LIVRE 111, CHAP. IX
vertu. Son disciple Diogenes* disoit : « Opposer aux perturbai ions la raison, à fortune la confidence*, aux loix nature. « Pour les est omachs tendres il fauli des ordonnances contrainctes et artificielles; les bons estomachs se servent simplement des prescriptions de leur naturel appétit : ainsi font nos médecins, qui mangent le melon et boivent le vin frez, ce pendant qu'ils tiennentleur patient obligé au syrop et à la panade. « Je ne sçais quels livres, disoit la courtisanne Laïs^, quelle sapience, quelle philosophie; mais ces gents là battent aussi souvent à ma porte qu'aulcuns aultres. » D'autant que nostre licence nous porte tousjours au delà de ce qui nous est loisible et permis, on a estrecy, souvent oultre la raison universelle, les préceptes et les loix de nostre vie :
Jsemo satis crédit tantum delinquere, quantum Permitlas^.
Il seroit à désirer qu'il y eust plus de proportion du commandement à l'obéissance ; et me semble la visée injuste, à laquelle on ne peult atteindre. Il n'est si homme de bien qu'il mette à l'examen des loix toutes ses actions et pensées, qui ne soit pendable dix fois en sa vie; voire tel qu'il seroit très grand dommage et très injuste de punir et de perdre :
Ole, quid ad te.
De cute quid facial ille, vel illa sua ^ 7
et tel pourroit n'offenser point les loix, qui n'en meriteroit point la louange d'homme de vertu, et que la philosophie feroit très justement fouetter, tant ceste relation est trouble et ineguale î Nous n'avons garde d'estre gents de bien selon Dieu ; nous ne le sçaurions estre selon nous : l'humaine sagesse n'arriva jamais aux debvoirs qu'elle s'estoil elle mesme prescripts ; et, si elle y estoit arrivée, elle s'en prescriroit d'aultres au delà, où elle aspirast tousjours et prestendist : tant nostre estât est ennemy de consis-
(1) Dioc. Laerce, VI, 58. G.
(2) Le courage, la résolu/ion.
(3) Après avoir cherché inutilement la source de ce beau conte, j'ai appris de M. Barbeyrac que, selon toutes les apparences, Montaigne n'a ici d'autre garant que le menteur A5- TO»E DE GcEVARA, ÉjÂiresdoTées, liv. I,p. 263 de la vieille iradocllon française. G.
(4) L'homme ne croit jamais avoir aileinl le terme prescrit à ses passions. Juv., XIV, 233.
(5) Que l'importe, olus, de quelle manière celui-ci ou cellelà dispose de sa personne? martul, va. 9 1.
tance! L'homme s'ordonne à soy mesme d'estre necessaireniftit en faulte; il n'est gueres fin de tailler son obligation à la raison d'un aulire estre que le sien; à qui pre.script il ce qu'il s'attend que personne ne face? luy est il injuste de ne faire point ce qu'il luy est impossible de faire? Les loix qui nous condamnent à ne pou voir pas nous accusent elles raesmes de ce que nous ne pouvons pas.
Au pis aller, ceste difforme liberté de se présenter à deux endroicts, et les actions d'une façon, les discours de l'aultre, soit loisible à ceulx qui disent les choses ; mais elle ne le peult estre à ceulx qui se disent eulx mesmes, comme je fois ; il fault que j'aille de la plume comme des pieds". La vie commune doibt avoir conférence aux aultres vies : la vertu de Caton estoit vigoreuse oultre la raison de son siècle ; et à un homme qui se mesloit de gouverner les aultres, destiné au service commun, il se pourroit dire que c'estoit une justice, sinon injuste, au moins vaine et hors de saison*. Mes mœurs mesmes, qui ne disconviennent de celles qui courent, à peine de la largeur d'un pouice, me rendent pourtant aulcunement farouche à mon aage, et inassociable. Je ne sçais pas si je me treuve degousté sans raison du monde que je hante, mais je sais bien que ce seroit sans raison si je me plaignois qu'il feust degousté de moy, puisque je le suis de luy. La vertu assignée aux affaires du monde est une vertu à plusieurs plis, encoigneures et coudes, pour s'appliquer et joindre à l'humaine foi blesse ; meslée et artificielle, non droicte, nette, constante, ny purement innocente. Les annales reprochent jusques à cesie heure à quelqu'un de nos roys de s'estre trop simplement laissé aller aux consciencieuses persuasions de son confesseur ; les affaires d'estat ont des préceptes plus hardis ;
Exeat aula.
