LIVRE m, CHAP. XIIL
lontlers nn peu après le» aultre«, sur la forme d'Auguste ' : mais je ne rimitc pas , en ce qu'il en »ortoit aussi avant les aultres ; au rebours, j'ayme à me reposer longtemps après , et en ouïr conter, pourveu que je ne m'y mesle point ^ car je me lasse et me blece de parler Tesiomach plein , autant comme Je treuve l'exercice de crier et contester, avant le repas, très salubre et plaisant.
Les anciens Grecs et Romains avoient meilleure raison que nous, assignants à la nourriture, qui est une action principale de la vie, si aultre extraordinaire occupation ne les en divertissoit plusieurs heures, et la meilleure partie de la nuict ; mangeants et beuvants moins hastifvement que nous, qui passons en poste toutes nos actions; et estendants ce plaisir naturel à plus de loisir et d'usage, y enlreseraants divers offices de conversation, utiles et agréables.
Ceulx qni doibvent avoir soing de moy, pourroient à bon marché* me desrobber ce qu'ils pensent m'estre nuisible; car en telles choses, je ne désire jamais, ny ne treuve à dire ce que je ne veois pas : mais aassi, de celles qui se présentent, ils perdent leur temps de m'en prescher l'abstinence ; si que, quand je veulx jeusner, il me fault mettre à part des soupeurs, et qu'on me présente justement autant qu'il est besoing pour une réglée collation ; car si je me mets à table, j'oublie ma resolution. Quand j'ordonne qu'on change d'apprest à quelque viande, mes gents sçavent que c'est à dire que mon appétit est allanguy, et quejeny toucberay point.
En toutes celles qui le peuvent souffrir, je les arme peu cuictes ; et les ayme fort mortifiées, et jusqucs à Palteration de la senteur, en plusieurs. Il n'y a que la dureté qui généralement me fasche (de toute aultre qualité, je s«is aussi nonchalant et souffrant qu'homme que j'aye cogneu); si que, contre l'humeur commune, entre les poissons mesme il m'advient ë'en trouver et de trop frais et de trop fermes: ce n'est pas la faulte de mes dents, que j'ay eu toQsjours bonnes jusques à l'excellence, et que l'aage ne commence de menacer qu'à ceste heure ; j'ay apprins, dès l'enfance, à les fi*otter
H) Snrr., Tie <tÀugu3te, c. 74. G.
E<iiLde1fi88,M489,«er«a,«ootb<n marctié de, «c »
de ma serviette, et le matin, et à l'entrée cA yssue de la table. Dieu faict grâce à ceulx ii qui il soaltf traict la vie par le menu : c'est le seul bénéfice de la vieillesse; la dernière mort en sera d'autant moins pleine et nuisible, elle ne tuera plus qu'un demy ou un quart d'homme. Voylà une dent qui me vient de cheoir, sans douleur, sans effort ; c'estoit le terme naturel de sa durée : et ceste partie de mon estre, et plusieurs aultres sont desjà mortes, aultres demy mortes, des plus actifves, et qui tenoient le premier reng pendant la vigueur de mon aage. Cest ainsi que je fonds, et eschappe à moy. Quelle bestise sera ce à mon entendement de sentir le sault de ceste cheute, desjà si advancée, comme si elle estoit entière? Je ne l'espère pas. A la vérité^ je receois une principale consolation aux pensées de ma mort, qu'elle soit des justes et naturelles ; et que meshuy je ne puisse en cela requérir ny esperw, de la destinée, faveur qu'illégitime. Les hommes se font accroire qu'ils ont eu aultresfois, comme la stature, la vie aussi plus grande ; mais ils se trompent; et Solon, qui est de ces vieux temps là, en taille pourtant l'extrême durée à soixante dix ans^. Moj, qui ay tant adoré, et si. universellement, cest ipirrm itéxfn* du temps passé, et qui ay tant prins pour la plus parfaicte la moyenne mesure, pretendray je une desmesurée et prodigieuse vieillesse? Tout ce qui vient au revers du cours de nature, peult estre fascheux; mais ce qui vient selon elle, doibt estre tousjours plaisant : Om^ nia quœ secundum naturam fiunt, sunt hahenda in bonis^: par ainsi, dict Platon*, la mort que les playes ou maladies apportent, soit violente ; mais celle qui nous surprend, la vieillesse nous y conduisant, est de toutes la plus legiere, et aulcunement délicieuse. Vitam adolescentibus vis aufert, senibus maturilas'^. La mort se mesle et confond par tout à nostre vie: le déclin préoccupe son heure, et s'ingère au cours de nostre advancement mesme. J'ay'
(i) DansHiiLOD., I, & C
(9i Cette arceUente mAJ^oerUé, à recoamandée aatrefERs, ei en {ArticuBer par CléotMile, on des sept sagea de la Grèe«, coame on peut v«(f duM Dk>g. Lâcsct, I, 9S. C
(3) Tout ce qad se Ul setoo la nature doit être comiH pmv on bien. Cic , de Seneet., c. 19.
