‹ OEuvres. Vec une notice biographiqueChapitre 374 sur 402 · Locus amœno salubrium aquarum · texte numérisé non relu

Locus amœno salubrium aquarum

puis en estre sorty bien fort dans le lict.Il n'y arresta qu'une demy heure ; car ceux du paîs qui y sont tout le long du jour à jouer ou à boire, ne sont dans l'eau que jusqu'aus reins ; lui s'y tenoit engagé jusques au col, estendu le long de son being. Et ce jour partit du being un seigneur soDisse, fort bon serviteur de nostre couronne, qui avoit fort entretenu M. de Montaigne tout le jour précèdent des affaires du païs du Souisse, et lui monstra une lettre que l'ambassadeur de France', fils du président du Harlay ( Achille ) luy escrrvoit de Solurre^ où il se tient, lay recommandant le service du roy pendant son absence, estant mandé par la reine ^ de l'aller trouver à Lion, et de s'opposer aus desseins d'Espagne et de Savoie. Le duc de Savoie qui venoit de décéder*, avoit faict alliance il y avoit un an ou deux avec aucuns cantons : à quoy le roy avoit ouvertement résisté, allegant que lui estant des-jà obligés, ils ne pouvoint recevoir nulles nouvelles obligations sans son interest ^ ce que aucuns des cantons avoint gousté, mesme par lem<»yen dudit seigneur souisse, et avoint refusé ceste alliance. Ils reçoivent àla veritéle nom duroy, en tous ces quartiers là, avec révérence et amitié, et nous y font toutes les courtoysies qu'il est possible. Les Espaignols y sont mal. Le trein de ce Souisse estoit quatre chevaus. Son fils, qui est des-jà pensionnere du roy, come le père, sur l'un ; un valet sur l'autre; l'une fille grande "et belle sur un autre, avec une housse dedrapet planchette à la françoise, une malle en croppe et un porte-bonnet à l'arçon, sans aucune famé avec elle ; et si estoint à deux grandes journées de leur retrete, qui est une ville où ledit sieur est gouverneur. Le bon homme sur le quatriesme. Les vestemans ordinaires des famés me samblent aussi propres que les nostres, mesme l'acoustremant de teste, qui est un bonnet à la cognarde ayant un rebras par derrière, et par devant, sur le front un petit avancemant : cel» est anrichi tout autour de flocs de soye ou dt bords de forrures; le poil naturel pand pa» derrière tout cordonné. Si vous Içur ostez et

(1) Harlai (jle Sanci, ami de Henri IV, alors roi de Navarre.

(2) Soleure.

(3) Il faut entendre la reine-mère, Catherine de Médicis ; la ix'ine, leujnie d'Henri IH, qui vivait alors , Louise de Lorraine, que l'on nommait la Berne Vierge, ne se mêlait point des affaires d'Etat.

(4) Emmanuel-Philibert, mort le 30 août 1580.

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bonnet par jeu , car 11 ne tient non plus que les nostres, elles ne s'en offencent pas , et voiez leurs testes tout à nod. Les plus jeunes, au lieu de bonnet, portent des guirlandes suiemant sur la teste. Elles n'ont pas grandes differencesde vestemens pourdisiinguer leurs conditions. On les salue en baisant la main et of-» frant à toucher la leur. Autrement, si en passant vous leur faites des bonnetades et inclinations, la pluspart se tiennent plantées sans aucun mouvement ; et est leur façon antienne. Aucunes baissent un peu la teste pour vous resaluer. Ce sont communément belles famés, grandes et blanches. C'est une très bonne nation, mesme à ceux qui se conforment à eux. M. de Montaigne, pour essayer tout, à faict la diversité des mœurs et façons, se laissoit partout servir à la mode de chaque pais, quelque difUculté qu'ilytrouvast. Toutefois en Souisse il disoit qu'il n'en souffroit nulle, que de n'avoir à table qu'un petit drapeau d'un demy pied pour serviette; et le mesme drapeau, lesSouisses ne le déplient pas sulement en leur disner, et si ont force sauces et plusieurs diversité de potages; mais ils servent tousjours autant de cueillieres de bois manchées d'argent, corne il y a d'homes ; et jamais Souisse n'est sans Cousteau, duquel ils prennent toutes choses ; et ne mettent guiere la main au plat. Quasi toutes leurs villes portent, au dessus des armes particulières de la ville, celles de l'empereur et de 'a maison d'Austriche; aussi la pluspart ont esté iemanbrées dudit archiduché par les mauvais mesnagiers de ceste maison. Ils disent là que tous ceus de ceste maison d'Austriche, sauf le roy catholique, sont réduits à grande povreté, mesmemant l'empereur qui est en peu d'estimation en Allemaigne. L'eau que M. de Montaigne avoit heu le mardy luy avoit fait trois selles et s'estoit toute vuidée avant mydy . Le mercredy matin, il en print mesme mesure que le jour précèdent. Il treuve que, quand il se faict suer au being, le lendemein il faict beaucoup moins d'urines et ne rend pas l'eau qu'il a beu, ce qu'il essaya aussi à Plommieres. Car Peau qu'il prant lendemein, il la rend colorée et en rend fort peu, par où il juge qu'elle se tourne en aliment soudein, soit que lévacuation de la sueur précédente le face, ou le jûne^ car lors qu'il se baignoit il ne faisoit qu'un repas. Cela fut cause qu'il ne se beigna qu'une

fois. Le mercredy, son hoste acheta force poissons; ledict seigneur s'enqueroit poarquoy c'estoit. Il luy l'ust respondu que la plus part dudit lieu de Bade mangeoient poissons le mercredy par religion : ce qui luy confirma ce qu'il avoit ouï dire, que ceus qui tiennent là la religion catholique y sont beaucoup plus tandus et devoticux par la circonstance de l'opinion contrere. Il discouroit ainsi : « Que « quand la confusion et le meslange se faict '« dans mesmes villes et se semé en une mesme « police, cela relasche les affections des hom- «* mes, la mixtion se coulant jusques aus indi- " vidus, com'il advient en Auspourg et villes « impériales ; mais quand une ville n'a (ju'une « police (car les villes de Souisse ont chacune « leurs loix à part et leur gouvernement chacqne « à part-soy , ny ne dépendent en matière de « leur police les unes des autres; leur conjunc- « tion et colligance, ce n'est qu'en certenes con- « ditions générales ), les villes qui font une <• cité à part et un corps civil à part entie/ à « tous les mambres, elles ont de quoy se forti- « fier et se meintenir; elles sefermissent sans « doubte, et se resserrent et se rejouingnent « par la secousse de la contagion voisine. «• r^ous nous applicames incontinent à la chaleur de leurs poiles, et est nul des nostres qui s'en offençast. Car depuis qu'on a avalé une certene odeur d'air qui vous frappe en entrant, le demurant c'est une chaleur douce et eguale. M. de Montaigne, qui couchoit dans un poile, s'en louoit fort, et de santir toute la, nuict une tiédeur d'air plaisante et modérée. Au moins on ne s'y brusle ny le visage ny les botes, et est on quitte des fumées de France. Aussi là 011 nous prenons nos robes de chambre chaudes et fourrées entrant au logis, eus au rebours se mettent en pourpoint et se tiennent la teste descouverte au poile, et s'habillent chaudement pour se remettre à l'air. Le jeudy il beut de mesme ; son eau fit opération et par devant et par derrière ; et vuidoit du sable non en grande quantité ; et même il les trouva plus actives que autres qu'il eust essayées, soit la force de l'eau, ou que son corps fust ainsi disposé;, et si en beu voit moins qu'il n'a voit faict de nulles autres, et ne les reridoit point si crues comme les autres. Ce jeudy il parla à un ministre de Zurich et natif de là, qui arriva là; et trouva que leur reUgion première estoit zuingluienne :

DE MONTAIGNE

de laquelle ce ministre lai disolt qu'il» estolnt approchés de la calvinienne, qui estoit un peu plus douce. Et interrogé de la pré<leslination, lui respondit qu'ils tenoint le moyen entre Geoesve et Augoste (Augsbourg), mais qu'ils n'empcschoiiu ' pas leur peuple de ceste dispute. De son particulier jugement, il inclinoit plus à l'extrême de Zuingle ; et là liant louoit, corne celle qui estoit plus approchante de la première chrestienté. Le vendredy après desjuné, à sept heures du matin, scptiesme jour d'octobre, nous parti mes de Bade ; et avant partir, j\I, de Montaigne beut encore la mesure desdites eaus : ainsy il beut. cinq fois. Sur le double de leur opération, en laquelle il treuve autant d'occasion de bien espérer qu'en nulles autres, soit pour le breuvage, soit pour le being, il conscilleroit autant volantiers ces beings que nuls autres qu'il eust veus jusques lors, d'autant qu'il y a non seulement tant d'aysance et de commodité du lieu et du logis, si propre, si bien party selon la part qne chacun en veut, sans subjection ny ampeschement d'une chambre à autre, qu'il y a des pars pour les petits particuliers et autres pour les grands beings, galeries, cuisines, cabinets, chapelles à part pour un trein. Et au logis voisin du nostre, qui se nomme la Cour de la ville, et le nostre la Cour de derrière, ce sont maisons publicques appertenantes à la seigneurie des cantons, et se tiennent par locateres. Il y a audit logis voisin encore quelques cheminées à la françoise. Les maistresses chambres ont toutes des poiles. L'exaction du payemant est un peu tyrannique, corne en toutes nations, et notamment en la nostre, envers les estrangiers. Quatre chambres garnies de neuf licts, desquelcs les deux àvoint poiles et un being, nous coustarent un escu par jour chacun des maistres ; et des serviteurs, quatre bats, c'est à dire neuf solds, et un peu plus pour chaque ; les chevaux six bats, qui sont environ quatorze solds par jour ; mais oultre cela ils y adjoustarent plusieurs friponneries, contre leur coustume. Ils font gardes en leurs villes et aux beings mesmes, qui n'est qu'un village. Il y a toutes les nuicts deux sentinelles qui rondent^ autour des maisons, non tant pour se garder des ennemis que de peur du feu ou autre remuement. Quand les

(1) irembarrassaieDt. — (S) Fontlaroode.

heures sonnent, l'un d'eux est tenu de crier à haute voix et pleine leste à l'autre, et lui demander quelle heure il est; à quoi l'autre respond de mçsme voix nouvelles de rhturc, et adjouste qu'il face bon guet. Les famés y font les buées* à descouvert et en lieu publicque, dressant près des eaux un petit fouier de bois où elles font chauffer leur eau; et les font meilleures, et fourbissent aussi beaucoup mieux la vaisselle qu'en nos hostelleries de France. Aux hostelleries, chaque chamberiere a sa charge et chaque valet. C'est un mal'heur qne, quelque diligence qu'on fasse, il n'est possible que des gens du païs, si on n'en rencontre de plus habiles que le vulgaire, qu'un estrangier soit informé des choses notables de chaque lieu ; et ne sçavent ce que vous leur demandez. Je le dis à propos de ce que nous avions esté là cinq jours avec toute la curiosité que nous poavions, et n'avions ouï parler de ce que nous trouvâmes à l'issue de la ville : une pierre de la hauteur d'un home, qui sembloit estre la pièce de quelque pilier, sans façon ny ouvrage, plantée à un couin de maison pour paroitre sur le passage du grand chemin, où il y a une inscription latine que je n'eus moyen de transcrire; mais c'est une simple dédicace aux empereurs Nerva et Trajan. Nous vinsmes passer le Rhin à la ville de Keyserstoul*, qui est des alliées des Souisses, et catholique ; et delà suivîmes ladite rivière par im très beau plat païs, jusqu'à ce que notis rencontrâmes des saults, où elle se rompt contre des rochers, qu'ils appellent les catharactes, conune celles du Nil. C'est que, audessoubsdeSchaffouse, le Rhin rencontre un fond plein de gros rochiers, où il se rompt ; et audessoubs, dans ces mesmes rochiers, il rencontre une pante d'environ deux piques de haut, où il faict un grand sault, escumant et bruiant estrangement. Cela arreste le cours des basteaus et interrompt la navigation de ladite rivière. Nous vinsmes souper d'une trete à

Schaffouse, quatre lieues, ville capitale de l'un des cantons des Souisses de la religion que j'ay sus dict, de ceux de Zurich. Partant de Bade, nous laissâmes Zurich à main droite où M. de Montaigne estoit délibéré d'aller, n'en estant qu'à deux lieues ; mais on lui rapporta que la peste y estoit. A Schaffouse, nous ne

(i) U leeaive. — («) Vjlle da comté de Bade.