Qui vult eue pius *.
J'ai aultrefois essayé d'employer an service des maniements publicques les opinions et re-
(1) Ciceron lui reproche aussi quelquefois de parler comme s'il opinait dans la république de Platon, et non dans la lie de P.omulus : DicU enim lanquam m Platonis ir'./.iTcîa, non iotiquant in Romnli fasce, senieniiam. EpisL, ad. Allie, II, 1. i. V. L.
(2) Quille la cour, si lu veux être juste.
LccAW, vm. 4SB.
ESSAIS DK MONTAIGNE,
glesde vivre, ainsi rudes, neufves, impolies ou impolues, comme jo les ay nées chez moy, ou rapportées de mon institution, et desquelles je me sers, sinon si commodément, au moins seurement en particulier ; une vertu scholastique et novice ; je les y ay trouvées ineptes et dangereuses. Celuy qui va en la presse, il fault qu'il gauchisse, qu'il serre ses coudes, qu'il recule ou qu'il advance, voire qu'il quite le droict chemin selonce qu'il rencontre ; qu'il vive non tant selon soy que selon aultruy, non selon ce qu' i 1 se p repose , mais selon ce qu'on luy propose, selon le temps, selon les hommes, selon les affaires. Platon dict* qui eschappe, brayes nettes, du maniement du monde, c'est par miracle qu'il en eschappe ; et dict aussi que, quand itordonne son philosophe chef d'une police, il n'entend pas le dire d'une police corrompue, comme celle d'Athènes, et encores bien moins comme la nostre, envers lesquelles la sagesse mesme perdroit son latin; et une bonne herbe, transplantée en solage fort divers à sa condition, se conforme bien plustost à iceluy qu'elle ne le reforme à soy. Je sens que si j'avois à me dresser tout à faict à telles occupations, il m'y fauldroit beaucoup de changement et de rabillage. Quand je pourrois cela sur moy ( et pourquoy ne le pourrois je avecques le temps et le soing? ), je ne le vouldrois pas. De ce peu que je me suis essayé en ceste vacation, je me suis d'autant desgousté : je me sens fumer en l'ame, par fois, aulcunes tentations vers l'ambition;, mais je me bande et obstine au contraire :
Attu, Catulte, obstinaïus obdura ».
On ne m'y appelle gueres et je m'y convie aussi peu : la liberté et l'oisifveté, qui sont mes maistresses qualités, sont qualités diamétralement contraires à ce meslier là. Nous ne sçavons pas distinguer les facultés des hommes; elles ont des divisions et bornes malaysécs à choisir et délicates: de conclure, parla suftisance d'une vie particulière, quelque suffisance à l'usage publicque, c'est mal conclu : tel se conduict bien, qui ne conduict pas bien les aultres, et faict des Essais qui ne sçauroit faire des effects : tel dresse bien un siège qui dresseroit mal une
(I) République, I. VI, quelques pages après le commencement. C.
(2; Ferme, CaluUe ; lieiis bon jusqu'à la fin. Catulle, Ca;»i., Vlll, 19.
