LIVRE m, CHAP \il
qu'elle en accusoit justement autant en son ame, s'il ne Teust corrigée par institution'. Mais, en le disant, je tiens qu'il se mooijyoit, suy vant son usage ; et jamais ame si excellente ne se feit elle mesme.
Je ne puis dire assez souvent combien j'estime la beauté qualité puissante et adyantageuse : il l'appelloit une courte tyrannie, et Platon le privilège de la nature. Nous . n'en avons point qui la surpasse en crédit : elle lient le premier reng au commerce de&Jiommes; elle se présente au de^ant, seduict et préoccupe nostre jugement, avecques grande auctoriié et merveilleuse impression. Phryné perdoit sa cause entre les mains d'un excellent advocat, si, ouvrant sa robbe, elle n'eust corrompu ses juges par Tesclat de sa beauté ^. El je treuve que Cyrus, Alexandre, Caesar, ces trois maistres du monde, ne l'ont pas oubliée à faire leurs grands affaires, non a pas le premier Scipion. Un mesme mot embrasse en grec le bel et le bon^ : et le sainct Esprit appelle souvent bons ceulx qu'il veult dire beaux. Je maintiendrois volontiers le reng des biens, selon que portoit la cbanson que Platon dici* avoir esté triviale, prinse de quelque ancien poëie ; « la santé, la beauté, la richesse. » Aristote dict», Aux beaux appartenir le droicl de commander; et, quand il en est de qui la beauté approche celle des images des dieux, que la vénération leur pst pareillement deue : à celuy qui luy demandoii pourquoy plus longiemps et plus souvent on hanioit les beaux : « Ceste demande, feit il ^, n'appartient à estre faicte que par un aveugle. » La pluspart, et les plus grands philosophes, payèrent leur escholage et acquirent la sagesse par l'entremise et faveur de leur beauté. Non seulement aux hommes qui me servent, mais aux bestes aussi, je la considère à deux doigts près de la bonté.
rectioodODl Coslese plaint ici est de Montaigne ; il a rayé sur IVxenjplaire corrigé de sa main sa laideur , il il a écrit audessus la sienne: c'est donc ëvidemmeiil la vraie leçon. N.
(I) Cic, Tusc. quœsl., IV, 37 ; de Falo, c. 5. C.
|2) Sext. Empib., adiers. Mathemai., Il, Ki; Qcdst., IT, 15. Atbeiiée, au contraire, XJII, p. 590, f;iil honneur de ci;lle idée à Favix^at lui iiiérae, l'oraleur llyperidc. C.
(j) Kx/.o; /ca-yaSs; , d'où nous est venu bel cl bon, qui est encore d'u-age en français, mais- dans le style lanailier. C.
(>> Ikius le Gorgia^, p. 509. C.
{3J Politiqiie, l,Z.C.
(6>)r Dioc. UsaCE, v, 20. C.
Si me semble il que ce traict et façon de visage, et ces linéaments, par lesquels on argumente aulcunes complexions iniimes et nos fortunes à venir, esi chose qui ne loge pas bien directement et simplement soubs le chapitre de beauté et de laideur : non plus que toute bonne odeur et sérénité d'air n'en promet pas la santé ; ny toute espesseur et puanteur l'infection , en temps pestilent. Ceulx qui accusent les dames de contredire leur beauté par leurs mœurs ne rencontrent pas tousjours : car en une face qui ne sera pas trop bien composée, il peult loger quelque air de probité et de fiance: comme, au rebours, j'ay leu parfois, entre doux beaux yeulx , des menaces d'une nature maligne et, dangereuse. Il y a des physionomies favorables, et, en une presse d'ennemis victorieux, vous choisirez incontinent parmy des hommes incogneus l'un pluslosl que l'aultre, à qui vous rendre et fier vostre vie et non proprem.ent par la considération dq la beauté.
C'est une foible garantie que la mine; toutesfois elle a quelque considération, et si j'avois a les fouetter, ce seroit |)lus rudement les meschants qui desmenient et trahissent les promesses que nature leuravoit plantées au front; je punirois plus aigrement la malice en une apparence débonnaire. Il semble qu'il y ayt aulcuns visages heureux, d'aultres malencontreux: et crois qu'il y a quelque art à distinguer les visages débonnaires des niais, les sévères des rudes, les mahcieux des chagrins, les desdaigneux des melancholiqucs, et telles aulires qualités voysines. Il y a des beautés, non fîeres seulement, mais aigres; il y en a d'aultres doulces et encores au delà fades ; d'en prognostiquer les advenlures futures, ce sont matières que je laisse indec'tses.
