LIVRE lu, CHAP. XIII
GV
Mey, qui me vante d'embrasser si curieuse- Pîent les corn modilei do la vie el'si particulierenïent, n'y ireuve. quand j'y regarde ainsi finement, à peu près que du vent. Mais quoi? nous ik)mmes parinui du vent : et le vent eneores, plus sagement que nous, s'aime à bruire, à s'agitter, et se contente en ses propres oflieessans désirer la stabilité, la solidité, qualités non siennes.
Les plaisirs purs de Timaginalion, ainsi que les desplaisirs, disent auleuns, sont les plus grands, comme Texprimoit la balance de Critolaûs'. Ce nVst pas merveille; elle les compose à sa poste et se les taille en plein drap : }'en veois touts les jours dt>s exemples insignes, et, à l'adveniare, désirables. Mais moy, d'une condition mixte, grossier, ne puis mordre si à faict à ce seul object si simple que je ne me laisse tout lourdement aHer aux plaisirs présents de la loy humaine et générale, inteileclucliement sensibles, sensiblement intellectuels. Les philosophes cyrenaïques tiennent que, comme les douleurs, aussi les plaisirs corporels soyent plus |)uissanis, et comme doubles, et comme plus jusies*. Il en est, comme dict Aristoie', qui, d'une farouche stupidité, en sont desgousies : j'en cognois d'aultrts qui, par ambition, le font. Que ne renoncent ils encores au respirer? que ne vivent ils du leur? et ne refusent la lumière de ce qu'elle est gratuite, ne leur coustani ny invention ny vigueur? Que Mars, ou Pallas, ou Mercure les substantent pour veoir, au lieu de Venus, de Cerès et de Bacchus*. Chercheront ils pas la quadrature du cercle juchés sur leurs femmes? Je hais qu'on nous ordonne d'avoir l'esprit aux nues pendant que nous avons le corps à table : je ne veulx pas que l'esprit s'y cloue, ny qu'il s'y veautre; mais je veulx qu'il s'y applique, qu'il î'yseve, non qu'il s'y couche. Aristippus ne deffendoit que le corps, comme si nous n'a^ vions pas d anie ; Zemn n'einbrassoit que Tame,
(1) te crois que UAntaigne applique ici la balance fleCrU»r klA4 à un u<at(e (url liif rnm il(; ciliii ()u'eu f.iUail ce itlàkno^ pUe. yoyeice qu'eu dit Cjc , Tu^. qiueU., V, «7. C
ii) fnttc.. UEJtcE, U.OO. J. V. L.
(3) Morde a Sicowaqne, II, 7. |. V. t-
(4) kUJitiiin i\e I9HK, fui. 40i, i^eito : u C«s fetiffieurs Tanlcu- •es se |K>ii\c<iii li.rg'T qutlqne rtxiU-ii|riiteul ; car, que a» ppiUl eur nous la ranla>iff Unt>^ sasMK.d^ b'm UuiiBCut taclie. Je bais qu'on dou5 orduuoc^Mc. 9
comme si nous n'avions pas de corps : touts deux vicieusement. Pyihagoras, disent ils, » suyvi une philosophie toute en contemplation; Socrates, toute en mœurs et en action : Pimon en a trouvé le tempérament entre les di-m. Mais ils le disent, pour en conter. Et le vray tempérament se treuve en Socrates; et Plaion est bien plus socratique que pythagorique, et luy sied mieulx. Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors : voire, et quand je me promené solitairement en un beau verger, si mes pensées se sont entretenues des occurrences estrangieres quelque partie du temps; quelque aulire partie, je les ramené & la promenade, au verger, à la doulccur de ceste solitude et à moy.