battaille, et discourt bien en privé qui harangueroit mal un peuple ou un prince : voire à l'adventure est ce plustost tesmoignage à celuy qui peult l'un de ne pouvoir point l'auUre qu'aultrement. Je treuve que les esprits haults ne sont de gueres moins aptes aux choses basses. Estoit il à croire que Socrates* eust appresté aux Athéniens matière de rire à ses despens pour n'avoir oncques sceu compter les suffrages de sa tribu et en faire rapport au conseil? Certes la vénération en quoy j'ay les perfections de ce personnage mérite que sa fortune fournisse , à l'excuse de mes principales imperfections, un si magnifique exemple. Nostre suffisance est détaillée à menues pièces : la mienne n'a point de latitude, et si est chetifve en nombre. Saturninus^, à ceulx qui luy avoient déféré tout commandement : «* Compaignons, dict il, vous avez perdu un bon capitaine pour en faire un mauvais gênerai d'armée. »
Qui se vante, en un temps malade comme cestuy cy, d'employer au service du monde une vertu naïfve et sincère, ou il ne la cognoist pas, les opinions se corrompants avecques les mœurs ( de vray, oyez la leur ])eindre, oyez la pluspart- se glorifier de leurs deportements, et former leurs règles; au lieu de peindre la vertu, ils peignent l'injustice toute pure et le vice, et la présentent ainsi faulse à l'institu^ tiondes princes) : ou, s'il la cognoist, il se vante à tort, et, quoy qu'il die, faict mille choses dequoy sa conscience l'accuse. Je croirois volontiers Seneca de l'expérience qu'il en feit en pareille occasion, pourveu qu'il m'en voulust parler à cœur ouvert. La plus honorable marque de bonté, en une telle nécessité, c'est recognoisire librement sa faulte et celle d'auUruy ; appuyer, et retarder de sa puissance, Tinclination vers le mal; suyvre envy ceste pente; mieulx espérer et mieulx désirer. J'apperçois, en ces démembrements de la France et divisions où nous sommes tumbés, chascun se travailler à deffendre sa cause, mais jusques aux meilleurs, avecques desguisement et mensonge : qui en escriroit rondement en escriroit témérairement et vicieusement. Le plus juste party,
(I) Dans le Goygias de Platon, p. 473. C.
(2J Un des treiHe tyrans qui s'élevèrent du t'-mps de Tèstpereur Gallien. Voici ses paroles, dans le texte de Trébellics POLLiox, Trig. lyrann., c. 33 : Commiliioiies boimm ducetn perdidisliSj et malum ■pnncipem fecisiis. C.
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si est ce encores le membre d'un corps vermoulu et vcrroux; mais, d'un tel corps, le membre moins malade s'appelle sain, et à bon droict, d'auiant que nos qualités n'ont tiltre qu'en la comparaison ; l'innocence civile se mesure selon les lieux et saisons. J'aimerois bien à veoir en Xenopbon une telle louange d'Agesilaus*: estant prié par un prince voysin, avecques lequel il avoit aulirefois esté en guerre, de le laisser passer en ses terres, il l'octroya, lui donnant passage à travers le Péloponnèse ; et non seulement ne l'emprisonna ou empoisonna, le tenant à sa mercy, mais l'accueillit courtoisement, suivant l'obligation de sa promesse, sans lui faire offense. A ces humeurs là, ce ne seroit rien dire ; ailleurs et en aultre temps, il se fera compte de la franchise et magnanimité d'une telle action. Ces babouins ^capet tes ^ s'en feussent mocqués, si peu retire l'innocence spartaine à la françoise. Nous ne laissons pas d'avoir des hommes vertueux ; mais c'est selon nous. Qui a ses mœurs establies en règlement au dessus de son siècle, ou qu'il torde et esmousse ses règles, ou, ce que je luy conseille plustost, qu'il se retire à quartier et ne se mesle point de nous : qu'y gaigneroit il ?
Egreghim sanctumque vinim si cerno, bimembri Uoc monstrum puero, ei miranti jum stib aratro Piscibus inveiitis, et fœlœ compara muloe^.
On peult regretter les meilleurs temps, mais non pas fuyr aux présents : on peult désirer aultres magistrats, mais il fault, ce nonobstant,
(!) Montaigne aurait pu l'y voir, Uistoire grecque, IV, 1 ; Eloge d'Agésilas, m, 4. Seulement il ae s'agit poial du passage à travers le PHoponêse, mais d'une entrevue dans le camp d'Agésilas. J. V. U
(2) Enfant.
