‹ OEuvres. Vec une notice biographiqueChapitre 342 sur 402 · LIVRE Ifï. CH\P X · texte numérisé non relu

LIVRE Ifï. CH\P X

ques sa rnyne. Combien aultrcment il en va de Marius et de Sylla ! prenez y garde.

Il ne fault pas se précipiter si esperduement après nos affections et interests. Comme, estant jeune, je m'opposois au progrès de l'amour que je sentois trop advancer sur moy , et m'estudiois qu'il ne me feust pas si agréable qu'il veinst à me forcer enûn et captiver du tout à sa mercy , j'en use de mesme à toutes aultres occasions, où ma volonté se prend avecqnes trop d'appétit ; je me penche à Popposite de son inclination, comme je la veois se plonger et eny vrer de son vin : je fuys à nourrir son plaisir si avant que je ne l'en puisse plus r'avoir sans perte sanglante. Los âmes qui, par stupidité, ne veoyent les choses qu'à demi, jouissent de cest heur, que les nuisibles les blecent moins : c'est une ladrerie spirituelle qui a quelque air de santé, et telle santé que la philosophie ne mesprise pas du tout -, mais pourtant ce n'est pas raison de la nommer sagesse, ce que nous faisons souvent. Et de ceste manière se mocqua quelqu'un anciennement de Diogenes qui alloit embrassant en plein hy ver , tout nud , une image de neige pour l'essay de sa patience ; celuy là le rencontrant en ceste desmarche : « As tu grand froid à ceste heure? » luy dict il. « Du tout point, " respond Diogenes. « Or, suyvit l'aultre, que penses tu donc faire de difficile et d'exemplaire à te tenir là*? » Pour mesurer la constance, il fault nécessairement sçavoir la souffrance.

Mais les âmes qui auront à veoir les événements contraires et les injures de la fortune en leur profondeur et aspreté, qiii auront à les poiser et gouster selon leur aigreur naturelle et leur charge, qu'elles employent leur art à se garder d'en enfiler les causes, et en destoument les advenues ; que feit le roy Cotys ? il paya libéralement la belle et riche vaisselle qu'on luy avoit présentée; mais parce qu'elle estoit singulièrement fragile, il la cassa incontinent luy mesme, pour s*oster de bonne heure une si aysée matière de courroux contre ses serviteurs 2. Pareillement, j'ay volontiers évité de n'avoir mes affaires confus, et n'ay cherché que mes biens feossent contigus à mes proches et ceulx à qui j'ay à me joindre d'une estroicte amitié ,

(i) Dioc. Lakbce, VI, 25 ; Plit. , Apophlhegmes des Lacédênumiens. C.

Q.) Purr., Apofphthegme» dci rois. C

d'où naissent ordinairement matières d'aliénation et dissociation. J'aymois aultresfois les jeux hazardeux des chartes et dez : je m'en suis desfaict il y a longtemps, pour cela seulement que, quelque bonne mine que je feisse en ma perte, je ne laissois pas d'en avoir, au dedans, de la picqueure. Un homme d'honneur, qui doibt sentir on desmentir et une offense jusques au cœur, qui n'est pour prendre une mauvaise excuse en payement et consolation de sa perte, qu'il évite le progrès des affaires doubteux et des altercations contentieuses. Je fuys les complexions tristes et les hommes hargneux, comme les empestés; et aux propos que je ne puis traicter sans interest et sans esmotion, je ne m'y mesle , si le debvoir ne m'y force : Melius non incipient quam desinent *• La plus seure façon est doneques se préparer avant les occasions.

Je sçais bien qu aulcuns sages ont prins aultre voye, et n'ont pas craint de seharper et engager jusques au vif à plusieurs objects : ces gents là s'asseurent de leur force , soubs laquelle ils se mettent à couvert en toute sorte de succès ennemis, faisant luicter les manlx par la vigueur de la patience :

Velut rupes, vastum quœ prodit in œquor. Obvia ventorum fttriis, expostaq&e ponio, Yim cunctam atqite minas perfert cœlique marisque, Ipsa immola manens*.

N'attaquons pas ces exemples ; nous n'y arriverions point. Ils s'obstinent à veoir resoluement, et sans se troubler, îa ruyne de leur païs, qui possedoit et commandoit toute leur volonté : pour nos aines communes , il y a trop d'effort et trop de rudesse à cela. Caton en abandonna la plus noble ^ ie qui feut oncques : à nous aultres petits il fault fuyr l'orage de plus loing; il fault pourveoir au sentiment, non à la patience, et eschever aux coups que nous ne saurions parer. Zenon, voyant approcher Chremonides, jeune homme qu'il aymoit, pour se seoir auprès de luy, se leva soubdain ; et Cleanthes luy en

(1) Il est plus fecile de ne pas commencer que de s'arrêter. Sra., Epist. 72. — L'auteur lui-même, quelques pages plus bas, tmduil bien plus virement celte pensée : « De combieo il est plusaysé de n'y entrer pas, que d'en sortir:» J. v. L.

P) Tel un rocher s'avance dans la vaste mer, exposé à la furie des vents et des Dots, et, bravant les menaces et les efforts du ciel et de la mer conjurés , demeure lui-même Is^ branlable. vmc. , Enéide, X, 685.

