‹ OEuvres. Vec une notice biographiqueChapitre 341 sur 402 · LIVRE in, CHAP. X · texte numérisé non relu

LIVRE in, CHAP. X

tant combien deuemeni on les exercera, que combien peu longuement on les exercera; dès l'entrée on vise à l'yssue. Somme, me voicy après d'acbever cesl homme, non d'en refaire un aultre. Par long usage, ceste forme m'est passée en substance et fortune en nature.

Je dis doncques que cbascun d'entre nous foiblets est excusable d'estimer sien ce qui est comprins soubs ceste mesure ; mais aussi, au delà de ces limites, ce n'est plus que confusion : c'est la plus large estendue que nous puissions octroyer à nos droicts. Plus nous amplifions nostre besoing et possession, d'autant plus nous engageons nous aux coups de la fortune et des adversités*. La carrière de nos désirs doibtestre circonscripte et restreincte à un court limite des commodités les plus proches et contiguës ; et doibt en oultre leur course se manier, non en ligne droicte qui face bout ailleurs, mais en rond duquel les deux poinctes se tiennent et terminent en nous par unbrief contour. Les actions qui se conduisent sans ceste reflexion (s'entend voysine reflexion et essencielle), comme sont celles des avaricieux, des ambitieux et tant d'aultres qui courent de poincte, desquels la course les emporte tousjours devant eulx, ce sont actions erronées et maladifves.

La pluspart de nos vacations sont farcesques : Mundusuniversus eœercet histrioniam^. Il fault jouer deuement nostre roolle, mais comme roôUe d'un personnage emprunté : du masque et de l'apparence, il n'en fault pas faire une essence réelle, ny de l'estrangier le propre : nous ne sçavons pas distinguer la peau de la chemise ; c'est assez de s'enfariner le visage sans s'enfariner la poictrine. J'en veois qui se transforment et se transsubstancient en autant de nouvelles figures et de nouveaux estres qu'ils entreprennent de charges, et qui se prelatent jusques au foye et aux intestins, et entraisnent leur office jusques en leur garderobbe; je ne puis leur apprendre à distinguer les bonnetades qui les regardent de celles qui regardent leur commission, ou leur suitte, ou leur

(1) «L'hoaune tient par ses voeux à mille choses : plus il augmente ses attachements, plus il multiplie ses peines. » Rocsseau, Emile, liv. V. Sénèque a souvent exprime la même pensée, i. V. L.

(2) Tout le moade joue la comédie. — C'est un fragment de PÉTR., conservé par Jean de Sarisbery, Policratic, III, 8, où on lit, lotus iiuvidiLs exerctt Imirionem, ou hislrioniam. C

malle : Tantum se fortunée permittunt, etiam ut naturam dediscanl * ; ils enflent et grossissant leur ame et leur discours naturel, selon la haulteur de leur siège magistral. Le maire et Montaigne ont tousjours esté deux, d'une séparation bien claire. Pour estre advocat ou financier, il n'en fault pas mescognoistre la fourbe qu'il y a en telles vacations; un honneste homme n'e§t pas comptable du vice ou sottise de son mestier, et ne doibt pourtant en refuser l'exercice ; c'est l'usage de son païs, et il y a du proufit; il fault vivre du monde, et s'en prévaloir^, tel qu'on le treuve. Mais le jugement d'un empereur doibt estre au dessus de son empire, et le veoir et considérer comme accident estrangier; et luy, doibt sçavoir jouir de soy à part, et se communiquer comme Jacques et Pierre, au moins à soy mesme.

Je ne sçais pas m'engager si profondement et si entier ; quand ma volonté me donne à un party, ce n'est pas d'une si violente obligation que mon entendement s'en infecte. Aux présents brouillis de cest estât 5, mon interest ne m'a faict mescognoistre ny les qualités louables en nos adversaires, ny celles qui sont reprocbables en ceulx que j'ay suy vis. Ils adorent tout ce qui est de leur costé : moy je n'excuse pas seulement la pluspart des choses qui sont du mien : un bon ouvrage ne perd pas ses grâces pour plaider contre moy. Hors le nœud du débat, je me suis maintenu en equanimité et pure indifférence : Neque extra nécessitâtes belli prœcipuum odium gero* : de quoy je me gratifie d'autant que je \ eois communément faillir au contraire : Utatur motu animi, qui uti ratiotie non potesl^. Ceulx qui allongent leur cholere et leur haine au delà des affaires, comme faict la pluspart, montrent qu'elle leur part d'ailleurs et de cause particulière : tout ainsi comme, à qui estant guary de son ulcère

^1) Ils s'abandonnent tellement à leur fortune qu'ils eu oublient leur nature même. Qcixte-Ccrce, III, î, 18. (2J Edition de 1588, fol. 447, verso, it et s'en paistre. » (ô) Edition de 1588, (f aux dissentions présentes de cest estât. »

(4) Et hors les nécessités de la guerre , je ne veux aucun mal à Tennemi.

