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LIVRE III, CHAP. IX

daicte seul, et n'ayant à qai l'offrir : Si cum hac exceptione detur sapientia, ut illam inclusam teneam, nec enuntiem , rejicianiK L'aulire l'avoit monté d'un tqfi au dessus : Si contigerit ea vita sapienti, ut in omnium rerum afftuentibus copiis, quamvis omnia, quœ cognitione digna sunt, summo otio secum ipse consideret et contempletur ; tamen, si solitudo tanta sit uthominem videre nan possit, excédât e vita^. L'opinion d'Archytas m'agrée , « qu'il feroit desplaisant au ciel mesme et à se promener dans ces grands et divins corps celestes, sans l'assistance d'un compaignon^. » Mais il vault mieulx encores estre seul qu'en compaignie ennuyeuse et inepte. Arislippus s'aimoit à vivre estrangier par tout :

Me il fata mtis paterentur ducere viiam I ÂUtpiciis *,

je choisirois à la passer le cul sur la selle ,

Viseie gesiien», Qua parte debacchetUur ignés, Qua nebulœ, pluviique rares *.

« Avez vous pas des passe temps plus aysés? De qucjy avez vous faulte? Vostre maison est elle pas en bel air et sain, suffisamment fournie et capable plus que suffisamment ? La majesté royale y a peu^ plus d'une fois en sa pompe. Vostre famille n'en laisse elle pas en règlement plus au dessoubs d'elle qu'elle n'en a au dessus en eminence? Y a il quelque pensée locale qui vous ulcère, extraordinaire, indigestible ;

Quœ te nunc coquat et vexet sub peciore fixai?

OÙ cuidez vous pouvoir estre sans empesche-

(1) SI l'on m'offrait la sagesse, à condition de la tenir renfermée, sans la communiquer à personne, je n'en Toudrais pas. SÉ.<«. Epist. 6.

(3) Si le sage se trouvait dans une solKude absolue, où cependant Il jouirait à la fois et de labondance de toutes les dioses nécessaires, et du loisir de contempler et d'étudier tout ce qui est digne d'éiro connu, sans doute il renoncerait à la vie. Cic.,de 0(fic., I, 43.

çSj Cic, de AmicU., c.33. C.

(4) Si le de^tin me permettait de passer ma vie selon mes désirs. Virc, En., IV, 540.

(5) J'irais voir les régions que le soleil brûle de sa* feux ; prais voir celles où se foiment les nuages et les frimas. Hoa., III, \ 54.

(6) On adéfà vu celte ellipse: u a pu, c'est-à-dire, y a pu tenir, y a logé, comme on i rois dans l'édition de 1635. J. V. L.

(7) Qui, attachée à voire âme, vous consume et vous ronge. Enniu.i, apud Cirer., de SenecliUe, c. «.

i ment et sansdestourbier? Nunquam simplici" ter fortuna indulget ♦. Voyez doncques qu'il n'yaque vous qui vous empescbez; et vous vous suyvrez par tout, et vous plaindrez partout; car il n'y a satisfaction çà bas que pour les âmes ou brutales ou divines. Qui n'a du conten- 1 tement à une si juste occasion, où pense il le ; trouver? A combien de milliers d'bommes ari reste une telle condition que la vostre le but I de leurs souhaits? Reformez vous seulement ; car en cela vous pouvez tout : là où vous n'avez droict que de patience envers la fortune : Nulla placida quies est, nisi quam ratio composuit *. »

Je veois la raison de cest advcrtissement, et la veois très bien; mais on auroit plustost faict, et plus pertinemment, de me dire en un mot : « Soyez sage. » Geste resolution estoultre la sagesse ; c'est son ouvrage et sa production ; ainsi faict le médecin qui va criaillant après un pauvre malade languissant, « qu'il se réjouisse » : il luy conseilleroit un peu moins ineptement s'il luy disoit : « Soyez sain. » Pour moy, je ne suis qu'un homme de la commune sorte. C'est un précepte salutaire, certain et d'bysée intelligence : « Contentez vous du vostre , » c'est à dire de la raison ; Texecution pourtant n'en est non plus aux plus sages qu'en moy. C'est une parole populaire, mais elle a une terrible estendue; que ne comprend elle? Toutes choses tumbent en discrétion et modification. Je sçaisbien qu'à le prendre à la lettre ce plaisir de voyager porte tesmoignage d'inquiétude et d'irrésolution ; aussi sont ce nos maisiresses qualités et prédominantes. Ouv, je le confesse, je ne veois rien seulement en songe et par souhait, où je me puisse tenir : la seule variété me paye, et la possession de la diversité, au moins si quelque chose me paye. A voyager, cela mesme me nourrit, que je puis arrester sans interest, et que j'ay où m'en divertir commodément. J'aime la vie privée, parce que c'est par mon chois que je l'aime , non par disconvenance à la vie publicque, qui est à l'adventure autant selon ma eomplexign ; j'en sers plus gaiement mon prince, parce que c'est par libre eslection de mon Jugement et de ma

(1) Les faveurs de la foriune ue sont iamais sans roéiaiigc. QiisTK-CirRCE, rv, 1 1.

ii) La véritable tranquillité est celle que nous a donnée la raison. Se»., Epist. 56.