ESSAIS DE MONTAIGNE

demandant la raison : «J'entends, dict il, que | les médecins ordonnent lerepos principalement, j et deffendent l'esmotion à toutes tumeurs*. » Socrates ne dict point : « Ne vous rendez pas aux attraicts de la beauté ; soustenez la, efforcez vous au contraire'^. Fuyez la, faict il, courez hors de sa veue et de son rencontre, comme d'une poison puissante qui s'eslance et frappe de loing^. » Et son bon disciple*, feignant ou recitant , mais à mon ad vis, recitant plustost que feignant, les rares perfections de ce grand Cyrus, le faict desfiant de ses forces à porter les attraicts de la divine beauté de ceste illustre Panthée, sa captifve, et en commettant la visite et garde à un aultre qui eust moins de liberté que luy. Et le sainct Esprit , de mesme : Ne nos inducas in tentationem^ : nous ne prions pas que nostre raison ne soit combattue et surmontée par la concupiscence ; mais qu'elle n'en soit pas seulement essayée : que nous ne soyons conduicts en estât où nous ayons seulement à souffrir les approches, solicitations et tentations du péché , et suppUons nostre Seigneur de maintenir nostre conscience tranquille, plainement et parfaictement délivrée du commerce du mal.

Ceulx qui disent avoir raison de leur passion vindicatif ve, ou de quelqu'aultre espèce de passion pénible , disent souvent vray comme les choses sont, mais non pas comme elles feurent ; ils parlent à nous, lorsque les causes de leur erreur sont nourries et advancées par eulx mesmes : mais reculez plus arrière , rappeliez ces causes à leur principe ; là vous les prendrez sans vert. Veulent ils que leur faulte soit moindre, pour estre plus vieille ; et que d'un injuste commencement la suite soit juste? Qui désirera du bien à son pais comme moy, sans s'en ulcérer ou maigrir, il sera desplaisant, mais non pas transi, de le veoir menaceant ou sa ruyne, ou une durée non moins ruyneuse : pauvre vaisseau, que les flots, les vents, et le pilote, tirassent à si contraires desseings !

(1) DIOG. LAERCE, Vil, 17. C.

(2) L'auteur ajoutait dans l'édition de 1588, /b/.^448 verso : 11 n'espère point que la jeunesse en puisse venir à bout. »

(5) XÉs., Mémoire suf Sacrale, },ô, 15. C. (4) XÈN., dans sa Cyropédie, 1, 3, 3, etc. C. (B) Ne nous induisez pas en tentation. JUtth., c. 0, v. 13. Monlaiçne paraphrase ce passage après Tavoir cité. ,

In tam diversa, magitter, Yenlus, et unda, irahiml *.

Qui ne bée point après la faveur des princes, comme après chose dequoy il nesesçauroit passer, ne se picque pas beaucoup de la froideur de leur recueil et de leur visage, ni de l'inconstance de leur volonté. Qui ne couve pointsesenfants ou ses honneurs d'une propension esclave ne laisse pas de vivre commodément après leur perte. Qui faict bien principalement pour sa propre satisfaction ne s'altère gueres pour veoir les hommes juger de ses actions contre son mérite. Un quart d'once de patience prouveoit à tels inconvénients. Je me treuve bien de ceste recepte, me rachetant des commencements, au meilleur compte que je puis, et me sens avoir eschappé par son moyen beaucoup de travail et de difficultés. Avecques bien peu d'effort j'arreste ce premier bransle de mes esmotions, et abandonne le subject qui me commence à poiser, et avant qu'il m'emporte. Qui n'arreste le partir n'a garde d'arrester la course : qui ne sçait leur fermer la porte ne les chassera pas entrées : qui ne peult venir à bout du commencement ne viendra pas à bout de la fin ; ny n'en soubstiendra la cheute, qui n'en a peu soubstenir l'esbranslement : Etenim ipsœ se impellunt, ubi semel a ratione discessum est; ipsaque sibi imbecillitas indulget, in altumque provehitur imprudens, nec reperit locum consistendi^. Je sens à temps les petits vents qui me viennent taster et bruire au dedans, avantcoureurs de la tempeste^ :

Ceu llamina prima Quum depi'cnsa fremiini silvis, et cœca vobitant Murmura, venturos nantis prodeulia ventes * :

(1) Montaigne a traduit ces mois latins avant que de les citer. Je ne sais d'où il les a pris. Dans une des dernières éditions des Essais, on les donne à Buchanan , mais sans renvoyer à aucun ouvrage de ce poète écossais. C.

(2) Car, du moment qu'on a quitté le sentier de la raison, les passions se poussent, s'avancent d'elles-mêmes ; la faiblesse humaine trouve du plaisir à ne point résister ; et insensiblement ou se voit en pleine mer le jouet des flots. Cic, Tusc, quœst., IV, 18.

(3) Naigeon, d'après les notes manuscrites de Montaigne, ajoutait ici dans l'édition de 1802 ces mots qu'il supposait de SÉN. : Animus, midlo antequam opprimaïur, quatitur ( l'âme est ébranlée longtemps avant que d'être abattue ). Cette citation nuisait à la liaison du texte avec la suivante; et, depuis, l'auteur lui-même l'aura sans doute effacée. J. V. L.

(4) Ainsi lorsque le vent, faible encore, s'agite dans les forêts, il frémit, et par un sourd murmure, annonce aux nautonniers la tempête prochaine. Viuc Enéide, X, 97.

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