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vismes rien de rare. Ils y font faire une citadelle qui sera assez belle. Il y a une bute à tirer de i'arbalestre et une place pour ce service, la plus belle, grande et accommodée d'ombrage, de sièges, de galeries et de logis qu'il est possible; et y en aune pareille à l'hacquebute*. Il y a des moulins d'eau à sier bois, comme nous en avions veu plusieurs ailleurs, et à broyer du lin et à piller^ du mil. II y a aussi un abre' de la façon duquel nous en avions veu d'autres, mesme à Bade ; mais non pas de pareille grandeur. Des premières branches, et plus basses, ils se servent à faire le planchier d'une galerie ronde qui a vint pas de diamètre ; ces branches, ils les repl ient contremont et leur font embrasser le rond de ceste galerie, et se hausser à-mont autant qu'elles peuvent. Us tondent après l'abre et le gardent de jetter^jusques à la hauteur qu'ils veulent donner à ceste galerie, qui est environ de dix pieds. Ils prennent là les autres branches qui viennent à l'abre, lesquelles ils couchent sur certennes clisses pour faire la couverture du cabinet ; et depuis les couchent en bas pour les faire joindre à celles qui montent contre-mont et remplissent de verdure tout ce vuide. Ils retondent encor après cela l'abre jusques à sa teste, où ils y laissent espandre ses branches en liberté. Cela rend une très belle forme et est un très bel abre. Outre cela, ils ont faict sourdre à son pied un cours de fontene qui se verse audessus du planchier de ceste galerie. M. de Montaigne visita les bourguemaistresdelaville qui, pour le gratifier, avecques autres officiers publiques^ vindrent soupper à nostre logis, et y firent présenter du vin à M. d'Estissac et à lui. Ce ne fut sans plusieurs harangues cerimonieuses d'une part et d'autres. Le principal bourguemaistre estoit gentirhomme et nourri page chez feu M. d'Orléans 6, qui avoit desja tout oblié son françois. Ce canton fait profession d'estre fort nostre, et en a donné ce tesmoingnage récent, d'avoir refusé à nostre faveur la confédération que feu M. de Savoie recherchoit avec les cantons, de quoy j'ay faict cy dessus mention. Le samedy 8« d'octobre, nous partismes au matin à huit heures, après desjuné, de Schaffouse, où il y a très bon logis à la Couronne. Un homme

(1) L'arquebuse. — (2) piler. — (S) Arbre. — (4) Pousser. — {») Publics.— (6) Charles, frère cadet d'Henri II, d'abord duc d'Angoalème, puis d'Orléans, mort le 9 septembre 1545.

sçavant du pais entretint M. de Montaigne , et entre autres choses, de ce que les habitans de ceste ville ne soint, à la vérité, guiere affectionnés à nostre cour; de manière que toutes les délibérations où il s'estoit trouvé touchant la confédération avec le roy, la plus grande partie du peuple estoit toujours d'avis de la rompre : mais que, par les menées d'aucuns riches, cela se conduisoit autremant. Nous vismes au partir un engin de fer que nous avions veu aussi ailleurs, par lequel on soulevé les grosses pierres, sans s'y servir de la force des hommes pour charger les charretes. Nous passâmes le long du Rhin, que nous avions à nostre main droite , jusqu'à Stain *, petite ville alliée des cantons, de mesme religion que Schaffouse. Si est ce qu'en chemin il y avoit force croix de pierre, où nous repassâmes le Rhin sur un autre pont de bois ; et coutoyant la rive, l'aïant à nostre main gauche, passâmes le long d'une autre petite ville 2, aussi des alliées de» cantons catholiques. Le Rhin s'espand là en une mjerveilleuse largeur, comme est nostre Garonne devant Blaye, et puis se resserre jusques à

Constance, quatre lieues, où nous arrivâmes sur les quatre Jieures. C'est une ville de la grandeur de Chalons, apartenant à l'archiduc d'Austriche, et catholique. Parce qu'elle a esté autrefois, et depuis trente ans, possédée par les luthériens, d'où l'empereur Charles V les deslogea par force, les églises s'en sentent encores aus images. L'evesque, qui est gentilhomme du païs et cardinal, demeurant à Rome, en tire bien quarante mille escus de revenu. Il y a des chanoinies, en l'église Nostre Dame, qui valent mille cinq cens florins et sont à des gentilshommes. Nous en vismes un à cheval, venant de dehors, vestu licentieusement comme un homme de guerre ; aussi dit-on qu'il y aforce luthériens dans la ville. Nous montasmes au clochier, qui est fort haut, et y trouvasmes un homme attaché pour sentinelle, qui n'en part jamais, quelque ^occasion qu'il y ait, et y est enfermé. Ils dressent sur le bord du Rhin un grand batimant couvert, de cinquante pas de long et quarante de large ou environ; ils mettront là douze ou quinze grandes roues, par le moyen desquels ils esleveront sans cesse grande quantité d'eau sur un planchié qui

(1) Stein. — (2) Steckborn.

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sera un estage audessus, et autres roues de fer en pareil nombre; car les basses sont de bois, et relèveront de mesme de ce planchié à un autre audessus. Cest'eau, qui estant montée à cesle hauteur, qui est environ de cinquante pies, se dégorgera par un grand et large canal artificiel, et se conduira dans leur ville pour y faire moudre plusieurs moulins. L'artisan qui conduisoit ceste maison, seulement pour sa main, avoit cinq mille sept cens florins, et fourni outre cela devin. Tout au fons deTeau, ils font un planchier ferme tout au tour, pour rompre, disent-ils, le cours de l'eau, et affin que dans cest estuy elle s'endorme, affin qu'elle s'y puisse puiser plus ayséemant. Ils dressent aussi des engeins par le .moyen desquels on puisse hausser et baisser tout ce rouage, selon que l'eau vient à estre haulte ou basse. Le Rhin n'a pas là ce nom : car à la teste de la ville il s'estand en forme de lac, qui a bien quatre lieues d'AIIemaigne de large, et cinq ou six de long. Us ont une belle terrasse, qui reguarde ce grand lac en pouinte, où ils recueillent les marchandises; et à cinquante pas de ce lac, une belle maisonnette où ils tiennent continuellement une santinelle ; et y ont attaché une cheine par laquelle ils ferment le pas de^l'antrée du pont, ayant rangé force pals» qui enferment de deux costés ceste espace dé lac, dans lequel espace se logent les bateaus et se chargent. En l'église Nostre Dame, il y a un conduit qui, audessus du Rhin, se va rendre au fauxbourg de là ville. Nous reconnûmes que nous perdions le païs de Souisse, à ce que, un peu avant que d'arriver à la ville, nous vismes plusieurs maisons de gentil'homes ; car il ne s'en voit guieres en Souisse. Mais quant aus maisons privées, elles sont, et aus villes et aus champs, par la route que nous avons tenu, sans compareison plus belles qu'en France ; et n'ont faute que d'ardoises ; et notamment les hosteleries, et meilleur traitemant ; car ce qu'ils ont à dire pour nostre service, ce n'est pas pai indigence, on le connoit assez au reste de leur équipage; et n'en est point où chacun ne boive en grands vaisseaux d'argent, la pluspart dorés et labourés 2, mais ils sont à dire par cousiume. C'est un païs très fertile, notament de vins. Pour revenir à Constance, nous fumes mal logés à l'Aigle, et y receumes de

(1) Pilotis.— (i) Travaillés.

l'hoste un trait de la liberté et fierté barbare almanesque sur la querelle de l'un de nos homes de pied avec nostre guide de Basle. Et parce que la chose en vint josques aux juges, ausquels il s'alla pleindre, le prevost du lieu, qui est un gentilhome italien qui est là habitué et marié, et a droit de bourgeoisie il y a longtemps, respondit à M. de Montaigne, sur ce qu'on l'enqueroit si les domestiques serviteurs dudit seigneur seroint crus en tesmoingnage pour nous : il respondit que oui, pourveu qu'il leur donnast congé ; mais que soudain après il les pourroit reprendre à son service. C'estoitunesubtilitéremarcable.Lendemein,qui fut dimenche, à cause de ce desordre, nous arrestames jusques après disner, et changeâmes de logis, au Brochet, où nous fumes fort bien. Le fils du capitene de la ville, qui a esté nourri page chez M. de Meru*, accompaigna tousjours messieurs à leurs repas et ailleurs ; si ne sçavoit-il nul mot de françois. Les services de leurs tables se changent souvent, On leur donna là, et souvent depuis, après la nappe levée, d'autres nouveaus services parmy les verres de vin : le premier, des canaules, que les Guascons appellent ; après, du pain d'espice ; et pour le tiers, un pain blanc, tandre, coupé à taillades, se tenant pourtant entier; dans les descoupures, il y a force espices et force sel jette parmy, et audessus aussi de la croûte du pain. Ceste contrée est extresmement pleine de ladreries, et en sont les chemins tout pleins. Les gens de village servent au des-juner de leurs gens de travail des fouaces* fort plattes. où il va du fenouil, et audessus de la fouasse des petits lopins de lard hachés fort menus et des gosses d'ail. Parmi les Allemands, pour honorer un home, ils gaignent tous-jours s«3n costé gauche, en quelque assiete qu'il soit ; et prennent à offense de se mettre à son costé droit, disant que pour déférer à un home il faut lui laisser le costé droit libre pour mettre la main aux armes. Le dimenche après disner nous partîmes de Constance; et après avoir passé le lac à une lieue de la ville^. nous en vinsmes coucher à Smardorff*, deux lieues, qui est une petite

(0 Charles de MontmoreDci, depuis duc d'Anvflle, et amiral de France, fils du connétable Anne de MootmoreocL

(8) Fouaces, espèce de galettes. — (3) DeraDt Mdr^nrg. — (4) Markdorf.