Nature a maternellement observé cela, que les actions qu'elle nous a enjoincies pour nostre besoing nous feussent aussi voluptueuses; et nous y convie, non seulement par la raison, mais aussi par l'appétit : c'est injustice de corrompre ses règles. Quand je veois et Caesar et Alexandre, au plus es|)ès de sa grande besongne, jouir si plainement des plaisirs humains et corporels*, je ne dis pas que ce soit relascher soname; je dis que c'est la roidir, soubmettant par vigueur de coitrage à l'usage de la vie ordinaire ces violentes occupations et laborieuses pensées : sages, s'ils eussent ereu que c'estoit la leur ordinaire vacation; ceste cy, l'extraordinaire*. Nous sommes de grands fols! «Il a passe sa vie en oysifveté,» disons nous : «Je n'ay rien faict d'aujourd'huy. « Quoy! avez vous pas vescu? c'est non seulement la fondamentale, mais la plus illustre de vos occupations. « Si on m'eust mis au propre des grands maniements, j'eusse montré ce que je sçavois faire. » Avez vous sccu méditer et manier voslre vie? vous avez faict la plus grande besongne de toutes : pour se montrer et exploicter, nature n'a que faire de fortune; elle
(<l ItHe est ta le^on d« teate< le* éditioBS de lionlaigne ; mais un lit dans le< additions nu-inuscritcs de rtncempkiire de
Burdc-iuT : « Jouir si |ilaiiiefncul des piat>irs uilu-
reis. Il par cnn«e4|ue<it ucces.s.-un!ii et justes, oic » L'auirur n'a prol).it)leiiMiil rciioiif-é depuis à celle plirase qiiL' [xMt éviti-r les oiiisure<. Piul-éire aussi a-l-il recoiiuu qu"J avait tort df rrgaulcr roiniDe neceuairaa ei puis» .es excès ti'Xtcxandreci dl:Ce^.^^. J. V. I.
(t) MoiUaigQe avail d'abord écrit : tmtf le Mme vataïkn; eetu cy, ta battarde : mal» B a rayé ee« bmMs daiw 1 exeii> pbire corrigé de ta niaiu. H.
ESSAIS DE MONTAIGNE
se montre egualement en touts estages, et derrière, comme sans rideau. Avez vous sceu composer vos mœurs ? vous avez bien .plus faict que celuy qui a composé des livres : avez vous sceu prendre du repos? vous avez plus faict que celuy qui a prins des empires et des villes*.
liC grand et glorieux chef d'œuvre de l'homme, c'est vivre à propos : toutes aultres choses, régner, thésauriser, bastir, n'en sont qu'appendiculos et adminicules, pour le plus. Je prends plaisir de veoir un gênerai d'armée, au pied d'une brèche qu'il veult tantost attaquer, se prestant tout entier, et délivré , à son disner, au devis entre ses amis ; et Brutus, ayant le ciel et la terre conspires à l'encontrede luy et de la liberté romaine, desrobber à ses rondes quelque heure de nuict, pour lire et breveter^ Polybe en toute sécurité. C'est aux petites âmes, ensepvelies du poids des affaires, de ne s'en sçavoir purement desmesler, de ne les sçavoir ei laisser et reprendre :
0 fortes, pejoraque passi Mecunisœpeviri! mine vino pellile curas Oas ingens ilcrabimus œquor^
Soit par gausserie, soit à certes, que le vin théologal et sorbonique est passé en proverbe, et leurs festins, je treuve que c'est raison qu'ils en disnent d'autant plus commodément et plaisamment qu'ils ont utilement et sérieusement employé la matinée à l'exercice de leur eschole : la conscience d'avoir bien dispensé les aultres heures est un juste et savoureux condiment des tables. Ainsin ont vescu les sages : et ceste inimitable contention à la vertu, qui nous estonne en l'un et l'aultre Caton, ceste humeur severe jusques à l'importunité s'est ainsin mollement soubmise et pleue aux loix de l'humaine condition, et de Venus et de Bacchus; suyvant les
(1) Colle phrase seule suffirait pour prouver la supériorilé de rédition de 1593 sur les noies marginales dont s'est servi Naigcon. La voici, telle qu'il l'a donnée dans son édition de 1802 : « Composer vos mœurs est votre office, non pas composer des livres ; et gaigncr, non pas des battailles et provinces, mais l'ordre et tranquillité à voslre conduicte. » Ce style, si embarrassé et si traînant, avait besoin d'être corrigé. J. V. L.