J'ay prins, comme j'ay dict ailleurs, bien simplement et cruement, pour mon regard, ce précepte ancien : que « Nous ne sçaurions faillir à suyvre nature : » que le souverain précepte, c'est de « se conformer à elle. » Je n'ay pas corrigé, comme Socrates, par la force de la raison, mes complexions naturelles , et n'ay aulcunement troublé par art mon inclination : je me laisse aller comme je suis venu : je ne combats rien ; mes deux maistresses pièces vivent, de leur grâce, en paix et bon accord; mais le laict de ma nourrice a esté, Dieu merci .' médiocrement .«^ainet tempéré. Diray je cecy en
ESSAIS DE MONTAIGNE
passant ? que je Veols tenir en plus de pri-x qu'elle nevault, qui est seule quasi enusag ■ entre nous, certaine image de preud'hommie seholastique, serve des préceptes, contraincte soul)sresperance et la crainte. Je Tayme telle que les loix et religions non facent, mais parfacent et auctorisent ; qui se sente de quoy se soubstenir sans ayde ; née en nous de ses propres racines, par la semence de la raison universelle, empreinte en tout homme non desnaturé. Geste raison, qui redresse Socratesde son vicieux ply, le rend obéissant aux hommes et aux dieux qui commandent en sa ville, courageux en sa mort, non parce que son ame est immortelle, maisparce qu'il est mortel. Ruineuse instruction à toutç police, et bien plus dommageable qu'ingénieuse et subtile, qui persuade aux peuples la religieuse créance suffire seule , et sans les mœurs , à contenter la divine justice! l'usage nous faict veoir une distinction énorme entre la dévotion, et la conscience.
J'ay une apparence * favorable, et en forme et en interprétation ;
Quid dixi, habere me? Imo habui. Chrême » : Heu ! tanttim attriti corporis ossa vides ' :
et qui faict une contraire montre à celle de Socrates. Il m'est souvent ad venu que sur le simplecredit de ma présence et démon air, des personnes qui n'avoientaulcunecognoissancede moys'y sont grandement fiées, soit pour leurs propres affaires, soit pour les miennes ; et en ay tiré, es païs estrangiers, des faveurs singulières et rares. Mais ces deux expériences valent, à l'adventure, queje les recite particulièrement. Un quidam délibéra de surprendre.ma maison et moy : son art feut d'arriver seul à ma porte, et d'en presser un peu instamment l'entrée. Je le cognoissois de nom, et avois occasion de me fier de luy comme de mon voysin et aulcunement mon allié : je luy feis ouvrir comme je fois à chascun. Le voicy tout effroyé, son cheval hors d'haleine, fort harassé. Il m'entreieint de ceste fable : « Qu'il venoit d'estre rencontré à une demie lieue de là par un sien ennemy,
(1) Édition de 1388, fol. 468 : « J'ay un visage. » Edition de 1802 : tt J'ay un port. »
(2) Qu'ai-je dit, j'ai?'yî devais dire,/at'oi*. 7ÈK.,neaii(., acl. 1, se. l,y. 42.
(3) Hélas ! vous ne verrez plus on moi que le squelette d'un corps affaibli. — Je ne sais d'où ïlontaigne a tiré ce vers. G.
, lequel je cognoissois aussi, et avois ouï parler de leur querelle; que cest ennemy luy avoit merveilleusement chaussé les espérons ; et qu'ayant este surprins en desarroy et plus foible en nombre, ils'esioit jecté à ma porte à sauveté; qu'il estoit en grand' pelr^ de ses gents, lesquels il disoit tenir pour morts ou prins. » J'essayay tout naifvement de le conforter, asseurer et refreschir. Tantost après, voylà quatre ou cinq de ses soldats qui se présentent , en mesme contenance et effroy pour entrer ; et puis d'aultres, et* d'aullres, encores après, bien equippés et bien armés, jusques à vingt cinq ou trente, feignants avoir leur ennemy aux talons. Ce mystère commenceoit à taster mon souspeçon: je n'ignorois pas en quel siècle je vivois, combien ma maison pouvoit estre enviée , et avo's plusieurs exemples d'aultres de ma cognoissance ', à qui il estoit mesadvenu de mesme. Tant y a que, trouvant qu'il n'y avoit point d'acquest d'avoir commencé à faire plaisir, si je n'achevois, et ne pouvant me desfaire sans tout rompre, je 4ne laissay aller au party le plus naturel et le plus simple, comme je fois tousjours, commandant qu'ils entrassent. Aussi à la vérité, je suis peu desfiant et souspeçonneux de ma nature ; jo penche volontiers vers l'excuse et l'interprétation plus doulce^ je prends Icshommes selon le commun ordre, et ne crois pas ces inclinations perverses et desnaturées, si je n'y suis forcé par grand tesmoignage, non plus que les monstres et miracles : et suis homme, en oultre , qui me commets volontiers à la fortune et me laisse aller à corps perdu entre ses bras ; dequoy jusques à ceste heure, j'ai eu plus d'occasion de me louer que de me plaindre, •et l'ay trouvée et plus advisée et plus amie de mes affaires queje ne suis. Il y a quelques actions en ma vie desquelles on peult justement nommer la conduicte difficile, ou, qui vouldra, prudente : de celles là mesnies, posez que la tierce partie soit du mien, certes les deux tierces spnt richement à elle. Nous faillons, ce me semble, en ce que nous ne nous fions pas assez au ciel de nous, et prétendons plus de nostre conîuicte, qu'il ne nous appartient; pour-
(1) Edition de 1588, fol. ACS, verso : n Et nonobstant ce vain intervalle de guerre, auquel lors nous estions, j'avois plusieurs exemples d'autres maisons de ma cognoissance, auxquelles, etc. »