(4) DUB le Ttmée, p. SI. a
(5) La mort des tetmes gens est oœ mort TtotaM»} I lards meuroit de maturité. C^c, de âimct., e. Ml
ESSA.1S DE MOJNTAIGNE,
des poartraicts de ma formé de vingt et cinq, et de trente cinq ans; je les compare avecques celuy d'asteure * : combien de fois ceji'est plus moy ! combien est mon image présente plus esloingnée de celles là, que de celle de mon trèspas ! C'est trop abusé de nature, de la tracasser si loing, qu'elle soit contraincte de nous quiter; et abandonner nostre conduicte, nos yeulx, nos dents, nos jambes et le reste, à la mercy d'un secours estrangier et mendié ; et nous resigner entre les mains de l'art, lasse de nous suyvre.
Je ne suis excessifvement désireux ny de salades, ny de fruicts, sauf les melons : mon père haïssoit toute sorte de saulses ; je les ayme toutes. Le trop manger m'empesche; mais par sa qualité, je n'ay encores cognoissance bien certaine , qu'aulcune viande me nuise ; comme aussi je ne remarque ny lune pleine ny basse, ny l'automne du printemps. Il y a des mouvements en nous, inconstants et incogneus ; car des raiforts, pour exemple, je les ay trouvés premièrement commodes; depuis, fascheux ; à présent, de rechef commodes. En plusieurs choses je sens mon estomach et mon appétit aller ainsi diversifiant ; j'ay rechangé du blanc au clairet, et puis du clairet au blanc ^.
Je suis friand de poisson et fois mes jours gras des maigres, et mes festes des jours de jeusne; je crois, ce qu'aulcuns disent, qu'il est de plus aysée digestion que la chair. Comme je fois conscience de manger de la viande le jour de poisson, aussi faict mon goust de mesler le
(1) Orthographe et prononciation gasconnes, au lieu d'à cette heure. G. — Dans l'exemplaire corrigé par Montaigne, on trouve très souvent ce mot écrit précisément comme les Gascons le prononcent, astiire; et souvent aussi Montaigne écrit asteure, comme ici. J'ai suivi l'une et l'autre orthographe, qui sont toutes deux de Montaigne. N.
(2j 11 parait même que, sur ces graves questions, Montaigne voulait bien s'en remettre aux médecins pour les consulter sur quelque chose. Liv. n, chap. 37, ^« Ils peuvent choisir, d'entre les poreaux et les laictues, de quoy il leur plaira que mon bouillon se face, et m'ordonner le blanc ou le clairet, m Ces petits détails ont semblé puérils à des juges sévères : « La grande fadaise de Montaigne, qui a écrit qu'il aimait mieux le vin blanc ! M. Du Puy disait : Que diable a-t-oti à faire de savoir ce qu'il aime? » Scaugerana n». L'apostrophe est vive ; mais il faut dire, pour l'honneur de Jos. Scaliger, qu'il ajoute aussitôt : «Ceux de Genève ont été bien impudents d'en ôter plus d'un tiers. » Il eût donc été fâché de perdre quelques-unes de c«js fadaises; et, quoique sa gravité s'en étonne, il veut qu'il n'y manque rien. J. V. L. 1
poisson à la chair ; ceste diversité me semble trop esloingnée.