(2) C'est-à-dire en composer un abrf'gé ou sommaire, comme a dit Pldt., dans la Vie de Marciis Brutus, c. 1 de la traduction d'Amyol. C.
(3) Braves amis, qui avez souvent partagé avec moi de plus
épreuves, noyons nos soucis dans le \in : demain nous encore les vastes mers. Hor., Od., I, 7, 30.
préceptes de leur secte, qui demandent le sage parfaict, autant expert et entendu à l'usage des voluptés naturelles qu'en tout aultre debvoir de la vie : Cui cor sapiat, ei et sapiat palalus *.
Le relaschement et facilité honnore, ce semble, à merveilles, et sied mieulx à une ame forte et généreuse : Epaminondas n'estimoit pas que de se mesler à la danse des garsons de sa ville,de chanter, de sonner^, et s'y embesongner avecques attention, feust chose qui derogeast à l'honneur de ses glorieuses victoires et à la parfaicte reformaiion de mœurs qui estoit en luy. Et parmy tant d'admirables actions de Scipion l'ayeul, personnage digne de l'opinion d'une geniture céleste^, il n'est rien qui luy donne plus de grâce que de le veoir nonchalamment et puerillement baguenaudant à amasser et choisir des coquilles*, et jouer à Cornichon va devant-^, le long de la marine, avecques Lœlius; et, s'il faisoit mauvais temps, s'amusant et se chatouillant à représenter par escript, en comédies 6, les plus populaires et basses actions des hommes''; et, la teste pleirie de ceste merveilleuse entreprinse d'Annibal et d'Afrique, visitant les escholes en Sicile, et se trouvant aux leçons de la philosophie, jusques à en avoir armé les dents de l'aveugle envie de
(1) Qu'il ait le palais délicat, aussi bien que le jugement. Cic. de Finib. bon. et mal., 11, 8.
(-2) De l'italien suonare, jouer des instruments. Voyez Cous. N'Ei'os, Epaminondas, c. 2.
(3) Voy. Auix-Gelle, VII, 1. J. V, L.
(4) Cic, de Orat., II, 6. Mais il s'agit du second Scipion, et non pas du premier. Dans l'édition de 1588, fol. 495, Montaigne ne s'y était pas trompé; il disait : « Et parmy tant d'admirables actions du jeune Scipion, tout compté le premier homme des Romains, il n'est rien qui luy donne, etc. » i. V. L.
(3) Sorte de jeu, selon le Dictionnaire de Trévoux, à qui ira plus vite en ramassant quelque chose. Je ne sais si c'est bien là le jeu qu'entend ici Montaigne : ne serait-ce pas plutôt celui de l'espèce de sabot, que les enfants appellent la corniche, ou plutôt celui des ricochets, puisqu'il parait que Scipion s'amusait à jouer aux ricochets le long de la mer avec ses enfants ? E. J.
(G) Ces comédies sont celles de Tércnce, auxquelles Scipion et Lélius eurent beaucoup de part, s'il en faut croire Slét. dans la vie de ce poète : de quoi Montaigne était si fortement persuadé qu'il dit expressément : « Et me ferait on desplaisir de me desloger de ceste créance. « Voy. liv. I, c. 39. C. — Nouvelle erreur historique de Montaigne : c'est le second Scipion, et non Scipion l'aïeiU, qui fut soupçonné d'avoir eu quelque part aux comédies de Tércnce. J. V. L.
(7) Parenthèse de l'édition de 1588, fol. 593, verso: « (Je suis extresmement despit, de quoy le plus beau couple de vies qui fut dans Putarque, de ces deux grands hommes, se rencontre des premiers à estre perdu.) »