LIVRE III, CHAP. X
si prodigues que de ces choses là, desquelles seules l'avarice nous seroit utile et louable. Je prends une complexion toute diverse; je me tiens sur moy et communément désire molle- | ment ce que je désire, et désire peu, m'occupe ' et embesongne de mesme, rarement et tranquillement. Tout ce qu'ils veulent et conduisent, ils le font de toute leur volonté et véhémence. Il y a tant de mauvais pas que, pour le plus seur, il fault un peu legierement et superficiellement couler ce monde et le glisser, , non pas l'enfoncer. La volupté mesme est douloureuse en sa profondeur :
Incedis per ignés Suppositos cineri doloso'.
Messieurs de Bordeaux m'esleurent maire de leur ville estant esloingné de France - et enco res plus esloingné d'un tel pensement. Je m'en excusay; mais on m'apprint que j'avois tort, j le commandement du roy s'y interposant aussi. C'est une charge qui doibt sembler d'autant plus belle qu'elle n'a ny loyer ny gaing aultre que l'honneur de son exécution. Elle dure deux ans ; mais elle peult estre continuée par seconde eslection, ce qui advient très rarement. Elle le feut à moy 3, et ne l'avoit esté que deux fois auparavant, quelques années y avoit, à monsieur de Lanssac, et freschement à monsieur de Biron, mareschal de France, en la place duquel je succeday, et laissay la mienne à monsieur de Matignon, aussi mareschal de France. Glorieux de si noble assistance,
Vlerque bonus pacis bellique ministère.
H) Vous marchez sur un feu couvert d'une cendre perfide. HOK., Od., Il, 1, 7.
(2) Djrsquil était à Venise, dit M. de Thou, dum VenelUs essel (liv. civ). C'est une erreur: nous voyons par le Journal du voyage de Montaigne en Italie, publié en 1774, qu'il était alors aux bains délia YUla, près de Lucques. Il parle ainsi, t. II, p. 448, de la nouvelle qu'il en reçut le jeudi matin, 7 septembre 1581 : « Quella islessa maliina, mi diedero nelle mani per la via di Roma tetlere del signer du Tausin, scritte in Bordea al i d'Agosto, per le quuli m' awisa ch' il ijionio innanzi, (f un pubblico consentimetito , io era sulo (stato) creato governaiore di quella città; e mi confortava d* accettare queslo carico per l' amor di quella patria. » C'est un d^ détails importants que cette relation nous permet aujourd'hui de rectifier. J. v. L.
(3) Il semble qu'on peut conclure de là qu'on fut satisfait de son administration. Balzac {Dissertât. 19, p. 661) a insinué le contraire sans en donner aucune preuve. G.
(4) Tous deux habiles pofitiques et braves guerriers. Vuic, En., XI, 658.
La fortune voulut part à ma promotion par ceste particulière circonstance qu'elle y meit du sien, non vaine du tout. Car Alexandre desdaigna les ambassadeurs corinthiens qui luy offroyent la bourgeoisie de leur ville; mais quand ils veinrent à luy déduire comme Bacchus et Hercules estoient aussi en ce registre, il les en remercia gracieusement'.
A mon arrivée, je me deschiffray fidèlement et consciencieusement tout tel que je me sens estre, sans mémoire, sans vigilance, sans expérience et sans vigueur, sans haine aussi, sans ambition, sans avarice et sans violence. A ce qu'ils feussent informés et instruicts de ce qu'ils avoient à attendre de mon service, et parce que la cognoissance de feu mon père les avoit seule i incités à cela et l'honneur de sa mémoire, je leur adjoustay bien clairement que je serois très marry que chose quelconque feist autant d'impression en ma volonté comme avoient faict aultrefois en la sienne leurs affaires et leur ville pendant qu'il Tavoit en gouvernement en ce lieu mesme auquel ils m'avoyent appelle. Il me souvenoit de l'avoir veu vieil en mon enfance, l'ame cruellement agitée de ceste tracasserie publicque, oubliant le doulx air de sa maison où la foiblesse des ans l'avoit attaché long temps avant, et son mesnage et sa santé, et mesprisant certes sa vie qu'il y cuida perdre, engagé pour eulx à des longs et pénibles voyages. Il esloit tel, et luy partoU ceste humeur d'une grande bonté de nature. Il ne feut jamais ame plus charitable et populaire. Ce train que je loue en aultruy, je n'aime point à le suyvre^ et ne suis pas sans excuse.