Dès ma jeunesse, je desrobbois par fois quelque repas; ou, à fin d'aiguiser mon appétit au lendemain (car, comme Epicurus jeusnoit et faisoit des repas maigres pour accoustamer sa volupté à se passer de l'abondance S moy, au rebours, pour dresser ma volupté à faire mieulx son proufît et se servir plus alaigrement de l'abondance) ; ou je jeusnois pour conserver ma vigueur au service de quelque action de corps ou d'esprit; car et l'un et l'autre s'apparesse cruellement en moy par la repletion; et, sur tout, je hais ce sot accouplage d'une déesse si saine et si alaigre avecques ce petit dieu indigeste et roteur, tout bouffi de la fumée de sa liqueur ; ou pour guarir mon estomach malade ; ou pour estre sans compaignie propre ; car je dis, comme cemesme Epicurus 2, quil ne fault pas tant regarder ce qu'on mange qu'avecques qui on mange ; et loue Chilon de n'avoir voulu promettre de se trouver au festin de Periander avant que d'estre informé qui estoient les aultres conviés 5 : il n'est point de si doulx apprest pour moy, ny de saulse si appétissante, que celle qui se tire de la société. Je crois qu'il est plus sain de manger plus bellement et moins et de manger plus souvent ; mais je veulx faire valoir l'appétit et la faim ; je n'aurois nul plaisir à traisner, à la medecinale, trois ou quatre chestifs repas par jour, ainsi contraincts ; quim'asseureroit que le goust ouvert que j'ay ce matin je le retrouvasse encores- à souper? Prenons, sur tous les vieillards, le premier temps opportun qui nous vient : laissons aux faiseurs d'almanachs les espérances et les prognostiques. L'extrême fruict de ma santé, c'est la volupté : tenons nous à la première, présente et cogneue. J'esvite la constance en ces loix de jeusne ; quiveult qu'une forme luy serve, fuye à la continuer ; nous nous y durcissons ; nos forces s'y endorment; six mois après, vous y aurez si bien accoquiné vostre estomach que vostre proufit ce ne sera que d'avoir perdu la liberté d'en user aultrement sans dommage.
Je ne porte les jambes et les cuisses non plus couvertes en hy ver qu'en esté ; un. bas de soye tout simple. Je me suis laissé aller, pour le se
(1) SÉN., Episl. 18. J. V. L.
(2) ID., ibid.
(3) PLCT., Banquet des sept Sages, c. 3. C.
LiVRi: III, CHAI*, xm.
cours de mes rhcumcs, à tenir la teste plus chaulde, et le ventre pour ma cholique; mes maulx s'y habituèrent en peu de jours, et desdaignerent mes ordinaires provisions; j'estois monté d'une coêffe à un couvrechef, et d'un bonnet à un chapeau double ; les embourreures de mon pourpoinct ne me servent plus que de garbc* : ce n'est rien, si je n'y adjouste une peau de lièvre ou de vautour, une calotte à ma teste. Suyvez ceste gradation, vous irez beau train. Je n'en fleray rien et me desdirois volontiers du commencement que j'y ay donné, si j'osois. Tumbez vous e'n quelque inconvénient nouveau? ceste reformation ne vous sert plus; vous y estes accoustumé : cherchez en une aultre. Ainsi se ruynent ceul\ qui se laissent empestrer à des régimes contraincts et s'y astreignent superstitieusement ; il leur en fault cncores, et encores après, d'aultres au delà; ce n'est jamais faict.
Pour nos occupations et le plaisir, il est beaucoup plus commode, comme faisoient les anciens, de perdre le disner et remettre à faire bonne chère à l'heure de la retraicte et du repos, sans rompre le jour ; ainsi le faisois je aultresfois. Pour la santé, je treuve depuis par expérience, au contraire, qu'il vault mieulx disner, et que la digestion se faict mieulx en veillant. Je ne suis gueressubject àestre altéré, ny sain, ny malade; j'ay bien volontiers lors la bouche seiche, mais sans soif; et communément je ne bois que du désir qui m'en vient en mangeant et bien avant dans le repas. Je bois assez bien pour un homme de commune façon ; en esté, et en un repas appétissant, je n'oultrepasse poinct seulement les limites d'Auguste 2, qui ne beuvoit que trois fois précisément ; mais, pour n'offenser la règle de Democritus, qui deffendoitde s'arrester à quatre, comme à un nombre mal fortuné^, je coule, à un besoing, jusques à cinq: trois demy settiers, environ; car les petits verres sont les miens favoris, et me plaist de les vuider, ce que d'aultres évitent comme
(1) Ou de galbe, comme on lit dans l'édilion de 1392. L'un et Tautre sisniûaient : montre, bonne grâce, apparence.