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ville catholique, à l'enseigne de Coulogne * , et logeâmes à la poste qui y est assise pour le passage d'Italie en Alemaigne, pour l'empereur. Là, comme en plusieurs autres lieus, ils remplissent les paillasses de feuilles de certein arbre ' qui sert mieus que la paille et dure plus longtemps. C'est une ville entournée d'un gran pais de vignes, où il croît de très-bons vins. Le lundy 10 d'octobre, nous partismes après desjuner : car M. de Montaigne fut convié par le beau jour de cbanger de dessein d'aller à Ravesbourg5 ce jour-là, et se destourna d'une journée pour aller à Linde*. M. de Montaigne ne des-junoit jamais; mais on lui apportoit une pièce, de pain sec qu'il mangeoit en cliemin-, et estoit par fois eidé des reisins qu'il trouvoit, les vendanges se faisant encores en ce païs-la, le pais estant plein de vignes. Et mesmes autour de Linde, ils les soulèvent de terre en treilles, et y laissent force belles routes pleines de verdure, qui sont très-belles. Nous passâmes une ville nommée Bouchorn^, qui est impériale et catholique, sur la rive du lac de Constance ; en la(juelle ville toutes les marchandises d'Oulme^, de Nuremberg et d'ailleurs se rendent en charrois, et prennent delà la route da Rhin par le lac. Nous arrivasmes sur les trois heures après midy à

Linde'', trois lieues, petite ville assise à cent pas avant dans le lac, lesquels cent pas on passe sur un pont de pierre : il n'y a que ceste entrée, tout le reste de la ville estant entourné de ce lac. Il a bien une lieue de large, et au delà du lac naissent les montaigncs des Grisons. Ce lac et toutes lés rivières de là autour sont basses en hiver, et grosses en esté, à cause des neges fondues. En tout ce pais les famés couvrent leur teste de chapeaus ou bonnets de fourrure, come nos calotes; le dessus, de quelque fourrure plus honeste, come de gris ; et ne couste un tel bonnet que trois lestons ; et le dedans d'eigneaus *. La fenestre qui est au devant de nos calotes, elles la portent en derrière, par où paroit tout leur poil tressé. Elles sont aussi volontiers chaussées de boiines ou rouges ou blanches, qui ne leur siesent pas mal. Il y a exercice de deux religions. Nous fumes voir l'église catholique bastie l'an 866, où toutes

(1) ^Pologne.— (2) Des feuilles de maïs. — <7) Ravenspurg. — (4) Lindau. — (8) Buckliorn , appelée aussi Friedrichshafen. — (6) D'Dlm. —(7) Lindau, —{8) De laioe d'agoeau.

choses sont en leur entier ; et vismes aussi l'église de quoi les ministres se servent. Toutes les villes impériales ont liberté de deux religions, catholique et luthériene. Selon la volante des habitans, ils s'appUquent plus ou moins à cek' qu'ils favorisent, A Linde il n'y a que deux ou trois catholiques, à ce que le presire* dit ;i M. de Montaigne. Les prestres ne laissent pas d'avoir leur revenu libre et de faire leur office, comme aussi des noneins qu'il y a. Ledit sieui de Montaigne parla aussi au minisire, de qui i n'apprint pas grand chose, sauf la haine ordineire contre Zuingle et Calvin. On tient qu'à h vérité il est peu de villes qui n'ayent quelqu( chose de particulier en leur créance ; et soui l'autorité de Martin^ qu'ils reçoivent pour chef ils dressent plusieurs disputes sur l'interprétation du sens es escrits de Martin. Nous lojame; à la Couronne, qui est un beau logis. Au lam bris du poile il y avoit une forme de cage d( mesme le lambris, à loger grand nombre d'oi seaus ; ell'avoit des allées suspendues et ^com modécs de fil d'aréchal, qui servoient d'espaci aus oiseaus, d'un bout à l'autre du poile. Ils m sont meublés ny fustés^ que de sapin qui es l'arbre le plus ordinere de leurs forests ; maii ils le peignent, vernissent et nettoyent curieu semant, et ont mesmes des vergeltes de poil di quoi ils époussetent leurs bancs et tables. Ils on grande abondance de chous-cabus*, qu'ils ha chent menus tout* un instrumant exprès ; e ainsi haché, en mettent grande quantité dan: des cuves atout du sel^, de quoi ils font de potages tout l'hiver. Là M. de Montaigne esséiî à se faire couvrir un lict d'un coite, come c'es leur coutume ; et se loua fort decest usage, trou vant que c' estoit une couverture et chaude ei legiere. On n'a à son avis à se plaindre que di coucher pour les homes délicats ; mais qui por teroit un materas"^ qu'ils ne connoissent pas là

(1) C'est-à-dire, le curé. Dans ses Essais, Montaigne appell( le curé de son village mon preHre. Jadis le prêtre ou curi était presque toujours le commensal ou domestique du sei gneur et le gérant de son domettiQue. Le concile de Trent< releva et ennoblit celte profession presque dégradée, voye: Rabelais, liv. IV, c. 13, 14 et 15. — (2) Luther. — (3) Boisés.

(4) Le chou-cabus est fort estimé en Suisse et en Savoie. U Père Bicnestrier parle d'une famille noble de ces contrées qu a pour armoiries un chou-cabus au naturel en champ d'ar gent, et pour devise, en conlrepellerie : Tout n'est qu'alms,

(ô) Avec.

(6) C'est ce que les Allemands nomment s(mr-crout,eD ftaa çais surcroute, et par corruption choucroute^— (7) Hatetas.

DE MONTAIONK.

et on pavillon dans ses coffres, il ny trouveroit rien à dire : car quant au tretemant de table, ils sont si abondans en vivres, et diversifient leur service en tant de sortes de potages, de sauces, de salades , corne hors de nostre nsage. Ils nous ont présenté des potages faicts de couins* ; d'autres de pommes cuites taillées à ruelles sur la souppe, et des salades de chouscahus. Ils font aussi des brouets, sans pein, de diverses sortes, come de ris, où chacun pesche en commun (car il n'y a nul service particulier), et cela d'un si bon goust aus bons logis que à pêne nos cuisines de la noblesse francèse lui sembloient comparables; et y en a peu qui ayent des sales si parées. Ils ont grande abondance de bon poisson qu'ils mêlent au service de chair; ils y desdeingnent les truites et n'en mangent que le foye; ils ont force gibier, bécasses, levreaux, qu'ils acoutrent d'une façon fort esloingnée de la nostre, mais aussi bonne au moins. Nous ne vismes jamais des vivres si tendres com'ils les servent communéemant. Ils meslent des prunes cuites, des tarie» de poires .et de pommes au service de la viande, et mettent tantost le rosti le premier et le potage à la fin, tantost au rebours. Leur fruict, ce ne sont que poires, pommes qu'ils ont fort bonnes, noix et formage. Parmi la viande, ils servent un instrumant d'arjant ou d'estein, à quatre logettes, où ils mettent diverses sortes d'episseriespilées; et ont du cumin, ou un grein semblable, qui est piquant et chaut, qu'ils meslent à leur pein ; et leur pein est la pluspart faict avec du fenouil. Après le repas, ils remet ent sur la table des verres pleins et y font deux ou trois services de plusieurs choses qui esmeuvent l'altération. M. de Montaigne trouvoit à dire trois choses en son voïage : l'une qu'il n'eustmené un cuisinier pourl'instruirede leurs façons et en pouvoir un jour faire voir la preuve chez lui; l'autre qu'il n'avoit mené un valet allemand ou n'avoit cherché la compaignie de quelque gentilhomme du païs (car de vivre à là mercy d'un bélitre de guide, il y santoit une grande incommodité); la tierce qu'avant faire le voyage, il n'avoit veu les livres qui le pouvoint avertir des choses rares et remarcables de chaque lieu, ou n'avoit un Munster* ou quel-

(I) Coings.

(S) r.'est-à-dire U CosmoRraphie de «(«uïten Mutuler, suroomnié le Strabon de tAUemagne.

que autre dans ses coflres*. Il mesloit à la vérité à son jugement un peu de passion du mépris de son pais, qu'il avoit à haine et contrecœur pour autres considérations ; mais tant y a qu'il préferoit les commodités de ce pals-là sans compareson aux francèses, et s'y conforma jusqu'à y boire le vin sans eau. Quant à boire à l'envi, il n'y fut jamais convié que de courtoisie, et ne l'entreprit jamais. La cherté en la haute AUemaigne est plus grande qu'en France; car à nostre conte 2 l'home et cheval despanse pour le moins par jour un escu au soleil. Les hostes content en premier lieu le repas à quatre, cinq ou six bats pour table d'hoste. Ils font un autre article de tout ce qu'on boit avant et après ces deux repas et les moindres colations, de façon que les Alcmans partent communéemant le matin du logis sans boire. Les services qui se font après le repas et le vin qui s'y emploie, en quoi va pour eus la principale despance, ils en font un conte avec les colations. A la vérité, à voir la profusion de leurs services et notammant du vin, là-mesmes où il est extrêmement cher et apporté de païs loingtain, je treuve leur cherté excusable. Ils vont euxmesmes conviant les serviteurs à boire et leur font tenir table deux ou trois heures. Leur vin se sert dans des vaisseaus come grandes cruches, et est un crime de voir un gobelet vuide qu'ils ne remplissent soudein, et jamais de l'eau, non pas à cens mesmes qui en demandent ; s'ils ne sont bien respectés. Ils content açrès l'avoine des chevaus et puis l'estable^, qui comprend aussi le foin. Ils ont cela de bon qu'ils demandent quasi du premier mot ce qu'il leur faut, et ne guaigne-t-on guiere à marchander. Ils sont glorieux, choleres et y vrognes; mais ils ne sont, disoit M. de Montaigne, ny trahistres* ny voleurs. Nous partîmes delà après des-jeuner et nous randimes sur les deux heures après midi à

Vanguen^, deux lieues, où l'inconvéniant du coffre, qui se blessoit , nous arresta par force. Et fumes contreins de louer une charrete pour le lendemein, à trois escus par jour; le charretier qui avoit quatre chevaus , se nourrissant

(1) u est étonnant, en efTet, que Montaigne, connaissant si bien le prix des voyages, eût négligé les deux derniers moyens.

(2) Compte —(5) L'écurie. -(4) Traître».

(5) Wangen.

de là *. C'est une petite ville impériale qui n'a jamais voulu recevoir compagnie d'autre religion que catholique, en laquelle se font les faulx, si fameuses qu'on les envoie vendre jusques en Lorrene. Il en partit lendemein, qui fut le mercredy au matin 12 d'octobre, et tourna tout court vers Trante ^ par le chemein le plus droit et ordinere , et nous en vinsmes disner à Isne^, deux lieues, petite ville impériale et très plesammant disposée. M. de Montaigne, come estoit sa coustume, alla soudein trouver an docteur théologien de ceste ville, pour prendre langue, lequel docteur disna avec eux. Il trouva que tout le peuple estoit lutérien, et vit l'église lutériene qui a usurpé, comme les autres qu'ils tiennent es villes impériales, des églises catholiques. Entr'autres propos qu'ils eurent ensamble sur le sacrement, M. de Montaigne s'avisa qu'aucuns calvinistes l'avoient averty en chemein que les Lutériens mesloient aux antiennes opinions de Martin plusieurs erreurs estranges, come l'ubiquisme, maintenant le corps de Jésus-Christ estre partout com'en l'hostie -, par où ils tomboient en mesme inconvéniant de Zuingle , quoi que ce fût par diverses voies : l'un par trop espargner la présance du corps, T'autre par la trop prodiguer ( car à ce conte le sacrement n'avoit nul priviliege sur le corps de l'Eglise, ou assemblée de trois homes de bien) ; et que leurs principaux argumans estoient: lOque la divinité estoit insépara ble du corps, parquoi, la divinité estant partout, que le corps l' estoit aussi. Secondement, que Jésus-Christ devant estre tousjours à la dextre du père, il estoit partout, d'autant que la dextre de Dieu, qui est la puissance, est partout-*. Ce docteur nioit fort de parolle ceste imputation, et s'en défendoit come d'une calomnie; mais par effect, il semble à M. de Montaigne qu'il ne s'en couvroit guère bien. Il fit compagnie à M. de Montaigne à aler visiter un monastère très beau et sumptueux, où la messe se disoit ; et y entra et assista sans tirer le bonnet, jusques à ce que MM. d'Estissac et de Montaigne eussent faict leurs oraisons. Ils alarent voir dans une cave de l'abbaïe une pierre longue et ronde, sans autre ouvrage, arrachée, come il semble, d'un pilier, où en lettres latines fort

(1) Sur cette somme.— (2) Trente. — (5) Isni. (4) Il faut être théologien pour vouloir expliquer ce galimatias. Montaigne l'expose comme il l'entend.

lisibles ceste inscription est : « que les empereurs Pertinax et Antoninus ont refaict les chemins et les ponts, à unze mille pas de Campidonum , « qui est Rempten, où nous alames coucher. Ceste pierre pouvoit estre là comme sur le chemin durabillage; car ils tiennent que ladite ville dlsne n'est pas fort antienne. Toutefois ayant reconnu les avenues dudit Kempten d'une part et d'autre, outre qu'il n'y a nul pont, nous ne pouvions reconnetre nul rabillage digne de tels ouvriers. Il y a bien quelques montagnes antrecoupées, mais ce n'est rien de grande manufacture.