Il avoit ouï dire qu'il se falloit oublier pour le prochain; que le particulier ne venoit en aulcune considération au prix du gênerai. La pluspart des règles et préceptes du monde prennent ce train, de nous poulser hors de nous et chasser en la place, à l'usage de la société publicque : ils ont pensé faire un bel effect de nous destoumer et distraire de nous, présupposants que nous n'y teinssions que trop et d'une attache trop naturelle, et n'ont espargné rien à dire pour ceste fin ; car il n'est pas nou-
(1) SÊ»., de Benef., I, 15 ; et Plct., au commencement de son traité des Trois formes de gouvernement, en racontant ce fait, ne parlent point de Baccbus. Plutarque nomnie les Migariens au lieu des Corinthiens. C.
ESS\IS DE MONTAIGNE
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veau aux sages de prescher les choses comme elles servent, non comme elles sont. La vérité a ses empeschemcnts, incommodités et incompatibilités avecques nous : il nous fault souvent tromper, à fin que nous ne nous trompions, et ciller • nostre veue, estourdir nostre entendement, pour les redresser et amender : Imperiti enimjudicant,et qui fréquenter in hoc ipsum fallcndi sunt, ne errent-. Quand ils nous ordonnent d'aymer, avant nous, trois, quatre et cinquante degrés de choses, ils représentent l'art des archers, qui, pour arriver au poinct, vont prenant leur visée grande espace au dessus de la bute : pour dresser un bois\;ourbe, on le recourbe au rebours.
J'estime qu'au temple de Pallas, comme nous veoyons en toutes aultres religions' il y avoit des mystères apparents, pour esire montrés au peuple, et d'autres mystères plus secrets et plus haulis, pourestre montrés seulement à ceuU qui en estoient profez : il est vraysemblable qu'en ceulx-cy se treuve le vray poinct de l'amitié que chascun se doibt -, non une am.tié faulse qui nous faict embrasser la gloire, la se ence, la richesse, et teî'es choses d'une affection principale et immodérée, comme membres de nos re estre, ny une amitié molle et ind.s'.re te, en laquelle il advient ce qui se veoid ai lierre, qu'il corrompt et ruyne la paroy qu'u accole; mais une amitié salutaire et réglée, egualement utile et plaisante. Qui en sçait les debvors e , les exerce, il est vrayment du cabinet des Muôei , il a attainct le sommet de la sagesse humaine et de nostre bonheur : cestuy cy , sachant exactement ce qu'il se doibt, treuve dans son roo.ie qu'il doibt appliquer à soy Tusage des aultres hommes et du monde, et, pour ce faire, contribuer à la société publicqueles debvoirs et offices qui le touchent. Qui ne vit aulcunement à aultruy ne vit gueresà soy : Qui sibi amicus est, sciio hune amicum omnibus esse^. La principale charge que nous ayons, c'est à chascun sa conduicte, et est ce pourquoy nous sommes icy. Comme qui oublieroit de bien et saincte-
ment vivre, et penseroit estre quite de son deb-
voir en y acheminant et dressant les aultres, ce seroit un sot ; tout de mesme qui abandonne en son propre le sainement et gayemcnt vivre pour en servir aultruy, prend à mon gré un mauvais et desnaturéparty.