(3) Capeite signifie proprement un écolier du collège deMonlaigu à Paris. En 1480, Jean Standondit, de Matines, docteur de Sorbonnc, fit une fondation pour entretenir dans ce collège quatre-vingt-quatre écoliers, en mémoire des douze apôtres et des soiïaHle-douïe disciples. Ces écoliers furent nommés capeiles, à cause des petits manteaux qu'ils portaleet, nommés capes; et, comme on les traitait fort durement, tant à regard de la table que de la discipline, c'étaient ordinairement de si pauvres génies que le mot de capetle fut employé pour désigner un écoHer du caractère le plus méprisable, un sot, un impertinent écolier. Montaigne traite ici de capeiles, de babouins capeiles, la plupart des hommes de son siècle, qui n'auraient rien compris à la magnanimité d'Agésilas. C.
(4) Aperçois-je un tiomme intègre et vertueux, je suis aussi surpris que si je voyais un enfant à deux tètes, une mule féconde ou des poissons trouvés en labourant la terre. Jiv., XIII, G4.
obeïr à ceulx icy ; et à l'adventure y a il plus derecommeiidationd'obeïraux mauvais qu'aux bons. Autant que l'image des lois receues et anciennes de monarchie reluira en quelque coing, m'y voylà planté : si elles viennent par malheur à se contredire et empescher entre elles, et produire deux parts de choix doubteux et difficile, mon eslection sera volontiers d'eschapper et me desroi)ber à ceste tempeste; nature m'y pourra prester cependant la main, ou les bazards de la guerre. Entre Cœsar et Pompeius, je me feusse franchement déclaré : mais entre ces trois voleurs* qui Tcinrent depuis, ou il eust fallu se cacher ou suivre le vent : ce que j'estime loisible quand la raison ne guide plus.
Que diversus abis'f
Ceste farcisseure est un peu hors démon thème : je m'esgare -, mais plustost par licence que par mesgarde: mes fantasiesse suyvent, mais par fois c'est de loing; et se regardent , mais d'une veue oblique. J'ay passé les yeulx sur tel dialogue de Platon 5, miparty d'une fantastique bigarrure ; le devant à l'amour, tout le bas à la rhétorique : ils ne craignent point ces muances, et ont une merveilleuse graee à se laisser ainsi rouler au vent , ou à le sembler. Les noms de mes chapitres n'en embrassent pas tousjours la matière; souvent ils la dénotent seulement par quelque marque : comme ces aultres tiltres, l'Andrie , l'Eunuche*; ou ceulx cy, Sylla, Cicero, Torquatus. J'aime l'allure poétique, à saults et à gambades: c'est un' art, comme dict Platon, iegiere, volage, demoniaôle^. Il est des ouvrages en Plutarque où il oublie son thème ; où le propos de son argument ne se treuve que par incident, tout estouffé en matière estrangiere : voyez ces allures au Daimon de Socrates**. 0 Dieu! que ces gaillardes escapades, que cesle variation a de beauté; et nlus lors, que plus elle retire au
(1) Octave, Marc-Antoine et Lepiâus. C.
(i) Où vas-tu t'égarer? Virc, £«., v, 1C6.
(3) Le Phèdre. C.
(4) L'^nrfrjenne, /'£«;; J*<7M£, doux comédies de Térence. E. J.
(5) Démoniaque, ou plutôt divine , ^atp.cvi/,T. Montaigne traduit Ici l'Ion de Platon, qui dfl en parlant du poète: Kcj-jcv "yàp y,ixtj.x î;o'.r,TT; è<r:t, >cal îrr/ivôv, xal Up«y. J. V. L.
(C) Traité de Plutarque qui porte ce titre. C.