Kempten, trois Ueues, une ville grande come Sainte-Foy *, très belle et peuplée et richement logée ^. Nous fumes à l'Ours, qui est un très beau logis. On nous y servit de grands tasses d'arjant de plus de sortes ( qui n'ont usage que d'ornemant, fort labourées et semées d'armoiries de divers seigneurs) qu'il ne s'en tient en guiere de bones maisons. Là se tesmoigna ce que disoit ailleurs M. de Montaigne : que ce qu'ils oblient dunostre c'est qu'ils le mépriser>t ; car aiant grand'f oison de vesselle d'estain, escurée com' à Montaigne, ils ne servirent que des assiettes de bois, très-polies à la vérité et très-belles. Sur les sièges en tout ce païs, ils servent des cussins^ pour se seoir, et la plupart de leurs planchiers lambrissés sont voûtés com' en demy croissant, ce qui leur donne une belle grâce. Quant au linge de quoy nous nous pleignions au commencement, onques* puis nous n'en eûmes faute ; et pour mon maistre ^ je n'ay jamais failli à en avoir pour lui en faire des rideaus au lict. Et si une serviette ne lui suffîsoit, on lui en changeoit à plusieurs fois. En ceste ville, il y a tel marchand qui faict traficque de cent mille ïlorins de toiles. M. de Montaigne, au partir de Constance, fût aie à ce canton de Souisse, d'où viennent les toiles à toute la crestienté^, sans ce que, pour revenir à Linde, il y avoit pour quatre ou cinq heures de traject du lac. Ceste ville est luthérienne, et ce qu'il y a d'estrange, c'est que, com' à Isne,

(I) Sainte-Foi, petite ville de l'Agénois sur la Dordogne. Montaigne l'emploie souvent pour terme de comparaison, parce qu'elle lui était familière. La terre et le château de Montaigne, situés aussi sur la Dordogne , sont dans le voisinage de cette ville.— (2) Située.— (3) Coussins.— 14) Jamais.

(5J On voit que le secrétaire de nos voyageurs était un domestique de Montaigne, et apparemment son valet de chambre

16) Saint-GaU.

DE MONTAIGNE

fsi au.vNi 1 igli>e cailiolique ) fst servie trèssolcninellement : car le lendemein, qui fut jeudy malin, un jour ouvrier, la messe se disoit en Pabbaye hors la ville, com'elle sedict à Nostre Dame de Paris le jour de Pasques, avec musicque et orgues, où il n'y avoit que les religieus. Le peuple, au dehors des villes impériales, n'a pas eu ceste liberté de changer de religion. Ceus-là vont les festes à ce service. C'est une très belle abbaïe. L'abbé la tient en titre de principauté, et lui vaut cinquante mille florins de rante. Il est de la maison d'Estain*. Tous les religieux sont de nécessité jantishomes. Hildegarde, famé de Charlemaigne, la fonda en 783 , et y est enterrée et tenue pour sainte ; ses os ont été déterrés d'une cave où ils étoient pour être enlevés- en une chasse. Le mesme jeudy matin, M. de Montaigne ala à l'église des lutériens, pareille aus autres de leur secte et huguenotes, sauf qu'à l'endret de l'autel, qui est à la teste de la nef, il y a quelques bancs de bois qui ont des accoudoirs audessus , afin que ceux qui reçoivent leur cène, se puissent mettre à genous, com'ils font. Il y rencontra deux ministres viens, dont l'un preschoit en alemant à ime assistance non guiere grande. Quand il eut achevé, on chanta un psalme en alemant, d'un chant un peu esloigné du nostre. A chaque verset il y avoit des orgues qui y ont esté mises freschement, très-belles, qui respondoient en musique ; autant de fois que le prescheur nomoit Jésus-Christ, et lui et le peuple tiroient le bonnet. Après le sermon, l'autre ministre s'alla mettre contre cet autel le visage tourné vers le peuple, aïant un livre à la mein, à qui s'ala présenter une jeune famé, la teste nue et les poils"^ espars, qui fit là une petite reverance à la mode du païs , et s'arresta là seule debout. Tant ost après ungarson, qui est oit un artisan, atout* une espée au costé, vint aussi se présenter et mettre à costé de ceste famé. Le ministre leur dict à tous deux quelques mots à l'oreille, et puis commanda que chacun dit le pate-nostre, et après se mit à hre dans un livre. C'estoient certenes règles pour les jans qui se marient ; et les fit toucher à la mein l'un de l'autre, sans se baiser. Cela faict, il s'en vint, et M. de Montaigne le print; ils devisarent long-

tamps ensamble ; il mena ledit sieur en sa maison et élude, belle et bien accommodée ; il se nome Johannes Tilianus, Augustanus*. Ledit sieur* demandoit une confession nouvelle, que les lutériens ont faite, ou tous les docteurs et princes qui la soutiennent sont signés, mais elle n'est pas en latin. Com'ils sortoint de l'église, les violons et tabourins sortoint de l'autre costé qui conduisoint les mariés. A la demande qu'on lui fit, s'ils permettoint les danses"; ilrespondit : «Pourquoi non?» A cela^: pourquoi aux vitres et en ce nouveau batimant d'orgues ils avoint fait peindre Jésus - Christ et force images? — que ils ne défandoint pas les images pour avertir les homes, pourveu que l'on ne les adorast pas. A ce : pourquoi donq ils avoint osté les images antiennes des éghses ? — que ce n'estoient pas eus, mais que leurs bons disciples les Zuingliens, incités du malin esprit, y esloint passés avant eus, qui avoint fait ce ravage, come plusieurs autres : qui est ceste mesme response que d'autres de ceste profession avoint faict audit sieur; mesme le docteur d'Isne, à qui, quand il demanda s'il haïssoit la figure et l'effigie de la croix, il s'écria soudein : « Comant serois-je si athéiste de haïr ceste figure si heureuse et glorieuse auschrestiens ! » que c'esloit des opinions diaboliques. Celui-là mesme dict tout détrousséemant en dinant : qu'il aimeroit mieux ouir çant messes, que de participer à la cène de Calvin. Audict lieu on nous servit des lièvres blancs. La ville est assise sur la rivière d'Isler* ; nous y disnames ledit jeudy , et nous en vinmespar un chemin montueus et stérile, coucher à

Frienten, quatre lieues, petit village catholique, comme tout le reste de ceste contrée, qui est à l'archiduc d'Austriche. J'avois oblié de dire sur l'article de Linde qu'à l'antrée de la ville il y a un grand mur qui tesmoingne une

I grande antiquité, où je n'aperceu rien d'escrit.

; J'antan que son nom en alemant signifie Vieille Muraille, qu'on m'a dict venir de là. Le vendredy au malin, quoique ce fut un bien chetif logis, nous n'y laissasmes pas d'y trouver force vivres. Leur coustume est de ne chauffer jamais ny leurs linceuls pour se coucher, ny leurs vestemans pour se lever; et s'offencent si on alume

W De Stcii). - (i) ElCTés, placés. — (5) Les cheveux^ H) Avec

(1) D'Aagsbourg.-(â) Montaigne.— (3) A cette antre queelkn. (4) L'iUer.

VOYAGES

du feu en leur cuisine pour cest elïet, ou si on s'y sert de celui qui y est; et est l'une des plus grandes querelles que nous eussions par les logis. Lcà, mesnies au milieu des montagnes et des forets, où dix mille pieds de sapin ne coustent pas cinquante sols , ils ne vouloient permettre non plus qu'ailleurs que nous fissions du feu. Vendredy matin nous en partimes et reprimes à gauche le chemin plus dous, abandonnant le santier des montaignes qui est le droit vers Trante*, M. de Montaigne estant d'avis de faire le détour de quelques journées pour voir certaines belles villes d'Allemaigne, et se repantant de quoi, à Vanguen, il avoit quitté le dessein d'y aller, qui estoit le sien premier, et avoit pris cest' autre route. En chemin nous rencontrâmes, come nous avions faict ailleurs en plusieurs lieux, des moulins à eau, qui ne reçoivent l'eau que par une goutiere de bois qui prand l'eau au pied de quelque haussure, et puis eslevée bien haut hors de terre et appuyée,vient dégorger sa course, par une pante fort dretle qu'on lui donne, aa bout de ceste gouttière, et vinsmes disner à

Friessen, une lieue. C'est une petite ville catholique appartenante à l'évesque d'Auguste 2. Nous y trouvasmes force gens du trein de l'archiduc d'Austriche qui estoit en un chasteau voisin de là avec le duc de Bavière. Nous misraes là sur la rivière de Lech les coffres, et moi avec d'autres, pour les conduire à Augsbourg sur un floton qu'ils noment ; ce sont des pièces de bois jointes ensamble qui s'estandent quand on est à port s. Il y a là une abbaïe ; on y montra à messieurs un calice et un'estole qu'on tient en reliquere d'un seint qu'ils noment Magnus, qu'ils disent avoir esté fils du roi d'Escosse et disciple de Colombanus *. En faveur de ce Magnus, Pépin fonda ce monastère et l'en fît premier abbé, et y a ce mot escrit au haut de la nef, et au-dessus dudict mot des notes de musique pour lui donner le son : Comperta virtute beati Magni fama, Pipinus princeps locum quem sanctus incoluit regia largUate donavit^. Charlemagne l'enrichit depuis, comme il est aussi escrit audict monastère. Apres dis-

(1) Trente.— (-2) Augsbourg.— p5) Sorte de radeau.— (4) Saint Colomban.

(S) « Le roi pépin ayant appris par la renommée les grandes « vertus du bienheureux Magnus, a doté, par ses libéralités a royales, le 9eu que te saint habitoit. »

ner, vinsmes les uns et les autres coucher à Chonguen, quatre lieues, petite ville du duc de Bavière, et par conséquent exactement catholique; car ce prince, plus que nul autre en Allemaigne, a maintenu son ressort pur de contagion et s'y opiniastre. C'est un bon logis àl'Estoile, et de nouvelle cérimonie ; on y ranjea les salières en une table carrée de couin en couin et les chandeliers aux autres couins, et en fit-on une croix Saint André. Ils ne servent jamais d'oeufs, au moins jusques lors, si ce n'est durs, coupés à quartiers dans des salades qu'ils y ont fort bones et des herbes fort fresches; ils servent du vin nouveau communéement soudein après qu'il est faict ; ils battent les bleds dans les granges à mesure qu'ils en ont besoin, et battent, le bled du gros bout du fléau. Le samedy alames disner à

LanspergsS quatre lieues, petite ville au duc de Bavière, assise sur ladite rivière de Lech, très belle pour sa grandeur, ville, fauxbourg et château. Nous y arrivasmes un jour de marché, oiî il y avoit un grand nombre de peuple, et au milieu d'une fort grande place une fontaine qjai élance par cent tuiaus l'eau à une pique de hauteur et l'esparpille d'une façon très artificielle, où on contourne les tuiaus là où l'on veut. Il y a une très belle église. Et à la ville et au fauxbourg qui sont contre-mont, une droite coUne, com'est aussi le chasteau. M. de Montaigne y alla trouver un colliege de jésuites qui y sont • fort bien accomodés d'un bastiment tout neuf, et sont après bastir une belle église. M. de Montaigne les entretint selon le loisir qu'il en eut. Le comte de Helfestein commande au cbasteau. Si quelqu'un songe autre religion que la romene, il faut qu'il se taise. A la porte qui sépare la ville du fauxbourg, il y a une grande inscription latine de l'an 1552, où ils disent en ces mots que senatus populusque^ de ceste ville oht basti ce monumant à la mémoire de Guillaume et de Louys, frères, ducs utriusque Boïariœ^. II y a force autres devises en ce lieu mesme, come ceste-cy : Horridum mililem esse decet, nec auro cœlatum, sed animo et ferro fretum*; et à la teste, cavea stuUorum mundus^. Et en un autre andret fort apparent

(f ) Landsberg.— (2) Le sénat et le peuple.— (5) Des deux Ba- Yières. — (4) « Il faut qu'un soldat néglige la parure et les ornements, qu'il ne compte que sur son courage et sur son épée.»