ESSAIS DE MONTAIGNE

raison, sans obligation particulière ; et que je n'y suis pas rejecté ny contrainct pour estre irrecevable à tout aultre party, et mal voulu; ainsi du reste. Je bais les morceaux que la ne cessité me taille; toute commodité me tiendroit à la gorge, de laquelle seule j'aurois à despendre :

Aller remiis aquas, aller mihl radat arenas ' ;

une seule chorde ne m'arreste jamais assez. « Il y a de la vanité, dites vous, encest amusement. » Mais où non? et ces beaux préceptes sont vanité, et vanité toute la sagesse : Dominiis novit cogitaliones sapientium, quoniam tanœ suni'^. Ces exquises subtilités ne sont propres qu'au prescbe ; ce sont discours qui nous veulent envoyer touts bastés en l'aulire monde. La vie est un mouvement matériel et corporel, action imparfaite de sa propre essence, et desreglée : je m' employé à la servir selon elle.

Quisqne suos palimur mânes '.

Sic est faciendum, ut contra naturamunir-ersam nihil coniendamus ; ea tamen conservata, propriam sequamur*. A quoy faire ces poinctes eslevées de la pbilosopbie, sur lesquelles aulcun estre bumain ne se peult rasseoir? et ces règles, qui excédent nostre usage et nostre force?

Je veois souvent qu'on nous propose des images de vie, lesquelles, ny le proposant, ny les auditeurs, n'ont aulcune espérance de suyvre, ny, qui' plus est, envie. De ce mesme papier où il vient d'escrire l'arrest de condamnation contre un adultère, le juge en desrobbe un lopin pour en faire un poulet à la femme de son compaignon : celle à qui vous viendrez de vous frotter illicitement criera plus asprement tantost, en vostre présence mesme, à l'encontre d'une pareille faulte de sa compaigne, que ne feroit Porcie^-, et tel condamne les hommes à

(1) Je ^'eux toujours frapper Teau d'une rame, et de l'autre touctier le rivage. Prop .111, 5,25.

(S) Le Seigneur connaît que les pensées des sages ne %>•! t que Tanilé. P«T9ô, v. Il; et Corinth , 1,5, 20.

(3) Nous avons chacun nos passions. Virc, En., VI, 743.

(4) Nous devons faire en sorte que, sans jamais aller contre les lois de la nature universelle, nous suivions cependant notre propre nature. Cic, de 0[f\c., 1, 31.

(5) Fille de Caloud'tJiique, qui se donna la mort quand elle eut appris celle de Brulus son mari, après la bataille de rhilippcs, E. J.

mourir pour des crimes qu'il n'estime point faultes. î'ay veu, en ma jeunesse, un galant homme* présenter d'une main, au peuple, des vers excellents et en beauté et en desbordement; et de l'aultre main, en mesme instant, la plus querelleuse reformation théologienne dequoy le monde se soit desjeuné il y a longtemps. Les hommes vont ainsin : on laisse les loix et préceptes suyvre leur voye ; nous en tenons une aultre , non par desreglement de mœurs seulement, mais par opinion souvent, et par jugement contraire. Sentez^ lire un discours de philosophie ; l'invention, l'éloquence, la pertinence, frappe incontinent vostre esprit et vous esmeut ; il n'y a rien qui chatouille ou poigne vostre conscience ; ce n'est pas à elle qu'on parle. Est il pas vray ? Si disoit Ariston, « que ny une estuve, ny une leçon n'est d'aulcun fruict, si elle ne nettoyé et ne décrasse 5. « On peult s'arrester à l'escorce, mais c'est après qu'on en a tiré la mouëlle; comme, après avoir avalé le bon vin d'une .belle coupe, nous en considérons les graveures et l'ouvrage. En toutes les chambrées de la philosophie ancienne, c(£y se trouvera qu'un mesme ouvrier y* publie des règles de tempérance, et publie ensemble des escripts d'amour et desbauche ; et Xenopbon, au giron de Clinias,escrivit contre la vertu aristippique*. Ce n'est pas qu'il y ait une conversion miraculeuse qui les agite à ondées; mais c'est que Solon se représente taniost soy mesme, tantost en forme de législateur^ taniost il parle pour la presse, tantost pour soy; et prend pour soy les règles libres et naturelles, s'asseurant d'une santé ferme et entière :

Cureniur dubii medicis majoribus œgri ^,

Antisthenes^ permet au sage d'aimer et faire à sa mode ce qu'il treuve estre opportun, sans s'attendre aux loix ; d'autant qu'il a meilleur advis qu'elles et plus de cognoissance de la

(1) Il s'agit peut-être ici de Théodore de Bèze, le célèbre réformateur, qui publia presque en même temps, vers 1550,scs poésies amoureuses [Juveiiilia), et son apologie intolérante du jugement et du supplice de Servet. J. V. L.

(2) Italianisme, Sentile, écoutez. J. V.L.

(5) Plvt., Comment il faut oiClr, c. 8. G.

(4) C'est-à-dire, contre la vertu telle que la df'pnissait Arislippe. Ce que Montaigne dit ici est emprunté de nioc. Laerce, liv. Il, au commencement de la Vie de X&nophon. i. V. L.

f5) Qu'un malade en danger appelle les médecins les plus habiles, jiv., Xlll, 124.

(6) DioG. Laerce. M. M. C,

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