(5) Que celui-là s'abandonne à la passion, qui ne peut suivre la raison. Cic. , Tuscul. , IV , 2S. — Passage déjà cité vers le commencement du premier chapitre de ce livre, et peutêtre supprimé ici ; car il ne se trouve pas dans l'édition de 1585. J. V. U

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ESSAIS DE MONTAIGNE

la fiebvre demeure encores, montre qu'elle avoit un aultre principe plus caché. C'est qu'ils n'en ont point à la cause en commun, et eh tant qu'elle blece l'interest de touts et de Testât ; mais luy en veulent seulement en ce qu'elle leur masche * en privé : voilà pourquoy ils s'en picquent de passion particulière, et au delà de la justice et de la raison publicque : Non tam omnia universi, quam ea quœ ad quemque pertimrent, singuli carpebant^. Je veulx que l'advantage soit pour nous; mais je ne forcené point s'il ne l'est. Je me prends fermement au plus sain des partis ; mais je n'affecte pas qu'on me remarque spécialement ennemy des aultres et oullre la raison générale. J'accuse merveilleusement ceste vicieuse forme d'opiner : « Il est de la ligue ; car il admire la grâce de monsieur de Guise. L'activité du roy de Navarre l'estonne : il est huguenot. Il treuve cecy à dire aux mœurs du roy : il est séditieux en son cœur ; » et ne conceday pas au magistrat mesme qu'il eust raison de condamner un livre pour avoir logé entre les meilleurs poètes de ce siècle un hérétique^. N'oserions nous dire d'un voleur qu'il a belle grève*? Fault il, si elle est putain, qu'elle soit aussi punaise? Aux siècles plus sages, révoqua on le superbe tiltre de Capitolinus, qu'on avoit auparavant donné à Marcus Manlius, comme conservateur de la religion et liberté publicque? estouffa on la mémoire de sa libéralité et de ses faicts d'armes et recompenses militaires octroyées à sa vertu, parce qu'il affecta depuis la royauté, au préjudice des loix de son pais? S'ils ont prins en haine un advocat, lendemain il leur devient ineloquent. J'ay touché ailleurs le zèle qui poulse des gents de bien à semblables faultes. Pour moi , je sçais bien dire : « Il faict meschamment cela et vertueusement cecy. » De mesme, aux prognostiques ou événements

(1) Blesse, meurtril.

(2) Ils ne s'accordaient pas tous à blâmer toutes choses, mais chacun d'eux censurait ce qui les intéressait personnellement. TiTE LIVE, XXXIV, 36.

(3) Théodore de Bèze, loué dans les Essais (liv. II, chap. 17) ; par je ne doute pas que Montaigne ne veuille parler ici de son livre, et de l'examen que le Maître du sacré palais en Qt faire à Rome par un fraler français , comme il le dit Juimcme dans son Voyage en Italie, tom. II, pag. 3S. II fut obligé de convenir qu'il avait nommé, en effet, des poètes hérétiques, n'esUmani pas guère feusl erreur, i. V. L.

n] lambg.

sinistres des affaires, ils veulent que chascun, en son party, soit aveugle ou hebeté ; que nostre persuasion et jugement serve, non à la vérité, mais au project de nostre desir. Je fauldrois plustost vers l'aultre extrémité, tant je crains que mon desir me suborne; joinct, que je me desfie un peu tendrement des choses que je souhailte.

J'ay veu de mon temps merveilles en l'indiscrette et prodigieuse facilité des peuples à se laisser mener et manier la créance et l'espérance, où il a pieu et servy à leurs chefs, par dessus cent mescomptes les uns sur les aultres, par dessus les phantosmes et les songes. Je ne m'estonne plus de ceulx que les singeries d'Apollonius et de Mahumet embufflerent*. Leur sens et entendement est entièrement estouffé en leur passion : leur discrétion n'a plus d'aultre chois que ce qui leur rit et qui conforte leur cause. J'avois remarque souverainement cela au premier de nos partis fiebvreux : cest aultre, qui est nay depuis, en l'imitant, le surmonte : par où je m'advise que c'est une qualité inséparable des erreurs populaires; après la première qui part, les opinions s'entrepoulsent, suyvant le vent, comme les flots ; on n'est pas du corps, si on s'en peult desdire, si on ne vague le train commun. Mais, certes, on faict tort aux partis justes, quand on les veult secourir de fourbes ; j'y ay tousjours contredict : ce moyen ne porte qu'envers les testes malades ; envers les saines, il y a des voyes plus seures, et non seulement plus honnestes, à maintenir les courages et excuser les accidents contraires.

Le ciel n'a point veu un si poisant desaccord que celuy de César et de Pompeius, ny ne verra pour l'advenir; toutesfois il me semble recognoistre en ces belles âmes une grande modération de l'un envers l'aultre ; c'estoit une jalousie d'honneur et de commandement, qui ne les emporta pas à haine furieuse et indiscrelte ; sans malignité et sans detraclion, en leurs plus aigres exploicts, je descouvre quelque demeurant de respect et de bienvueillance ; et juge ainsi que, s'il leur eust esté possible, chascun d'eulx eust désiré de faire son affaire sans la ruyne de son compaignon, plustost qu'avec-

(1) Emtmlfler quelqu'un , c'est le mener par le nez, comme un buffle.

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