(5) « Le monde n'est qu'une cage de fous. »

DE MONTAlOîNE.

des mots extraits de quelque historien latin, de la victoire que le consul Marccllus perdit centre un roi de cete nastion: Carolami Boïorumque régis cum Marcello Cos. pugna qua ewn vieil, "^c. • Il y a plusieurs autres bones devises lames aux portes privées. Ils repeingnent souvent leurs viles, ce qui leur donne un visage tout fleurissant, et à leurs églises. Et com'à point nonié à la faveur de nostre passage, depuis trois ou quatre ans elles estoient quasi toutes renouvelées où nous fusmes ; car ils mettent les dates de leur ouvrage. L'horologe de ceste, corne d'autres plusieurs de ce païs-là, sone tous les quarts d'heure ; et dicton que celui de Nuremberch sone les minutes. Nous en somes partis après disner, par une longue pleine de pascage fort unie, come la pleine de la Bausse, et nous rendisraes à

Augsbourg, quatre lieues, qui est estimée la plus belle ville d'Âllemaigne, come Strasbourg la plus forte. Le premier apprest étrange, et qui montre leur jjropreté, ce fut de trouver à nostre arrivée les degrés de la vis^ de nostre logis tout couvert de linges, par dessus lesquels il nous falloTt marcher, pour ne salir les marches de leur vis qu'on venoit de laver et fourbir^, come ils font tous les samedis. Kous n'avons jamais aperceu d'araignée, ny de fange en leur logis ; en aucuns il y a des rideaux pour estandre au devant de leurs vitres, qui veut. Il ne se trouve guiere de tables aus chambres, si ce n'est celés qu'ils attachent au pié de chaque lict, qui pandent là atout* des gons, et se haussent et baissent, come on veut. Les pieds des licts sont élevés de deux où trois pieds au dessus du corps du lict, et souvent au niveau du chevet ; le bois en est fort beau et labouré ; mais nostre noyer surpasse de beaucoup leur sapin. Ils servoint là aussi les .-îssietes d'estein très luisantes, au dessous de celles de bois par dedein ; ils metent souvent contre la paroj, à côté des licts, du linge et des rideaus, pour qu*on ne salisse leur muraille en crachant. Les Alemans sont fort amoureux d'armoiries ; car en tous les logis, il en est une miliasse que les passans jantils - homes du païs y laissent par

(1) « Combat de Carolame ( ou Carloman ) et du roi des Boiens avec le cousul Marcellus, où ce dernier fut défait. » N'oios lai^soi» Jt devioer quel était ce consul Marcellus '. Le dernier des fastct consulaires est de l'an de J.-C. 541.

(Ê) De rescalier.— (3) Nettoyer.— (^ A-vec.

les parois, et tontes leurs vitres en sont fournies. L'ordre du service y change souvent; id les ecrevisses furent servies les premières, qui partout ailleurs se servoint avant l'issue, et d'une grandeur eslrange. En plusieurs hosteleries, des grandes, ils servent tout à couvert. Ce qui fait si fort reluire leurs vitres, c'est qu'ils n'ont point de fenestres attachées à nostre mode, et que leurs châssis se remuent quand ils veulent, et fourbissent leurs verrières fort souvent. M. de Montaigne, le lendemein qui estoit dimenche matin, fut voir plusieurs églises, et aux catholicques qui sont en grand nombre, y trouva partout le service fort bien faict. Il y en a six luteriennes et seize ministres ; les deux des six sont usurpées des églises catolicques, les quatre sont basties par eux. Il en vit une ce matin, qui samble tme grand' salle de colliege: ny images, ny orgues, ny crois. La muraille chargée de force escris eu alemant, des passages de la bible ; deux cheses , l'une pour le ministre, et lors il y en a voit un qui preschoit, et au dessous tine autre où est celui qui achemine* le chant des psalmes. A chaque verset ils attendent que celui là donne le ton au suivant; ils chantent pesle mesle, qui veut, et couvert qui veut. Après cela un ministre qui estoit dans la presse, s'en alla à l'autel, où il leut force oresons dans un livre, et à certenes oresons , le peuple se levoit et joingnoit les meins, et au nom de Jésus- Christ faisoit des grandes révérences. Après qu'il eut achevé de lire descouvert, il avoit sur l'autel une serviette , une eguiere * et un scaucier ^ où il y avoit de l'eau; une famé suivie de douze autres famés lui présenta un enfant emmailloté, le visage découvert. Le ministre atout ses doigts print trois fois de l'eau dans ce saucier, et les vint lançant sur le visage de l'enfant et disant certenes paroles. Ce faict, deux homes s'approchèrent et chacun d'eus mit deus doigts de la mein droite sur cest enfant : le ministre parla à eus, et ce fut faict. M. de Montaigne parla à ce ministre en sortant. Ils ne touchent à nul revenu des églises, le Sénat en public les païe; il y avoit beaucoup plus de presse en ceste église seule qu'en deux ou trois catholiques. Nous ne vismes nulle belle famé ; leurs

(i) Entonne, commence.— (t) Aignere.— {3} tJne faaàère.-' (5) Atcc

VOYAGES

vestemans sont fort differans les uns des autres. Entre les homes il est mal-aisé de distinguer les nobles, d'autant que toutt; façon de jans portent leurs bonnets de velours, et tous des espées au costé. Nous estions logés à l'enseigne d'un arbre nomé linde^ au pais, joignant le palais des Foulcres^. L'un de ceste race mourant quelques années y a, laissa deux millions d'escus de France vaillant à ses héritiers ; et ces héritiers, pour prier pour son ame, donnarent aus jésuites qui sont là trente mille florins contans, de quoy ils se sont très bien accommodés. Laditte maison des Foulcres est couverte de cuivre. En gênerai les maisons sont beaucoup plus belles, grandes et hautes qu'en nulle ville de France, les rues beaucoup plus larges; il l'estime^ de la grandeur d'Orléans*. Après disner, nous fumes voir escrimer en une sale publicque où il y avoit une grand'presse ; et païet-on à l'antrée, com'aus bateleurs, et outre cela les sièges des bancs. Ils y tirarent au pouignard, à l'espée à deus mains, au bâton à deus bouts, et au braquemart ^ ; nous vimes après des JÊus de pris à l'arbaleste et à l'arc, en lieu encore plus magnifique que à Schaffouse. De là à une porte de la ville par oui nous estions entrés, nous vimes que sous le pont où nous estions passés, il coule un grand canal d'eau qui vient du dehors de la ville, et est conduit sur un pont de bois au dessous de celui sur lequel on marche, et au dessus de la rivière qui court par le fossé de la ville. Ce canal d'eau va bransler certenes roues en grand nombre qui remuent plusieurs pompes , et haussent par deux canaus de plomb l'eau d'une fontene qui est en cest endroit fort basse, en haut d'une tour, cinquante pieds de haut pour le moins. Là elle se verse dans un grand vaisseau de pierre, et de ce vaisseau par plusieurs canaus se ravale en bas, et de-là se distribue par la ville qui est par ce seul moyen toute peuplée de fontenes. Les particuliers qui en veulent un doit pour eus, il leur est permis, en donnant à la ville dix florins de rente ou deux cents florins une fois païés. Il y a quarante ans qu'ils se sont

[l) Tilleul. — (2) Les Fugger, négociants d'Allemagne, qui prêtèrent des sommes très considérables à Charles-Quint pendant les guerres de religion, et furent élevés au rang de comtes de l'empire puis de princes souverains.

(3) Montaigne. — (4) La ville d'Augsbourg. — (5) Êpée courte et largo.

ambellis de ce riche ouvrage. Les mariages des catholiques aus lutériens se font ordinerement, et le plus desireus subit les lois de l'autre ; il y a mille tels mariages : nostre hoste estoit catholique, sa famé Luterienne. Ils nettoient les verres atout* une espoussette de poil ammenchée au bout d'un baston ; ils disent qu'il s'y treuve de très baus chevaus à quarente ou cinquante escus.Le corps de la ville fit cest honneur à messieurs d'Estissac et de Montaigne de leur envoïer presanter, à leur souper, quatorze grands vesseaus pleins de leur vin, qui leur fut offert par sept serjans vestusde livrées, et un honorable officier de ville qu'ils conviarent à souper : car c'est la coustume et aus porteurs on faict donner quelque chose ; ce fut un escu qu'ils leur firent .donner. L'officier qui souppa avec eus dict à M. de Montaigne, qu'ils estoint trois en la ville ayant charge d'ainsi gratifier les estrangers qui avoint quelque qualité, et qui estoint en ceste cause en souin de sçavoir leurs qualités, pour, suivant cela, observer les cerimonies qui leur sont dues : ils donnent plus de vins aus uns que aus autres. A un duc, l'un des Bourguemaistres en vient presanter : ils nous prindrent pour barons et chevaUers. M. de Montaigne, pour aucunes raisons, avoit voulu qu'on s'y contrefit, et qu'on ne dict pas leurs conditions ; et se promena seul tout le long du jour par la ville 2; il croit que cela mesme servit à les faire honorer davantage. C'est un honeur que toutes les villes d'Allemaigne leur ont faict. Quand il passa par l'église Nostre-Dame, ayant un froit extrême, (car les frois commençarent à les picquer au partir de Kempten, et avoint eu jusques lors la plus heureuse seson qu'il est possible), il avoit sans y penser, le mouchoir au nés, estimant aussi qu'einsi seul et très mal ac' commode, nul ne se prendroit garde de lui Quand ils furent plus apprivoisés avec lui, ih lui dirent que les gens de l'église avoint trouvé ceste contenance estrange. Enfin il encourut le vice qu'il fuioit le plus, de se rendre remercable par quelque façon ennemie du goust de ceux qui le voioient ; car en tant qu'en lui est il se conforme et range aus modes du lieu où il se treuve 5 et portoit à Auguste ^ un bonnet

(1) Avec— (2) On reconnaît bien là Montaigne : c'était aussi l'humeur d'Horace : Quœcunque libido esl, incedo soluê, etc., Ub. I, sat. 6.— (3) Augsbourg.