(2) Voyez sa Vie, par Slét., c. 77. G.
(S) Ceci est tiré de Plixe, Hist. nal., XXviii, 6; mais Montaigne a mis Democriim au lieu de Demetrius, qui est dans foriginal. U est probable qu'il n'a fait que copier Erasme, qui lit aussi Democritus dans cette cilalion de Pline, Adages, chiliad. n, cent. 3, art 1. C.
Mor^TAIGNE.
chose mal séante. Je trempe mon vin plus souvent à moitié, par fois au tiers d'eau ; et quand je suis en ma maison, d'un ancien usage que son médecin ordonnoit à mon père et à soy,on mesie celuy qu'il me fault, dès la sommelerie, deux ou trois heures avant qu'on serve. Ils disent que Cranaus', roy des Athéniens, feut inventeur de cest usage de tremper le vin d'eau; utilement ou non, j'en ay veu débattre. J'estime plus décent et plus sain qne les enfants n'en usent qu'après seize ou dix huict ans. La forme de vivre plus usitée et commune est la plus belle : toute particularité m'y semble à éviter ; et haïrois autant un Allemand qui meist de l'eau au vin qu'un François qui le boiroit pur. L'usage publicque donne loy à telles choses.
Je crains un air cmpesché et fuys mortellement la fumée; la première réparation où je courus chez moy, ce feut aux cheminées et aux retiïiits, vice commun des vieux bastiments, et insupportable; et. entre les difficultés de la guerre, je compte ces espesses poussières, dans lesquelles on nous tient enterrés au chauld tout le long d'une journée. J'ay la respiration libre et aysée ; et se passent mes morfondements le plus souvent sans offense du poulmon et sans toux.
L'aspreté de l'esté m'est plus ennemie que celle de l'hy ver ; car, oultre l'incommodité de la chaleur, moins remediable que celle du froid, et ouhre le coup que les rayons du soleil donnent à la teste, mes yeux s'offensent de toute lueur esclatante ; je ne sçaurois à ceste heure disner-assis vis à vis d'un feu ardent et lumineux.
Pour amortir la blancheur du papier, au temps que j'avois plus accoustumé de lire, je couchois sur mon livre une pièce de verre et m'en trouvois fort soulagé. J'ignore, jusques à présent-, l'usage des lunettes, et veois aussi loing que je feis oncques et que tout aultre; il est vray que, sur le déclin du jour, je commence à sentir du trouble et de la foiblesse à lire ; dequoy l'exercice a tousjours travaillé mes yeulx, mais sur tout nocturne. Voylà un pas en arrière, à toute peine sensible : je reculeray
(!) Selon Athe^Ie, H, % ce n'est pas Cranaus, mais Amphicttjon, son successeur, qui fut l'inventeur de cet usage. C,
(2) A cinquanu-quatre ans, cdil. de 1588, fcl. 4M ; mais rayé par SlODtaigne. X.
ESSAIS DE MOiNTAlGNE
d'un aultre; du second au lîers, du tiers au quart, si coyement qu'il me faul ira estie aveugle formé avant que je sente la décadence et vieillesse de ma veue; tant les Parques destordent artidciellement nostre vie ! Si suis je en doubte que mon ouïe marchande à s'espessir; et verrez que je l'auray demy perdue que je m'en prendray encores à la voix de ceulx qui parlent à moy : il fault bien bander l'ame pourluy faire'sentir comme elle s'escoule.