Je ne veulx pas qu'on refuse aux charges qu'on prend l'attention, les pas, les paroles et la sueur, et le sang au besoing :
Non ipse pro earis amicis, Aul patria, timidus perire^ :
mais c'est par emprunt et accidentallement ; l'esprit se tenant tousjours en repos et en santé, non pas sans action, mais sans vexation, sans passion. L'agir simplement luy couste si peu qu'en dormant mesme il agit ; mais il luy fault donner le bransle avecques discrétion; car le corps receoit les charges qu'nn luy met sus, justement selon ([u'elles sont, l'esprit les estend et les appesantit souvent à ses despens , leur donnant la mesure que bon luy semble. On faict pareilles choses avecques divers efforts et différente contention de volonté : l'un va bien sang l'aultre ; car combien de gents se bazardent touts les jours aux guerres, de quoy il ne leur chault, et se pressent aux dangiersdes battailles, desquelles la perte ne leur troublera pas le voysin sommeil? tel en sa maison, hors de ce dangier qu'il n'oseroit avoir regardé, est plus passionné de l'yssue de ceSte guerre, et en al'ame plus travaiUée que n'a le soldat qui y employé son sang et sa vie. J'ai peu me mesler des charges publicques, sans me despartir de moy de la largeur d'une ongle, et me donner à aultruy sans m'oster à moy. Céste aspreté et violence de désirs empesche plus qu'elle ne sert à la conduicte de ce qu'on entreprend 2, nous remplit d'impatience envers les événements ou contraires ou tardifs, et d'aigreur et de souspecon envers ceulx avecques qui nous négocions. I^^ous ne conduisons jamais bien la chose de laquelle nous sommes possédés et conduicts :
Mule cuncla ministrat Impetus'.
(1) Femey, on n'a coqservé que le composé, dessiner les
yeux.
(2) Ce sont des ignorants qui jugent, et il faut souvent les tromper pour les empêcher de tomber dans Terreur. Quintil.,
Inst. orat., II, 17. .
(31 Sncnez que celai qui est l'ami de soi-même lest aussi de tous les autres. Sén., Episl. 6.
(1) Tout prêt moi-môme à mourir pour mes amis ou pour ma patrie. Hor., Ori.,lV,9, àl.
(2) Oinnis fere cupidita^ ipsa sibi in ici, in quod properai, opponUur. Ses., de Ira, I, 12.
(5) La passion n'est jamais un bon guide. Stage, rhétxoae,
LTVRR ni, CH^P. X.
CpIuv qoi n'y employé que son jagement et son addresse, il y procède plus gayement; il feint, il ployé, il diffère toot à son ayse, selon le besoing des occasions ; il fault d'attaincte, sans torment et sans affliction, prest et entier pour une nouvelle entreprinse; jl marche lousjours la bride à la main. En celuy qui est enyvré de ceste intention violente et tyrannique, on veoid par nécessité beaucoup d'imprudence et d'injustice : l'impétuosité de son désir l'emporte; ce sont mouvements téméraires, et, si fortune n'y preste beaucoup, de peu de fruit. La philosophie veult qu'au chastiement des offenses receues nous en distrayons la cholere , non à fin que la vengeance en soit moindre, ains au rebours, à fin qu'elle en soit d'autant mieulx assenée et plus poissante, à qnoy il loy semble que ceste impétuosité porte empeschemeht. Non seulement la cholere trouble, mais, desoy, eQe lasse aussi les bras de ceulx qui chastient; ce feu estourdit et consomme leur force : comme en la ])recipitation, festinatio tarda est*, la hastivité s? donne elle mesme la jambe, s'entrave et s'arreste: Jpsa se velocitas implicat'. Pour exemple, selon ce que j'en veois par usage ordinaire, l'avarice n'a point de plus grand destourbier que soy mesme ; plus elle est tendue et vigoreuse, moins elle en est fertile; communément elle attrape plus promptement les richesses, masquée d'une image de libéralité.
Un gentilhomme, très homme de bien et mon amy, cuida brouiller la santé de sa teste par une trop passionnée attention et affection aux affaires d'un prince, son maistre : lequel maistre^ s'est ainsi peinct soy mesmes à moy, « Qu'il veoid le poids des accidents comme unaultre; mais qu'à ceulx qui n'ont point de remède, il se resoult soubdain à la souffrance; aux aultres, après y avoir ordonné les provisions nécessaires, ce qu'il peult faire promptement par la vivacité de son esprit, il attend en repos ce qui s'en peult ensuivre, n De vray, je l'ay veu à mesme, maintenant une grande nonchalance et liberté d'actions et de visage au travers de bien grands affaires et bien espineux ; je le treuve
(i) La précipitation retarde plus qu'elle n'avance. QcDiTE- CnRCE, IX, 9, 12.
a) Ses., Epui. 44. Ces paroles terminent l'épître. Montaigne, qui les donne un peu autrement qu'elles ne sont dans Sénèque, les traduit exactement avant que de 1er citer. C.
