‹ OEuvres. Vec une notice biographiqueChapitre 328 sur 402 · LIVRE ni, CHAP. IX · texte numérisé non relu

LIVRE ni, CHAP. IX

ces ordinaires gouttières me mangent et m'alcerent. Les inconvénients ordinaires ne sont jamais legiers; ils sont continuels et irréparables, nomniéement quand ils naissent des membres du mesnage, continuels et inséparables. Quand je considère mes affaires de loing et en gros, je treuve, soit pour n'en avoir la mémoire gueres exacte, qu'ils sont allés jusques à cesie heure en prospérant, oultre mes comptes et mes raisons. J'en retire, ce me semble, plus qu'il n'y en a ; leur bonheur me trahit. Mais suis je au dedans de la besongne, veois je marcher toutes ces parcelles,

Tum vero in curas animum diducimus omnes ' :

mille choses m'y donnent à désirer et craindre. De les abandonner du tout il m'est très facile, de m'y prendre sans m'en peiner très difficile. C'est pitié d'estre en lieu où tout ce que vous veoyez vous embesongne et vous concerne, et me semble jouïr plus gayemenl les plaisirs d'une maison estrangiere et y apporter le goust plus libre et pur. Diogenes respondit, selon moy, à celuy qui luy demanda quelle sorte de vin il trouvoit le meilleur : « L'estrangier, » feitil2.

Mon père aimoit à bastir Montaigne où il estoit nay, et, en toute ceste police d'affaires domestiques, j'aime à me servir de son exemple et de ses règles, et y attacheray mes successeurs autant que je pourray. Si je pouvois mieuLx pour luy, je le ferois. Je me glorifie que sa volonté s'exerce encores et agisse par moy. Jà Dieu ne permette que je laisse faillir entre mes mains aulcune image de vie que je puisse rendre à un si bon père! Ce que je me suis meslé d'achever quelque vieux pan de mor et de renger quelque pièce de bastimenl mal dolé, c'a esté certes regardant plus à son intention qu'à mon contentement, et accuse ma faineance de n'avoir passé oultre à parfaire les beaux commencements qu'il a laissés en sa maison, d'autant plus que je suis en grands termes d'en estre le dernier poss«esseur de ma race et d'y porter la dernière main ; car, quant à mon application particulière, ny ce plaisir de bastir qu'on dict estre si attrayant, ny la chas-

(1) Alors moQ âme se partage entre mille soucis. Virc. En., (^ Dioc. Lauce, \1, 54. G.

se, ny les jardins, ny ces aultres plaisirs de la vie retirée, ne me peuvent beaucoup amuser. C'est chose dequoy jenjt veulx mal (onintede toutes aultres opinions qui me sont incommodes; je ne me soulcie pas tant de les avoir vigoreuses et doctes comme je me soulcie de les avoir aysées et commodes à la vie; elles sont bien assez vrayes et saines si elles sont utiles et agréables. Ceoix qui, m'oyants dire mon insuffisance aux occupations du mesnage, me viennent souffler aux auroilles que c'est desdaing et que je laisse de sçavoir les instrumenta du labourage, ses saisons, son ordre, comment on faict mes vins, comme on ente, et de sçavoir le nom et la forme des herbes et des fruicts, et l'apprest des viandes dequoy je vis, le nom et le prix des estoffes dequoy je m'habille pour avoir à cœur quelque plus haulie science, ils me font mourir. Cela, c'est sottise ' ei plustost bestise que gloire; je m'aimerois mieulx bon escuyer que bon logicien :

Quin tu aliquid saliem potius, quontm indiget usus, Yiminibus mollique paras deiexere junco* ?

Nous empeschons nos pensées du gênerai et des causes et conduictes universelles qui se conduisent très bien sans nous, et laissons en arrière no>tre faict, et Michel, qui nous touche encores de plus près que l'homme. Or, j'arreste bien chez moy le plus ordinairement ; mais je vouldrois m'y plaire plus qu'ailleurs :

Sit meœ sedes uihtam seneciœ, Sil modus lasso maris, et viarum, Miliiiceque^ :

je ne sçais si j'en viendray à bout. Je vouldrois qu'au lieu de quelque aultre pièce de sa succession mon père m'eust resigné ceste passionnée amour qu'en ses vieux ans il portoit à son mesnage ; il estoit bien heureux de ramener ses desirs à sa fortune et de se sçavoir plaire de ce qu'il avoit. La philosophie politique aura bel accuser la bassesse et stérilité de mon occupation si j'en puis une fois prendre le goust com-

(1) Edition de 1588, foL 419, « Ce n'est pas mespris, c'est sottise.»

(2) Pourqaoi ne pas s'occuper plutôt à o.uelque chose d'otite? à taire des paniers d'osier ou des cortieilles de jonc? ViRG., Eclog., 11,71.

(5) Après tant. de voyages, de fatigues et de combats, puissé-jc, dans ma vieillesse, y troorw on doux repos.' Ho«., «M-, 11, C, ê.

