‹ OEuvres. Vec une notice biographiqueChapitre 355 sur 402 · LIVRE m, CHAP. XII · texte numérisé non relu

LIVRE m, CHAP. XII

tant se fourvoypnt si souvent nos dessclngs : il est envieux de l'cstendue que nous attribuons aux droicts de l'humaine prudence, au préjudice des siens, et nous les raccourcit d'autant plus que nous les amplifions. Ceulx cy seteinrent à cheval, en ma court; lechefavecques moy dans ma salle , qui n'avoit vquIu qu'on establast son cheval, disant avoir à se retirer incontinant qu'il auroit eu nouvelles de ses hommes. Il se veid maistre de son entreprinse, et n'y restoit sur ce poinct que l'exécution. Souvent depuis il a dict, car il ne craignoit pas de faire ce conte, que mon visage et ma franchise luy avoicnt arraché la trahison des poings. Il remonta à cheval, ses gents ayants continuellement les yeulx sur luy, pour vcoir quel signe il leur donneroit, bien estonnés de le veoir sortir, et ahandonner son advanlage.

Une aullre fois, me fiant à je ne sçais quelle Irefve qui venoit d'estre publiée en nos armées, je m'acheminay à un voyage, par païs estrangement chatouilleux. Je ne feus pas si tost esventé, qae voylà trois on quatre cavalcades de divers lieux pour m'attraner: l'une me joignit ■ à la troisiesme journée, n je feus chargé par quinze ou vingt gentilshommes masqués suivis d'une ondée d'argoulets». Me voylà prins et rendu, retiré dans l'espès d'une forest vovsine, desmonté, devalizé, mes coffres fouillés ma boite prinse, chevaulx et esquipage desparti à nouveaux maistres. Nous feusmes longtemps à contester dans ce hallier, sur le faict de ma rançon, qu'ils me tailloient si haulte, quMI paroissoit bien que je ne leur estois gueres cogneu. Ils entrèrent en grande contestation de ma vie. De vray, il y avoit plusieur.<5 circonstances qui me menaceoient du dangier où j'en estois.

Tune animis opus, JEnea, lune peclore firme ».

•Je me mainteins tousjours, sur le tiltre de ma trefve, à leur quitter seulement le feaing qu'ils avoient faict de ma despouille, qui n'estoit pas à mespriser, sans promesse d'aultre rançon. Après deux ou trois heures que nous eusmes esté là, et qu'ils m'eurent faict monter sur un cheval qui n'avoit garde de leur eschapper, et

(i) Arquebutiers. comme il les noiume plus bas. E. J. (2) C'est alors qu'il fallut montrer du rturage et de la fer nipté. ViRC, EiiMe, VI, »6t.

commis ina conduicte particulière à quinze on vingt arquebuziers, et dispersé mes gents à d'aultres, ayant ordonné qu'on nous menast prisonniers diverses routes, et moy desjà acheminé à deux ou trois harqucbuzades de là,

Jam prête Pollucis, Jam Casioria mplorala ' •

voicy une soubdaine et très inopinée mutation qui leur print. Je vels revenir à moy le chef, avecques paroles f)lus doulces : se mettant en peine de rechercher en la trouppe mes bardes escartées, et me les faisant rendre, selon qu'il s'en pouvoit recouvrer jusques à ma boite. Le meilleur présent qu'ils me feirent, ce fcut enfin ma liberté : le reste ne me touchoit gueres en ce temps là. La ^Taye cause d'un changement si nouveau, et de ce r'advisement sans aulcune impulsion apparente, et d'un repentir si miraculeux, en tel temps, en une entreprinse pourpensée et délibérée, et devenue juste par l'usage (car d'arrivée je leur confessay ouvertement le party duquel j'estois, et le chemin que je tenois), certes je ne sçais pas bien encores quelle elle est. Le plus apparent qui se démasqua", et me fe]t cognoistre son ^ora, me redict lors plusieurs fois que je deb- .ois ceste délivrance à mon visage, liberté et fermeté de mes paroles, qui me rendoient indigne d'une telle mesadventure , ei me demanda asseurance d'une pareille. IL est possible que la bonté divine se voulut servir de ce vain instrument pour ma conservation : elle me deffendit encores l'endemain d'aultres pires embusches, desquelles ceulx cy mesmes m'avoient adverty. Le dernier est encores en pieds pour en faire le conte-, le premier feut tué il n'y a pas long temps.

Si mon visage ne respondoit pour moy, si on ne lisoit en mes yeulx. et en ma voix la simplicité de mon intention, je n'eusse pas duré sans querelle et sans offense, si long temps, avecques ceste indiscrette liberté de dire à tort et à droict ce qui me vient en fantasie, et juger témérairement des choses. Ceste façon peult paroistre avecques raison incivile et mal accommodée à nostre usage; mais oultragcose et malicieuse, je n'ay veu personne qui l'en

(I) Lorsque f avais imploré déjà le secours de Castor et de Pollux, pour parler avec Cat.. Carm., LXn, 65; ou comme MoiHaigue raurait pu dire en sa langue, après m'eslre voué à tous les sainta du Paradis. C.

ESSAIS DE MONTAIGNE

ayt jugée, ny qui se soit picqué de ma liberté, s'il la receue de ma bouche: les paroles redictes ont, comme aultre son, aultre sens. Aussi ne hais je personne ; et suis si lasche à offenser que, pour le service de la raison mesme, je ne le puis faire ; et lorsque l'occasion m'a convié aux condemnations criminelles , j'ay plustost manqué à la justice : Ul magis peccari nolim quam satis animi ad vindicanda peccata habeam^. On reprochoU» dict on, à Aristote, d'avoir esté trop miséricordieux envers un meschant homme : « J'ay esté de vray,dict iP, miséricordieux envers l'homme, non envers la meschanceté. » Les jugements ordinaires s'exaspèrent à la punition, par l'horreur du mesfaict : cela mesme refroidit le mien ; l'horreur du premier meurtre m'en faict craindre un second; et la laideur de la première cruauté m'en faict abhorrer toute imitation. A moy, qui ne suis qu'escuyer de tretles^, peult toucher ce qu'on disoit de Charillus, roy de Sparte: « Il ne sçauroit estre bon, puisqu'il n'est pas mauvais- aux meschants : » ou bien ainsi, car Plutarque le présente en ces deux sortes, comme mille aultres choses, diverse ment et contrairement : « Il fault bien qu'il soit bon, puisqu'il l'est aux meschants mesmes*. » De mesme qu'aux actions légitimes, je me fasche de m'y employer quand c'est envers ceulx qui s'en desplaisent; aussi,' à dire vérité, aux illégitimes, je ne fois pas assez de conscience de m'y employer, quand c'est envers ceutx qui y consentent.

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