Mon marcher est prompt et ferme; et ne sçais lequel des deux, ou l'esprit ou le corps, j'ay arresté plus malayséement en mesme poinct. Le prescheur est bien de mes amis, qui oblige mon attention tout un sermon. Aux lieux de cerimonie, oiî chascun est si bandé en contenance, oij j'ay veu les dames tenir leurs yeulx mesmes si certains, je ne suis jamais venu à bout que quelque pièce des miennes n'extravague lousjours; encores que j'y sois assis, j'y suis peu rassis'. Comme la chambrière du philosophe Chrysippus disoit de son maistre qu'il n'estoit yvre que par les jambes^; car il avoit ceste coustume de les remuer, en quoique assiette qu'il feust; et elle le disoit lorsque, le vin esmouvant ses compaignons, luy n'en sentoitaulcune altération; on a pu dire aussi, dès mon enfance, que j'avois de la folie aux jjieds, ou de l'argent vif, tant j'y ay de remuement et d'inconstance naturelle, en quelque lieu que je les place.
C'est indécence, oultre ce qu'il nuict à la santé, voire et au plaisir, de manger gouluement comme je fois-, je mords souvent ma langue, par fois mes doigts, de hastifveté. Diogenes, rencontrant un enfant qui mangeoit ainsin, en donna un soufflet à son précepteur^. Il y avoit des hommes à Rome qui enseignoient à mascher comme à marcher de bonne grâce. J'en perds le loisir de parler, qui est un si doulx assaisonnement des tables, pourveu que ce soyent des propos de mesme, plaisants et courts.
Il y a de la jalousie et envie entre nos plaisirs; ils se chocquent et empeschent l'unTaultr€ : Alcibiades , homme bien entendu à faire
f l) L'édilioD de 1588, fol. 492, ajoute: « et pour la gesticulation, ne me ireuve guère sans baguette à la main, soit à cheval ou à pied. »
(2) DioG. Laerce, mi, 183. C.
(.5) Plut., Que la ver lu se peut enseigner, c. 4. C.
bonne chero, cliassoil la musique mosme def tables, pour qu'elk- ne iroulilasl ladoulceurde' devis, par la raison que Platon* luy preste : « Que c'est un usage d'hommes populaires d'appeller des joueurs d'instruments et des chantres aux festins, à faulte de bons discours et agrea-^ blés entretiens, dequoy les gents d'entendement sçavents'entrefestoyer. » Varro^demandececy au convive : « L'assemblée de persotnies belles de présence et agréables de conversation, qui ne soyent ny muets ny bavards; netteté et délicatesse aux vivres et aux lieux, et le tempserein. » Ce n'est pas unt; feste peu artificielle et peu voluptueuse qu'un bon traictement de table : ny les grands chefs de guerre, ny les grands philosophes n'en ont desdaigné l'usage et la science. Mon imagination en a donné trois en garde à ma mémoire, que la fortune me rendit de souveraine doulceur, en divers temps de mon aage plus fleurissant : mon estât présent iTi'en forclost , car chascun pour soy y fournit de grâce principale, et de saveur, selon la bonne trempe de corps et d'ame en quoy lors il se trouve. Moy, qui ne manie que terre à terre, hais cesie inhumaine sapience qui nous veult rendre dosdaigneux et ennemi de la culture du corps; j'estime pareille injtjstice prendre à contrecœur les voluptés naturelles que de les prendre à cœur. Xerxès estoit un fat, qui, enveloppé en toutes les voluptés humaines, alloit proposer prix à qui lui en trouveroit d'aultres''; mais non gueres moins fat est celui qui retrenche celles que nature lui a trouvées. Il ne les fault ny suyvre ny fuyr; il les fault recevoir. Je les receois un peu plus grassement et g;acieusement, et me laisse plus volontiers aller vers une pente naturelle. Nous n'avons que faire d'exagérer leur inanité ; elle se faict assez sentir et se produict assez : mercy à nostre esprit, maladif, rabat joye, qui nous desgouste d'elles comme de soy mesme; il traicte et soy et tout ce qu'il receoit, tantost avant, tantost arrière, selon son estre insatiable, vagabond et versatile :
Sincerum est nisi vas, quodcunque infundis, acenii^-
(I) Dans le dialogue intitulé: Protagoias,ii. 5i7. C.
("2J Dans ACLL-GELI.E, XllI, 11. C.
(5) Cio., Tiisc. quœst , V, 7. C.
(4) Si le \ase n'est pas net, tout ce que vous y versoJ! s'aJ
••il. HoR., Epist., \, 2, Si,