(3) Probabtemeot.le roi de Kav;rre, depuis Henri Vf.
plus grand et plus capable en une mauvaise qu'en une bonne fortune ; ses pertes luy sont plus glorieuses que ses victoires, et sondueil que son triumphe.
Considérez qu'aux actions mesmes qui. sont vaines et frivoles, au jeu des eschecs, de la paulme et semblables , cest engagement aspre et ardent d'un désir impétueux jecte incontinent l'esprit et les membres à l'indiscrétion et au desordre; on s'esbiouit, on s'embarrasse soy mesme : celuy qui se porte plus moderéement envers le gaing et la perte, il est tou.sjours chez soy; moins il se picque et passionne au jeu, il le conduict d'autant plus advantageusem'ent et seurement.
Nous empeschons, au demeurant, la prinse et la serre de l'ame, à lui donner tant de choses à saisir : les unes, il les lui fault seulement présenter, les aultres attacher, les aultres incorporer: elle peult veoir et sentir toutes choses, mais elle ne se doibt paistre que de soy, et doibt estre instruicte de ce qui la touche proprement, et qui proprement est de son avoir et de sa substance. Les lois de nature nous apprennent ce que justement il nous fault. Après que les sages nous ont dict que, selon elle, personne n'est indigent, et que chascun l'est selon l'opinion*, ils distinguent ainsi subtilement les désirs qui viennent d'elle de ceulx qui viennent du desreglement de nostre fantasie : ceulx desquels on veoid le bout sont siens ; ceulx qui fuyent devant nous, et desquels nous ne pouvons joindre la fin, sont nostres: la pauvreté des biens est aysée à guarir ; la pauvreté de l'ame, impossible :
yam si, quod satis esi hondni, id satis este potesset. Hoc sat erat; nunc, qitum hoc non est, qui credimu'porro Diviliof uUas animum mi ejcplere potesse * f
Socrates, veoyant porter en pompe par sa ville grande quantité de richesses, joyaux et meubles de prix : « Combien de cho.ses, dict il, je ne désire pointai » Metrodorus vivoit du poids de douze onces par jour ; Epicurus, à moins* ;
(< } Si ad nt/luram vives, nttmiuam eris rxatper ; siad ofkiùanem, mmquam dives. Exiguum natura desiderai, opotio immensum, etc. &És.,Episl. 16.
(2) Si Phomme se contentait de ce qui lui suffit, je serais assez riche ; mais, comme il n'en est rien, les plus grandes richesses pourront-«'IIe« jamais remplir mes vœux? Lccu.., lib. 5, apud Ifonmm Marcetlum, V, § 98.
<S) Quam muUa non desidero .' Cic, Titsc, V, ."î*. C.
(4) SBi<.,£pù{. 1><. C.
ESSAIS DE MONTMGNE,
Metrocles dormoit en hyver avecques les moutons ; en esté, aux cloistres des églises * : Sufficit adidnatura, quodposcit^. Cleanthes vivoit de ses mains, et se vantoitque Cleanthes, s'il vouloit, nourriroit encores un aullre Cleanthes^.
Si ce que nature exactement et originellement nous demande pour la conservation de nostre estre est trop peu ( comme de vray combien ce l'est, et combien à bon compte nostre vie se peult maintenir, il ne se doibt exprimer mieulx que par ceste considération : que c'est si peu qu'il eschappe la prinse et le choc de la forlune par sa petitesse ), dispensons nous de quelque Chose plus oultre ; appelons encores nature, l'usage et condition de chascun de nous ; taxons nous, traictons nous à ceste mesure; estendons nos appartenances et nos comptes jusques là ; car jusques là il me semble bien que nous avons quelque excuse. L'accoustumance est une seconde nature *, et non moins puissante. Ce qui manque à ma coustume, je tiens qu'il me manque ; et j'aymerois presque egualement qu'on m'ostast la vie, que si on me l'essimoit^ et retrenchoit bien loing de Testât auquel je l'ay vescue si longtemps. Je ne suis plus en termes d'un grand changement, ni de me jecter à un nouveau train et inusité, non pas mesme vers l'augmentation. Il n'est plus temps de devenir aultre; et comme je plaindrois quelque grande adventure qui me tumbast à ceste heure entre mains, de ce qu'elle ne seroit venue en temps que j'en peusse jouir :
Quo mihi fortiina, si non concedilur uti^?
je me plaindrois de mesme de quelque acquest interne"^. 11 vault quasi mieulx jamais, que .si
(1) Plut., Que le vice rend l'homme malheureux, c. 4. G. (21 La nature 'pourvoit à ce qu'elle exigé. Sén., Epist. 90.