DE MONTAIGNE

fourré par .a ville. Ils disent à Auguste, qu'ils ksont exempts non des souris, mais des gros rats, de quoy le reste de l'Allcmaigne est infecté, et là dessus eontent force miracle, attribuant ce privilège à Tun de leurs évesques qui est là en terre ; et de la terre de sa tumbe, qu'ils vendent à petits lopins comme une noisette, ils disent qu'on peut chasser ceste vermine, en quelque région qu'on la porte*. Le lundi nous fumes voir en l'église Nostre-Dame la pompe des noces d'une riche fille de la ville et lede, avec un facteur des Foulcres, Yénitian : nous ny vîmes nulle belle famé. Les Foulcres qui sont plusieurs, et tous très riches, tiennent les principaux rengs de ccste ville là. Nous vismes aussi deus sales en leur maison: l'une haute, grande, pavée de marbre ; l'autre basse, riche de médailles antiques et modernes, avec une chambrette au bout. Ce sont des plus riches pièces que j'aye jamais veues. Nous vismes aussi la danse de cest' assemblée : ce ne furent qu'Alemandes: ils les rompent à chaque bout de champ, et ramènent seoir les dames oui sont assises en des bancs qui sont par les cosiés de la sale, à deus rangs couverts de drap rouge : eus ne se meslent pas à elles. Après avoir fait une petite pose, ils les vont reprendre: ils baisent leurs mains ; les dames les reçoivent sans baiser les leurs; et puis leur metant la mein sous l'aisselle, les embrassent et joignent les joues par le costé, et les dames leur metent la main droite sur l'espaule,. Ils dansent et les entretiennent, tout découvers, et non richement vestus. Nous vismes d'autres maisons de ces Foulcres en autres endrets de la ville, qui leur est tenue de tant de despances qu'ils amploïent à l'embellir : ce sont maisons de pleisir pour l'esté. En une nous vismes un horologe qui se remue au mouvement de l'eau qui lui sert de contre-pois. Là même deus grands gardoirs de poissons^, couvers, de vint pas en caré, pleins de poisson par tout les quattre costés de chaque gardoir. Il y a plu-

(I) Voyez TBistoire des rats, de Sigral«. Ratlapotis, Paris, 1737; la heilre critique de l'abbé** (des Foutaines) sur cette Hist. et la Rep. de l'Aut., 1738; les mémoires pour servir de* supplément à ÏBist. (Ie% rais, par Fauteur de l'Europe illustre, 1753-1754 ; et surtout pour ce qui concerne les rats allemands, voyez la Cosmographie de Sébast Munster, Ht. XV, paiî. ou colon. 1783 et suiv. ; et les Rats danois, ou VHis'oire des raLi wmbps du ciel, d'Olaûs Wormius, 1633, Uafnioe.

{i\ Viviers.

MOKTAICITK.

sieurs petits taians, les uns droits, les autres courbés contre-mont : par tous ces îuiaus, l'eau se verse très plesamant dans ces gardoirs , les uns envoiant l'eau de droit fil, les autres s'élançant à la hauteur d'une picque. Entre ces deux gardoirs, il y a place de dix pas de large planchée d'ais; il y a force petites pouintes d'airain qui ne se voient pas. Cependant que les dames .sont amusées à voir jouer ce poisson, on ne faict que lâcher quelque ressort: soudein toutes ces pouintes élancentde l'eau menue et roidejusques à la teste d'un home, et remplissent les cotillions des dames et leurs cuisses de ceste frecheur. En un autre endroict où il y a un tuiau de fontene plesante, pendant que vous la regardez, qui veut, vous ouvre le pa.ssage à des petits tuiaus imperceptibles qui vous jettent de cent lieues l'eau au visage à petits filets, et là il y a ce mot latin : Quœsisti nugas, nugis gaudeto repertis^. Il y a aussi une volière de vint pas en carré, de douze ou quinze pieds de haut, fermée partout d'areschal bien noué et entrelassé; au dedans dix ou douze sapins, et une fontene : tout cela est plein d'oiseaus. Nousy vismes des pigeons de Polongne, qu'ils appellent d'Inde, que j'ai veu ailleurs: ils sont gros, et ont le bec comme une perdris. Nous vismes aussi le mesnage d'un jardinier, qui prévoyant l'orage des froidures , avoit transporté en une petite logette couverte, force artichaus, chous, létues, epinars, cicorée et autres herbes qu'il avoit ceuillées, come pour les manger sur le champ ; et leur mettant le pied dans certene terre, esperoit les conserver bones et freches deux ou trois mois. Et de vray, lors il avoit çant artichaus nullement flétris, et si les avoit ceuillis il y avoit plus de six sepmenes. Nous vismes aussi un instrumant de plomb courbe, ouvert de deus costés et percé. Si, l'ayant une fois rempli d'eau, tenant les deus trous en haut, on vient tout soudein et dextrement à le renverser, si^ que l'un bout boit dans un vesseau plein d'eau, l'autre dégoutte au dehors: ayant acheminé cest escoulement, ilavient pour éviter le vuide, que l'eau ramplit tousjours le canal et dégoutte sans cesse ^. Les armes des Foulcres, c'est un escu mi-party : à gauche, une flur de lis d'azur

(J>« Tous cherchiez des amusements, Jouissez de ceux-ci» — (3) De manière, de façon que^ «ôi C'est le siphon.

VOYAGES

eii bhàmp d'or ; a drèle Une flùr de lis d'or à champ d'azur, qiie l'empefèut Charles Y leur à données ëh les ànohlissâht. Nous àlames voir des jâhs qui conduisaient de Tériise aii duc de Saie deux autruches ; le masle est lé filùs ridir et à le col rdugé, là femelle plus grisarde, et f)ondoit fdi-ce œUfs. Ils lés inèridirit à pied, et disent que leurs bëstés se lassoiilt riioliis qU'eUs et leur echapôient tous lès coups <; riiais ils lés tiennent atàchés par Un coliét qui les sangle par lès reins au dessus des cUissës, et à un autre au dessus des èspàUles, qui èntoUre tout leur corps, et ont des longues laisses par où ils les arrestent ou contournent à leUr poste 2. Le mardy, par une singuHere courtoisie des seigneurs de la ville, nous fUines voir une fausse porte" qui est en ladite ville, par laquelle on reçoit à toutes heures de la nUict quiconque y veut entrer soit à pied, soit à cheval, pourveu qb'il dise son nom, et a qui il a son adresse dans la ville, oU le nom de rhdstelleriè qu'il fchèrche. l)eus hommes fidèles, gagés de la ville, président à cet entrée. Les gens de cheval paient deUx bats pour entrer, et les gens de pied Un. Là porte qUi rèspdiit au dehors, est Une, porte revéstue de fer : à costé, il y a Une pièce de fer qui tient à une cheine, laquelle pièce de fer on tire. Geste cheine, par un fort long chmein et force détours, respond à la Chambre de l'un de ces portiers, qui est fo"rt haute, et hat une clochette. Le portier en cheniise, par certein engin qu'il retire et avance, otivre ceste préniiere porte à plus de cent boh^ pas de sa chambre. Celui qui est entré âe trouve daris un pont de quarante pas ou environ, tout couvert, qui est au dessus du fossé de la ville ; le long de ce pont est un canal de bois, le long duquel se meuvent les engins qui vont ouvrir Cesté première porte, làqUèllè tout sôUdein est renfermée sur ceus qui sont entrés. OUànd ce pôrit est passé, on se trouve dans une petite place où on parle à ce premier portier, et dict-on son nom et son adresse. Cela oui, céstui-ci, âtôut ■* une clochette, avertit son Cidrhpaignon qui est logé un étage au dessous efi ce portai, où il y à grand logis; cestui-cî avec Un ressort, qui est en Une galerie joignant sa chambre, ouvre en premier Heu une petite barrière de fer , et après, avec une grande roue , haus-

(!) A tout moment, continuellement.— (2) A letup gté.— ^5> Bae poterne.— (4) Atec.

se le pont lëvis, sans qUedëtôtis ces mdUvëmans on en puisse rien apercevoir : car ils se conduisent par les pois du rnUr et des portés, et sdddein tout cela se referme avec iin grâhd tintamarre. Apres le pont, il s'ouvre Utie graiid'-pdMë, fort espësse, qui est de bdls et renforcée de plusieurs grandes lames de fèt. L'estràngièi* se trouve en Une salle, et ne vdit èh tbut soh chemin hui à qui parler. Après qU'il est là enfermé. On vient à lui oUvrir urlè autre pareille porte ; il entre dans une seconde salle où il y a de la lumière : la il treuve lih vessèaù d'airain qui pend en bas par une cheiiie ; il mèi là l'ài-geht qu'il doit pour son passage. Cet arjant se monte à mont par 4e portier : s'il n'est contant, il le laisse là trenper jusques au lendemeln-, s'il est satisfait, selon la coustume, il lui ouvre dé mesme façon encore une grosse porte pareille aus autres, qui se dot soudein qu'il est passé, et le voilà dans la ville. C'est une des plus artificielles choses qui se puisse voir. La fîeine d'Angleterre * a envoie lin ambassadeur exprès pour prier la seigneurie de descouvrir l'usage de ces engins: ils disent qu'ils l'en refusarent. Sous ce portai, il y a une grande cave à loger cinq cens chevaus à couvert pour recevoir secours, ou envoyer à la guerre sans le sceu du commun de la ville. Au partir de là, nous àlames voir l'église de Sainte-Croix qui est fort belle. Ils font là grand feste du miracle qui aviht il y a près de cent ans, qu'une famé n'aïant voulu avaler lé corps de Nostre Seigneur , et l'ayant osté de sa bouche et mis dans uneTjisote enveloppé de cire, se confessa ; et trouva-t-on le tout changé en cher-. A quoy ils allèguent force tesmoingnages ; et est ce miracle escrit en plusieurs lieus en latin et en alemant. fis montrent sous du cristal cesle cire, et puis un petit lopin de rougeur de cher, Cesle église est couverte de cuivre, conie la maison des Foulcres ; et n'est pas là cela fo'rt rare, l'église des Luteriens est tout joingnant cêste-cy; com' aussy ailleurs, ils sont logés et se sont bastis, corne dans les cloitres des églises cathoUcques. A la porte de ceste église, ils ont mis Fimafge de TN'ostre Dame tenant Jesus-Chrrst, avec axrtrés saints et des enfants, et ce mot : Sinite parvulos venvre ad me, etc. ^. Il y avoit en nostre

(1) Ëlisabett».-(2> Chair, ' (3) Laissez approcher de moi les petits enfants, hvt'ic. tS, y. 16.

i)L momaigm:.