ESSAIS DE MONTAIGNE

me luy. Je suis de cest advis que la plus honorable vacation est de servir au public ël eslre utile à beaucoup : Fructus enim ingenii et virtutis, omnisqae prœstantiœ, lum maximus eapitur, qaum in proximum quemqae confertwr'. Pour mon regard, je m'en despars, partie par conscience (car par où je veois le poids qui touche telles vacations, je veois aussi le peu de moyen que j'ay d'y l'ournir, et Platon, maisire ouvrier en tout gouvernement |)olitique, ne laissa de s'en abstenir), partie par poltronerie. Je me contente de jouir le monde sans m'en empresser, de vivre une vie seulement excusable et qui seulement ne poise ny à moy ny à auitruy.

Jamais homme ne se laissa aller plus plainement et plus laschement au soing et gouvernement d'un tiers que je ferois, si j'avois à qui. L'un de mes souhaits, pour cesie henre, ce seroit de trouver un gendre qui sceust appaster commodément mes vieux ans et les endormir; entre les mains de qui je déposasse, en toute souveraineté, la conduicte et usage de mes biens; qu'il en feistee que j'en fois, et gaignast sur moy ce que j'y gaigne, pourveu qu'il y apportasl un courage vrayement recognnissant et amy. Mais quoy ? nous vivons en un monde où la loyauté des propres enfants est incogueue.

Qui a la garde de ma bourse en voyage, il l'a pure et sans contreroolle; aussi bien me tromperoit il en comptant : et si ce n'est un diable, je l'oblige à bien faire, par une si abandonnée confiance. Multi fallere doruerunt dum limenl falli , et aliis jus peccandi suspirando fcrerunt ^. La plus commune seureté que je prends de mes gems, c'est la mescognoissance; je ne présume les vices qu'après que je les ay veu.s; et m'en fie plus aux jeunes, que j'estime moins gastés par mauvais exemple. J'oys plus voloniier.s dire, au bout de deux mois, (jue j'ay despendu quatre cents escus que d'avoir les' aurei lies battues touts les soirs de trois, cinq, sept ^ si ay je esté desrobbé aussi peu qu'un aulire, de ceste sorte de larrecio . Il est

(1) Nous ne jouissons jamais mieux des fruits du gcnîe, de In vertu et de toute espère do su|)érioritéi qu'en les partageant avec ceus qui nous touchent de plus près. Cic. de Amkit., c. 19.

/ai Bien des gens ont eux-mêmes enseigné à les trompor, en craignant d'être troniiJés : ladéfldnce autorise l'inOdélilé. Sén., Epim. 3.

vray que je preste la main à l'ignorance; je nourris à escient aul'uneme.it trouble et incertaine la science de mon argent ; jusques- à certaine mesure, je suis content d'en pouvoir doubler. Il fault laisser un peu de place à la desloyauté ou imprudence de vostre valet ; s'il nous en reste en gros de quoy faire nostre effect, cest excès de la libéralité de la fortune; laissons le un peu plus courre à sa mercy; la portion du glanneur. Après tout, je ne prise pas tant la foy de mes gents comme je mesprise leur injure. Oh! le vilain et sot estude d'estudier son argent, se plaire à* le manier, poiser et recompter! c'est par là que l'avarice l'aict ses appi oches.

Depuis dixhuict ans que je gouverne des biens, je n'ay sceu gaigner sur moy de .veoir ny tillres ny mes principaux affaires, qui ont nécessairement à passer par ma science et par mon soing. Ce n'est pas un mespris philosophique des choses transitoires et mondaines; je n'ay pas le goust si espuré, et les prise pour le moins ce qu'elles valent ; mais certes c'est paresse et négligence inexcusable et puérile. Que ne ferois je plustost que de lire un contract ? et plustost que d'aller secouant ces paperasses poudreuses, serf de mes négoces, ou, encores pis, de ceulx d'aultruy, comme font tant de gents à prix d'argent? Je n'ay rien cher que le soulcy et la peine, et ne cherche qu'à m'anonchalir et avachir. J'estois, ce crois je, plus propre à vivre de la fortune d'aultruy, s'il se pouvoit sans obligation et sans servitude; et si ne sçais, à l'examiner de près, si, selon mon humeur et mon sort, ce que j'av à souffrir des affaires, et des serviteurs et des domestiques, n'a point plus d'abjection, d'importuhité et d'aigreir, que n'auroit la suifte ' d'un homme, nay plus grand a^e moy, qui me guidast un peu à mon ays^ : ^rvitus obedientia est frarti animiet abjerti. arbitrio rarentis suo*. Craies feit pis, qui se jecta en la franchise de la pauvreté, pour se dealaire des indignités et cures de la maison. Cela ne ferois je pas ; je It is la pauvreté à pair de la douleur; mais ouy bien changer ceste sorte de vie à une aoltre moins brave et moins affaireuse.

Absent, je me despouille de touts tels pensements et sentirois moins lors la ruyne d'une

(1) I/esclavafe e-t la «njélion d'un esprit ]&rhc etrait>le, qui n'est point maître de sa propre volonté. Cic, Paradoxe., V, i.

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