nonchalant et fortuite! C'est l'indiligent lecteur qui perd mon suhject, non pas moy: il s'en trouvera tousjours en un coing quelque mot qui ne laisse pas d'estre bastant, quoyqu'il soit serré. Je vois au change, indiscrettement et tumultuairement : mon style et mon esprit vont vagabondant de mesme. Il fault avoir un peu de folie, qui ne veult avoir plus de sottise, disent et les préceptes de nos maistres, et encores plus leurs exemples. Mille poètes traisnent et languissent à la prosaïque: mais la meilleure prose ancienne, et je la semé céans indifféremment pour vers, reluit par tout de la vigueur et hardiesse poétique, et représente quelque air de sa fureur. Il luy fault, certes, quiter la maistrise et prééminence en la parlerie. Lé poëte, dict Platon S assis sur le trépied des Muses, verse, de furie, tout ce qui luy vient en la bouche, comme la gargouille d'une fontaine, sans le ruminer et poiser, et luy eschappe des choses de diverse couleur, de contraire substance, et d'un cours rompu: luy mesme est tout poétique ; et la vieille théologie est toute poésie, disent les sçavants; et la première philosophie , c'est l'originel langage desdieux. J'entends que la matière se dis tingue soy mesme: elle montre assez où elle se change, où elle conclud, où elle commence, où elle se reprend, sans l'entrelacer de paroles de liaison et de cousture, introduictes pour le service des aureilles foibles ou nonchalantes , et sans me gloser moy mesme. Qui est celuy qui n'aime mieulx n'estre pas leu, que de l'estre en dormant ou en fuyant? Nihil est tamulile quod in transituprosit% Si prendre des livres estoit les apprendre, et si les veoif estoit les regarder, et les parcourir les saisir, j'aurois tort de me faire du tout si ignorant que je dis. Puisque je ne puis arrester l'attention du lecteur par le poids, manco maie ; s'il advient que je l'arresteparmonembrouilleure. « Voire mais, il se repentira par après de s'y estre amusé. « C'est mon ; mais il s'y sera tousjours amusé. Et puis, il est des humeurs comme cela, à qui l'intelligence porte desdaing; qui m'en estimeront mieulx de ce qu'ils ne sçauront ce que je dis: ils concluront la profondeur de mon sens par l'obscurité ; laquelle , à parler en bon
(Ij Lois, M, p. 719. C.
(2) Il n'y a rien de si utile qu'il puisse élre utile en passant. Sèxi^ EpisL 9.
escient, je hais bien fort, et l'eviterois, si je me sçavois éviter. Aristote se vante en quelque lieu^ de l'affecter: vicieuse affectation! parce que la coupure si fréquente des chapitres, decfuoy j'usois au commencement, m'a seml)lé rompre l'attention avant qu'elle soit née, et la dissouldre, desdaignant s'y coucher pour si peu et s'y recueillir, je me suis mis à les faire plus longs, qui requièrent de là proposition et du loisir assigné. En telle occupation, à qui on ne veult donner une seule heure, on ne veult rien donner : et ne faict on rien pour celuy pour qui on ne faict qu'aultre chose faisant. Joinct qu'à l'adventure ay je quelque obligation particulière à ne dire qu'à demy, à dire confusément, à dire discordamment. Je veulx doncques mal à ceste raison troublefeste, et ces projects extravagants qui travaillent la vie, et ces opinions si fines, si elles ont de la vérité ; je la treuve trop chère et trop incommode. Au rebours, je m'employe à faire valoir la vanité mesme et l'asnerie, si elle m'apporte du plaisir 5 et me laisse aller après mes inclinations naturelles, sans les contrerooller de si près.
J'ay veu ailleurs des maisons ruynées, et des statues, et du ciel, et de la terre : ce sont tousjours des hommes. Tout cela est vray ; et si pourtant ne sçaurois reveoir si souvent le tumbeau de ceste ville^ si grande et si puissante, que je ne l'admire et révère. Le soin des morts nous est en recommendation : or, j'ay esté nourry, dès mon enfance, avec ceulx icy ; j'ay eu cognoissance des affaires de Rome long temps avant que je l'aye eue de ceulx de ma maison: je sçavois le Capitole et son plan avant que je sçeusse le Louvre, et le Tibre avant la Seine. J'ai eu plus en teste les conditions et fortunes de Lucullus, Metellus et Scipion, que je n'ay d'aulcuns hommes des nostres ; ils sont trespassés , si est bien mon père aussi entièrement qu'eulx, et s'est esloingné de moy et de la vie, autant en dix-huict ans, que ceulx là ont faict en seize cents; duquel pourtant je ne laisse pas d'embrasser et prac-
(1) Voyez Aixu-Gelle, XX, 5; et pLtx., Vie d'Alexandre, c. 2. C.
(2) De Rome. Voyez, parmi les extraits du Voyage de Montaigne, une très belle peinture de l'impression que lit sur lui l'aspect de cette ville dont les barbares paraissent avoir ertsepvety la riiyne mesme. J. V. L.