LIVRE III, CHAP. VIII
chose tierce. Il fault passer par dessus ces règles populaires de la civilité en faveurde la vérité et de la liberté. J'ose non seulementparlerde moy, mais parler seulement de moy; je fourvoyé quand f escris d'aullre chose, et medesrobbeà mon subject.Je ne m'aime pas si indiscrètement, et ne suis si attaché et mesié à moy queje ne me puisse distinguer et considerer.à quartier, comme un voysin, comme un arbre; c'est pareillement faillir de ne veoir pas jusques où on vault ou d'en dire plus qu'on n'en veoid. Nous debvons plus d'amour à Dieu qu'à nous, et le cognoissons moins ; et si en parlons tout nostre saoul.
Si ses escripts rapportent aulcune chose de ses conditions, c'estoit un grand personnage, droicturier et courageux, non d'une vertu su-, perstitieuse, mais philosophique et généreuse. On le pourra trouver hardy en ses tesmoignages; comme où il tient qu'un soldat portant un faix de bois, ses mains se roidirent de froid et se collèrent à sa charge, si qu'elles y demeurèrent attachées et mortes, s'estants desparties deshrasi. J'ay accoustumé, en telles choses, de plier soubs l'auctorité de si grands tesmoings.
Ce qu'il dict aussi que Vespasian, par la faveur du dieu Serapis, guarit en Alexandrie une femme aveugle, en luy oignant les yeulx de sa salive, et je ne sçais quel auUre miracle^ il le faict par l'exemple et debvoir de touts bons historiens. Ils tiennent registre des événements d'importance ; parmy les accidents publicques sont aussi les bruicts et opinions populaires. C'est leur roolle de reciter les communes créances, non pas de les régler; ceste part touche les théologiens et les philosophes directeurs des consciences ; pourtant très sagement ce sien compaignon, et grand homme comme luy : Equidem plura transcribo guam credo; nam nec affirmare sustineo de quibus dubito, nec subducere quœ accepi^; et l'aultre : Hœc neque affirmare, neque refellere operœ pretium est...; famœ rerum standum est*. Et escrivant en un siècle auquel la créance des prodiges
(l)^wnai.,xm.5S.
(2)HM/or.,iv,8«. C.
(31 J'en dis plus que je n'en croîs ; mais, comme je n'ai garde d'assurer les choses dont je doute , aussi ne puis-je pas supprimer celles que j'ai apprises. Qome Ccrce, IX, 1.
(4) Je ne dois pas me mettre en peine d'affirmer ni de réfuter ces choses... ; Q faut s'en tenir à la renommée. ,Titb Uve, I, Prœfat., et vm, 6.
MOIÏTAIGÎTK.
commenceoit à diminuer, i. dict ne vouloir pourtant laisser d'insérer en ses annales et donner pied à chose reccue de tant de gents de bien et avecquessi grande révérence de l'antiquité; c'est très bien dict. Qu'ils nous rendent l'histoire, plus selon qu'ils reçoivent, que selon qu'ils estiment. Moy qui suis roy de la matière que je traicte, et qui n'en doibs compte à personne, ne m'en crois pourtant pas du tout ; je hazarde souvent des boutades de mon esprit, desquelles je me desfie, et certaines finesses verbales dequoy je secoue les aureilles ; mais je les laisse courir à l'adventure. Je veois qu'on s'honnore de pareilles choses; ce n'est pas à moy seul d'en juger. Je me présente debout et couché, le devant et le derrière , à droite et à gauche, et en touts mes naturels plis. Les esprits, voire pareils en force, ne sont pas tousjours pareils en application et en goust.
Voylà ce que la mémoire m'en présente en gros, et assez incertamement ; touts jugements en gros sont lasches et imparfaicts.