aultre guerre que nous veoyons.

Que n'est tombée soubs Alexandre, ou soubs ces anciens Grecs et Romains, une si noble conqueste, et une si grande mutation et altération de tant d'empires et de peuples, soubs des mains qui eussent doulcement poly et desfriché e-8 qu'il y avoît de sauvage, et eussent conforté et promsu les bonnes semences que nature y avoitproduict; meslant non seulement à la culture des terres et ornement des villes les arts de deçà, en tant qu'elles y eussent esté nécessaires, mais aussi meslant les vertus grecques et romaines aux originelles du pays ! Quelle réparation eust ce esté, et quel amendement à toute ceste machine, que les premiers exemples et deportements nostres, qui se sont présentés par delà, eussent appelle ces peuples à l'admiration et imitation de la vertu , et eussent dressé enrre eulx et nous une fraternelle société et intelligence ! Combien il eust esté aysé de faire son proufit d'ames si neufves, si affamées d'apprentissage, ayants, pour la pluspart, de si beaux commencements naturels ! Au rebours, nous nous sommes servis de leur ignorance et inexpérience, à les plier plus facilement vers la trahison, luxure, avarice, et vers toute sorte d'humanité et de cruauté, à l'exemple et patron de nos mœurs. Qui meit jamais à tel prix le service de la mercadence et de la traficque? tant de villes rasées, tant de nations exterminées, tant de milhons de peuples passés au fil de l'espée, et la plus riche et belle partie du monde bouleversée, pour la négociation des perles et du poivre? Mechanlques victoires! Jamais l'ambition, jamais les inimitiés publicques, ne poulseront les hommes les uns contre les aultres à si horribles hostilités et calamités si misérables.

En costoyant la mer à la queste de leurs mines, aulcuns Espaignols prindrent terre en une contrée fertile et plaisante, fort habitée, et feirent à ce peuple leurs remonstrances ac-

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