logis un engin de pièces de fer qui tombolnt jusques au tons d'un puis fort profond à dcdt endrels, et puis par le haut un garçon branslanl uncertein instrument, en faisant hausser etcaisser, deux oti trois pieds de hatit, ces pieces de fer, elles allôint bâtant et pressdht l'eau ati fons de ce puis l'une apfès l'aotre ; et poussant de leurs bombes Teau, la cofitreignem de rejaillir par tin canal de plomb qui la fând aus cuisines et partout où on en a besoin. Us ont un blanchisseur gagé à repasset tout Soudeiri ce qu'on a noirci en leurs parois. On y servoit des pastés et petits et gratts, dans des vcsseâos de terre de la coleur et entierernant de la foriiiê d'une croûte de pasté. Il se passe peu de repas où on ne vous présente des dragées et boîtes de confitures ; le pein le plus excellant qu'il est possible; les vins bons, qui en ceste nation sont plus sou\ ent blancs ] il n'en croit pas âutotir d'Augsbourg, et les font venir de cinq ou six journées de là. De çant florins que lés hostes àmploîent en vitt, la republique en déntande soitànte, et moitié rtioins d'un autre home privé qui n'en acheté que poUr sa |)ro vision. Ils ont encote en plusieurs lieus la coutume de mettre des parfums aus chambres et aus pOiles. La ville estoit preriîierertierit toute Zuingtienne, Depuis, les catholicqués y estant ràpelés, les Luteriens preindrerit Tauti-e place; Ils Sont àsteure^ plus dêcatholi(jUes en autorité, et beaacôUp moins en nombre. M. de Montaigne y visita aussi les jésuites, et y eh trouva de bien scàvans. Mefcredy ihàtin 19 d'octobre, nous y desjeunasines. M. de Montaigne se plaigïioît fort de partir, estant à une journée du Dâdûbe sans le voir, et la ville d'Onlni^, où il passé, et d'un hein à une demie journée au delà qui se nome Sourbronne^. C'est unbeing,enplât paîs, d'eau freche qU'oa échauffe poiir s'en sëf vir* à boire ou à beigner : elPa quelque pîc(|Ut"è au ^oUst qui la rànd agréable à boire, propre &as rhàus dé teste et d'estoitiach ; Un Kéing fameux et où On est très thâgninqUefnafit logé pfîr loges fort bien accommodées, corne a Bade, à ce qu'on nous dict : mais le tamps de Thyver se avançoit fort, et puis ce ciiemin estoit tout au rebours du nostre, et eût falu revenif- encote Sut nos pas à Auguste: et M. de Montaigne fuïoit fort de repasser mesme chemin. Je laissai un escusson des armes de M. de Mon-

11) A celle Heure.— (S) Clm.,— {Sj.reul-etre HeiU)roo.

taigne au devant de la porte du poile où ii è*toii logé, qui estoit fort bien peint, et me cota* deux estas au peintre, et vint solds au menuisier*. Elle est beignée de la rivière de Lcchi Lycus. Nous passâmes un très-beaUpàls et fertile de bléds et vismès* coucher à

Brong^, cinq lieues, gros village en trè§ belle assiete, en la duché de Bavietes^ câtholicqUé. Kous en pâriîtnes lendeméin qui fut jeudy 20 d'octobre, et après avoir Continué unegraikT- J)leine de bled (car ceste contrée n'apioint de vins), et puis une prairie autant que la veUe se peut étândre, vismes disner à

Munie, quatre lieues, grande ville environ corné Bourdeaus. principale du duché dé Bàvieres, où ils ont^ leur maistresse demure sUr la rivière d'Ysér, Isler. Elle a un beau chasteàu et les plus belles écuries que j'aye jamais veUës en France n^ Italie, voûtées, à loger deux cèHs chevàftx. Cest une ville fort catholicque, peuplée, belle et inarehande. Depuis une journée au dessus d'Auguste, on peut faire estât, pdtir la despensé, à quatre livres par jour, hbîiie et Chevai, et quaratite solds home de pied, p6xi le iiiôins. I^obS y trouvâmes dés rideâus en nôi chambrés et {)Oulnt de ciels 6, et toutes choSeS au demoùrant fort propres. Ils neiolent leurs plaochierS aidUt' de la sieure de bois qu'ils font bouillir. On hache partout eh ce pâîs là des raves et flaveaus,avéc ttiéme Soulrtet pressé com'on bât les bleds; sept ou huict homrUes ayant en chaque melâ des grands couteaUs y battent avet; ûiesure dans des vesseaUs, côiiië nds ttediis : ciëîâ ^ért,côineietirS fchoos càhtiky à mette ââler pbur t'hivét. îts rampll^sentde ces deus fruits là, faon pas teurs jardins, mais leurs terrés âuS chahs, et ert font iliestiveS*. Le duc qui y est à presant â e|)tJusé la sUr^ dé M. dé LOrràine^^, et en â deux enfâhs mâles grândetS et une fiHe. Ils sofat deux frères en ttiesme vilfe-, ils estoinin allés à la chasse^ et daines et tout, le jbur 4Ûb nous y tûdlés. Lé i^endrédy niattn nous éii pârlinies, et au irâvéKs dés forétS dudit dUc, vismés un notiibi-é lilQby dé bestéS rousses 12 à tropéâttx, CîJthfe riiotltoili, Et viiiffieS d'une trete à Kinief, chetif petit village, six lieues, en lato Coula.— (2) Pour la bordure ou te cadre.— p^ vbmiM.— H) Bmck. (5) Les Ûecteurs de Ba^re. — (6: CieU de lit. — (7) Area — (8) Récolles.— (9) Sœur. — (tojeterfcs D oaChar teElIL — (li) Et leur soile. — (IS) Fauves.

VOYAGES

dite duché. Les jésuites, qui gouvernent fort en cesle contrée, ont mis un grand mouvemant, et qui les fait haïr du peuple, pour avoir faict forcer les prestres de chasser leurs concubines, sous grandes peines ; et à les en veoir pleindre, il sambie qu'antiennemant cela leur fust si toléré qu'ils en usoint comme de chose légitime ; et sontencor après à faire là-dessus des remonstrances à leur duc. Ce sont là les premiers eufs qu'on nous eût servy en Allemaigne en jour de poisson, ou autremant, sinon en des salades, à quartiers. Aussi on nous y servi des gobelets de boisa douilles 1 et cercles, parmi plusieurs d'arjant. Ladamoiselle^ d'une meson de janti'home, qui estoit en ce village, envoïa de son vin à M. de Montaigne. Le samedy bon matin, nous en partimes ; et après avoir rancontré à nostre mein droite la rivière Yser, et un grand lac au pied des mons de Bavière^ et avoir monté une petite montaigne d'une heure de chemin, au haut de laquelle il y a une inscription qui porte qu'un duc de Bavière avoit faict percer le rochier il y a cent ans ou environ, nous nousengouflrames tout à faict dans le vantre des Alpes, par un chemin aysé, commode et amusement ■* entretenu, le beau temps et serein nous y aydant. A la descente de ceste petite montaigne , nous rencontrâmes un très-beau lac d'une lieue de Guascogne de longueur et autant de largeur, tout entourné de très-hautes et idaccessililes montaignes; et suivant toujours ceste route, au bas des mons, rancontrions par fois de petites pleines de preries très-plesantes, où il y a des demeurs^ ; et virismes coucher à

Mitevol**, petit villageauduc de Bavière, assez bien logé" le long de la rivière d'Yser. On nous y servit les premières châtaignes que on nous avoit servi en Allemaigne, et toutes crues. Il y a là une éiu<ve en rhostellerie où les passants ont accoutumé de se faire suer, pour un bats et demy. J'y allai* cependant que messieurs soupoint. 11 y avoit force Allemans qui s'y faisoint corneter^ et seigner. Lendemein dimanche matin, 23 d'octobre, nous continuâmes ce santier entre les mons, et rencontrâmes sur icelui une porte et une meison qui ferme le

(1) Douves. — (2) C'est-à-dire, la damo, la femme d'un gentilhomme.— (Ti) Tegeriifce.

(4) Agréablement.

5) .Maisons. — (6) Miltewaid.— (7)Situé, assis. — (8) Le secrétaire de Montaigne. — (9) Ventouser".

passage. C'est l'antrée du païs de Tirol, qui appartient à l'archiduc d'Austriche : nous vinsmes disner à

Sefeldene*, petit village et abbaïe, trois lieues, plesante assiette ; l'église y est assez belle, fameuse d'un tel miracle. En 1384, un quidam, qui est nommé es tenans et aboutissans, ne se voulant contanter, le jour de Pasques, de l'hostie commune, demande la grande 2, et l'ayant en la bouche, la terre s'entrouvrit sous lui, où il fut englouty jusques au col î et s'ampouigna'^ au couin de l'autel \ le prestre lui osta cette ostie de la bouche. Ils montrent encore le trou, couvert d'une grille de fer, et l'autel qui a receu l'impression des doigts de cest home, et l'hostie qui est toute rougeastre, comme des gouttes de sang. Nous y trouvâmes aussi un escrit récent, en latin, d'un Tyrolien qui, ayant avalé quelques jours auparavant un morceau de cher qui lui etoit arrêté au gosier, et ne le pouvant avaler ni randre par trois jours, se voua et vint en ceste église où il fut soudein guery. Au partir de là, nous trouvâmes en ce haut où nous estions, aucuns beaus viJages ; et puis estans dévalés une descente de demie heure, rencontrâmes au pied d'icelle une belle bourgade bien logée, et au dessus, sur un rochier coupé et qui sambie inaccessible, un beau chasteau qui comande le chemin de ceste descente, qui est élroit et entaillédans le roc; il n'y a de longueur* un peu moins qu'il n'en faut aune charrete commune, come il est bien^ d'ailleurs en plusieurs lieus entre ces montagnes ; en manière que les charretiers qui s'y ambarquent ont accoutumé de retenir les charretes communes d'un pied pour le moins. Delà nous trouvâmes un vallon d'une grande longueur, au travers duquel passe la rivière d'Inn, qui se va randre à Vienne dans le Danube. On l'appelle en latin JEnus. Il y a cinq ou six journées par eau d'Insprug^ jusques à Vienne. Ce vallon sambloit à M. de Montaigne représenter le plus agréable paisage qu'il eust jamais veu ; tantôt se reserrant, les montaignes venant à se presser, et puis s'eslargissant

(1) Seefeld

(2) Apparemment celle qui était exposée sur l'autel, dans le suspcnsoir ou dans le soleil, et peut-être celle du célébrant. La chronique ou légende dit qu'il la prit de force.

(3) C'est-à-dire s'accrocha : ce qui donna le temps au prêtre de rattraper Tbostie. — (4) Ou plutôt de largeur. — (5) C'està-dire, comme on en trouve ailleurs.— (6! Innsbruck.

DE MONTAIGNE

asteure', de nostre costé.qui estions à mein gauche de la rivière, et gaignant du pais à cultiver et à labourer dans la pante mesme des mons qui n'esloint pas si droits ; tantosl de l'autre part ; et puis découvrant des pleines à deux ou trois étages l'une sur l'autre, et tout plein de bêles meisons de jantirhomes et des églises ;.et tout cela enfermé et emmuré de tous cotés de mons d'une hauteur infinie. Sur nostre costé nous decouvrimes dans une montaigne de rochiers un crucifix, en un lieu où il est impossible que nul home soit aie sans artifice de quelques cordes, par où il se soit dévalé d'en haut, lis disent que l'empereur Maximilien, aïeul de Charles V, alant à lâchasse, se perdit en ceste montaigne, et pour tesraoignage du dangier qu'il avoit échappé, fit planter ceste image. Ceste histoire est aussi peinte en la ville d'Auguste, en la salle qui sert aus tireurs d'arbalestes. rsous nous rendismes au soir à

Insprug, trois hcues, ville principale du comté de ïirol, JEnopontum en latin. Là se tient Fernand-, archiduc d'Austriche; une 1res belle petite ville et très bien bastie dans le fond de ce vallon, pleine de fonteines et de ruisseaus, qui est une commodité fort ordinere aus villes que nous avons veu en Allemaigne et Souisse. Les meisons sont quasi toutes batties en forme de terrasse. Nous logeâmes à la Rose, très bon logis ; on nous y servit des assietes d'estein. Quant aus servietes à la francèse, nous en avions des-jà eu quelques journées auparavant. Autour des licls il y avoit des rideaux en aucuns; et pour monstrer l'humeur de la nation, ils estoini beaus et riches, d'une certene forme de toile, coupée et ouverte en ouvrages, courts au demeurant et étroits, some^ de nul usage pour ce à quoy nous nous en servons, et un petit ciel de trois doigts de large, a tout force houpes. On me donna pour M. de Montaigne des linceuls où il y avoit tout au tour quatre doigts de riche ouvrage de passemant blanc. Corne en la pluspart des autres villes d' Allemaigne, il y a toute la nuict des jans qui crient les heures qui ont soné, parmi les rues. Partout où nous avons esté ils ont ceste coutume de servir du poisson parmi la cher ; mais non pourtant au contrere, aus jours de poisson, mesler de la cher, au moins à nous. Le iundy