(3) C'est Zenon qui disait cela de Cléanihe, son disciple. Voijez DiOG. Laerce, VII, 169. C.
(4) Au sujet de cette pensée, qu'on trouve aussi, je crois, parmi celles de Pascal, L'habitude est une seconde nature, routeuelle disait qu'il voudrait bien savoir quelle était la première. N.
f5) On me l'amaigrissait, etc. Essimer est proprement un terme de fauconnerie. On dit essimer un faucon, c'est-à-dire lui ôler de sa graisse. C.
(6) A quoi me servent les biens, si je ne puis en user? Hor., Epist. 1, 5, 12.
(7) Dans l'édition de 1588, fol. 446, verso, Montaigne disait: « Je ne me reforme pareillement guère en sagesse pour l'usage et commerce du monde, sans regret que cet amendement me soit arrivé si tard que je naye plus loisir d'en user. Je n'ay doresenavant besoing d'aulire suffisance que de pa-
tard, devenir honneste homme, et bien entendu à vivre lorsqu'on n'a plus de vie. Moy, qui m'en vois, resignerois facilement à quelqu'un qui veinst ce que j'apprends de prudence pour le commerce du monde : moustarde après disner. Je n'î(^ que faire du bien duquel je ne puis rien faire : à quoy la science, à qui n'a plus de teste? C'est injure et desfaveur de fortune de nous offrir des présents qui nous remplissent d'un juste despit de nous avoir failly en leur saison. Ne me guidez plus, je ne puis plus aller. De tant de membres qu'a la suffisance, la patience nous suffit. Donnez la capacité d'un excellent dessus au chantre qui a les poulmons pourris, et d'éloquence à l'eremite relégué aux déserts d'Arabie. Une fault point d'art à la cheute : la fin se treuve, de soy, au bout de chasque besongne. Mon monde est failly, ma forme expirée : je suis tout du passé et suis tenu de l'auctoriser et d'y conformer mon yssue. Je veulx dire cecy par manière d'exemple , que l'eclipsement nouveau des dix jours du pape* m'ont prins si bas que je ne m'en puis bonnement accoustrer; je suis des années ausquelles nous comptions aultrement. Un si ancien et long usage me vendique ^ et rappelle à soy ; je suis contrainct d'estre un peu hérétique par là : incapable de nouvelleté, mesme correctifve. Mon imagination, en despit de mes dents, se jecte tousjours dix jours plus avant ou plus arrière , et grommelle à mes aureilles : « Ceste règle touche ceulx qui ont à esti-e. » Si la santé mesme si sucrée vient à me retrouver par boutades, c'est pour me donner regret plustost que possession de soy : je n'ay plus où la retirer. Le temps me laisse : sans luy rien ne se possède. Oh! que je ferois peu d'estat de ces grandes dignités eslectifves que je veois au monde, qui ne se donnent qu'aux hommes prests à partir, ausquelles on ne regarde pas
tience contre la mort et la vieillesse. A quoy faire une nouvelle science de vie à telle déclinaison, et une nouvelle industrie à me conduire en ceste voie où je n'ay plus que trois pas à marcher? Apprenez veoir la rhétorique àujj homme relégué aux déserts d'Arabie. Il ne fault point d'art à la cheute. Somme, je suis après à achever cet homme, etc. »
(1) Grégoire Xlll , qui , eu 1582, fit réformer le calendrier par Louis Lilio, Pierre Ghacon, et surtout Christophe Clavius. En France, on passa subitement du 9 a» 20 de décembre 158-2. Montaigne parlera encore de cette réforme au commen> cernent du chapitre suivant. J. V. L.
(2) Vendiquer. Le composé revendiquer est seul resté.