MJ A celle heare.— (3) Go Ferdinand — <3) En somme, enht.

nous en partismes costoïant ladite rivière d'Inn à notre mein gauche, le long de ceste belle pleine. Noos alames disner à

Hala*, deux lieues, et fimes ce voïage seulemant pour la voir. Cest une petite ville corne Insprug, de la grandeur de Libourne ou environ, sur ladite rivière, que nous repassâmes sur un pont. C'est delà où se tire le sel qui fournit à toute l'AlIemaignej et s'en faict toutes les sepmeines neuf çans peins à un escu la pièce. Ces peins sont de l'epesseur d'un demy muy et quasi de ceste forme; car le vaisseau qui leur sert de moule est de ceste sorte. Cela appartient à l'archiduc; mais la despense en est fort grande. Pour le service de ce sel, je N'^is là plus de bois ensamble que je n'en vis jamais ailleurs : car sous plusieurs grandes poiles de lames de fer, grandes de trente bon pas en rond, ils font bouillir cest' eau salée, qui vient là de plus de deux grandes lieues, de l'une des montaignes voisines, de quoy se faict leur sel. Il v a plusieurs belles églises, et notamment celles des jésuites, que M. de Montaigne visita, et en fit autant à Insprug; d'autres- qui sont magnifiquement logés et accommodés. Après disner revismes encore ce costé de rivière, d'autant qu'une belle maison où l'archiduc Fernand d'Austriche se tient est en cest endroit, auquel M. de Montaigne vouloitbaiser les meins. Et y estoit passé au matin ; mais il l'avoit trouvé empesché au conseil, à ce que lui dit un certein comte. Après disner nous y repassâmes et le trouvâmes dans un jardin ; au moins nous pansâmes l'avoir entreveu. Si est-ce que ceus qui alarent vers lui pour lui dire que messieurs estoint là et l'occasion, rapportarent qu'il les prioit de l'excuser ; mais que le lendemein il seroit plus en commodité'; que toutefois, s'ils avoint besouin de sa faveur, ils le fissent entendre à un certein comte milanois. Ceste fredurs, joint qu'on ne leur permit pas seulemant devoir le chasteau, offenea un peu M. de Montaigne; et come il s'en plaignoit ce mesme jour à un officier de la maison, il lui fust respondu que ledit prince avoit respondu qu'il ne voïoit pas volontiers les François et /jue la maison de France estoit ennemie de la sienne. Nous revînmes à

(I) Hall sur non.— ^2) Religieux.

(3) Froideur. Ce mol est êcril suivaut la prononciation gasconne; on en iroiivera beaucoup d'rni!r.'»s écrits de même.

fn^prpug , deux hems. l-h nou^ yismes çj[) une église dix-huit effigies de bronze très belles des princes et princesses de la maison d'Austrjphe. I^ops allasmes aussi assister à une partie di} gpuper du cardjpal d'Austriche pt du mar7 qijis dç Burgaut, enfants dudit ^rchicjuc et d'une concubine , de la ville d' Auguste, fflle d'qn marchand, de laquelle ayant eu ces deux lils et ijon autres, il l'esppusa pour les legitinier;etceste mesnje anniée jaditefame esttrpspassée. Toute la cour er) porte encore le dueil. Leur service fut à peu-près come de nos princes ; la salle estoit tendue et le d^is et les cbèses de drap noir. Le c^rdin^l est l'aipé, et croig qu'il n'a pas vingt ans. Le marquis ne boit que du boucbetS et le cardinal du vin fort mcslé^, Ils n'ont point de nef', mais sont à demourant , et Ip service des viandes ^ nos^re mode- Quand ils yiepncï^t à se geojr, c'est un ppu loing de table, et on la leur approche toute chargée de vivres, \^ cardinal audegsus ; car le dessus est tousjours le costé df oit. Nous vismp§ en cp palais des jeux de paulfne et un jardin &ssez beau. Cest archiduc est grand bastjsseurpt deviseurde teljes cqrnrnodités. Nou§ visnfies chpz lui dix ou douze pièces de campaigne, portant corne un gros cpuf d'oïp, mpntép^ sur roues, le plus dorées et enrichies qu'il çst possible, et les pièces mesmes toutes dprées; elles x\e sont que de bois, niai§ la bouche est couverte d'une lame de fer et tout le dedans doublé de mesmelame; un sf^ul hQfP? en peut pprter une ^M col, et leur faipt tirer non pas si souvent, mais quasi aussi grands conp^ que de fonte. î^ous vismes en ^pp pli§steau, ans champ§, deus beufs d'une grandeur inusitée, tput grjs, à la tête blanche, que iV|. de Ferrare Ipi a donné; car ledit duc de ferrare a espousé-une de §es seurs, celui de Fjprance l'antre, celui de Mantpue une autre. Il en ^vpjt tfpjs à Hala, qu'on nomoit les trois llejne§ ; car aus filles de l'empereur on done ces titre§ là. çpme on en appelle d'autres conte§sps PU dncbesse^i h cause de leurs terres ; et leur donne-t-on Je sumpm dps royaumes que jouit ^ l'empereur. Des trojs, les deux sont mortes ; l^ trpisie§tçe y est ^pepre que M- de Montaigne ne fut^ voir; elle est renfermée corne relÎT

(I) Hipocras fait avec deTcau, du sucre et de la caiincUe. (•2) D'eau.

(3) pfui oq bolfe où se met le couvert des princes et des rois,— (4) Possède.— (6) Put.

gieuse;et a là reciieilli et estably lesje^uitep.ïlg tiennent là, que jedit archiduc ne peut pas laisser ses bien§ à ses enfants et qu'ils retournent aus successeurs de l'empire; mais ils ne nou§ surent faire cntandre la cause, et ce qu'ils disent de la famé, d'autant qu'elle n'estpit point de lignée convenable, puis qu'il l'épousa, chacun tient qu'elle estoit légitime, et les enfants il n'y a pas d'apparance; tant y a qu'il faict grand amas d'escus pour avoir de quoy leur donner. Le mardy nous partismes au matin et reprismes noslre chemin, traversantcesteplcine et suivant le santier des montaignes. A une lieue du logis montâmes une petite montaigne d'une heure de hauteur, par un chemin aysé. A mein gauche nousavionslaveuede plusieurs autres montaignes, qui, pour avoir l'inclination plus étendue et plus molle, sont ramplies de villages, d'églises, et la pluspart cultivées jusques à la cime, très plesantes à voir pour la diversité et variété des sites. Les mons de mein droite éloint un peu plus sauvages et n'y avoit qu'en des endroits rares où il y eût habitation. Kûus passâmes plusieurs ruisseaus ou torrans, aiant les cours divers ; et sur nostre chemin, tant au haut qu'au pied de nos montaignes, trouvâmes force gros bourgs et villages et plusieurs belles bostelleries , et entr'autres choses deus chasteaus et mesons de jantils^homes sur nostre mein gauche. Environ quatre lieues d'Insbroug, à nostre mein droite,sur un chemein fort étroit , nous rencontrâmes un tableau de bronze richement labouré, ataché à un rochier avec ceste inscription latine : « Que l'empereur « Charles cinquiesme revenant d'Espaigne et « d'Italie, de recevoir la couronne impériale, « et Ferdinand, roi de Honguerie et de Bohême, » son frère, venant de Pannonie, s'entre-cher- « chans, après avoir esté huit ans sans se voir, « se rencontrarent en cest endroit, l'an 1530, et « que Ferdinand ordonna qu'on y fit ce mé- « moire, •> où ils sont représantés s'emhrassant l'un l'antre. Un peu après, passant audessous d'un portai qui enferme le chemin, nous y trouvâmes des vers latins faisant mantion du passage dudict empereur et logis en ce lieu là, ayant prins le roi de France* etïlome^. M. de Montaigne disoit s'agréer fort en ce détroit,

(t) François 1er fait prisonnier à Pavie. (:2) Rome fiit prise par le connétable de Bourbon, que Celliui prétend avoir tué.

DE MOPîTAlGNE.

pour la diversité dos objects qui se presaptoint, et n'y trouvions incommodité que dç la plus espesse et insupportable poussière que nous eussions jamais santy, qui nous accompaigna en cest entre-deus des montaignes. Pix heures après M. de Montaigne disoit que c'estoit la Tune de ses tretes. Il est vrai que sa coustume est, soit qu'il aye à arrc^ter en chemin ou non, de faire manger l'avoine à ses chevaus avant

f)artir du malin au logis. Nous arrivan)es, et ui, tousjours à jun, de grand nuict à

Sterzinguen, sept lieues. Petite ville dudjt comtéde TiroKassés jolie, audessus de laquelle, à un quart de lieue, il y a un beau chasteau neuf. On nous servit là les peins tout en rond, sur la table, jouins l'un à l'autre. En toute l'Aliemaigne, la moustarde se sert liquide çt est du goust de la moustarde blanche de Franc§. l^ vinaigre est blanc partout. Il ne croit pas du vin en ces montaignes, oui bien du bled en quasi assez grand'abondanee pour les habitans ; mais on y boit de très bons vins blancs. Il y a une extrême sûreté en toqs ces passages, et sont exlrememant fréquentés de marchands, voituriers et charretiers. Nous y eusmes, au lieu du froid de quoy on décrie ce passage, une cha^ leur quasi insupportable. Les famés de ceste contrép portent des bonnets de drap tout pareils à nos toques, et leurs poils tressés et pai)dans comme ailleurs!. ^. de Montaigne, rancontrant une jeune belle garse^ en un église, lui demanda si elle ne sçavoit pas parjer latin, la prenant pour un escolier. Il y avoit là des rideaus aus licts qui estointde grosse toile teinte en rouge, mi-partie par le travers de quattre en quattre dpis, l'une partie estapt de toile pleine, l'autre les (i}ets tirés. Nous n'avons tfouyé nulle çfiambre ny salle, en tout notre voyage d'Allemaigne, qui ne fût lambrissée, estant les plançhiers fort bas. M- de Montaigne eut çeste nuict la coljcque deus pu tFois heyre§, bien serré, à ce qu'il dit le lenden)ein ; et ce lendemein à son lever fit une pjerre de mqienne grosseur, qui se brisa ayséemant. Elle estQit jaunastre par le dehors, et brisée, au dedans plus blaiachastre. Il s'egtoit niQrfQïidu b jour

(1) Les cheveux tressés et avec les treœes |oinbantes, comme dans plusieurs parties de la Suisse.

(2) On nunimDJt auiretois ainsi les jeunes fllles, sans y attacher r<en d'injurieux : garce est le (êminin c!fi gars et garçon

auparavant et se trouvoit mal. il n'avoit eu l^ colicque depuis celles de Plommieres'. Cete-c| lui Qstaune partie du soupçon en quoy il estait, que il lui etoit tombé audit Plommicres plus de sftbie en h vesaie qu'il n'en avoit randu, et creignoit qu'il s'y fust arrcslé là quelque matière qui se print et colast ; mais voiant qu'il avoit rendu ceste ci, U trouve raisonnable de crère qu'elle se fût attaché aus autres, s'il y en eust eu. Dès le chemin il seph^ignoitdesesreins, qui fut cause, dict-il, qu'il alongea cete trete, estimant estrç plus soulagé à cheval qu'il n'eiit esté ailleurs. Il apella en ceste ville le maistre d'école, pour l'entretenir de son latin; mais c'estoitunsot de qui il ne put tirer nulle instruction des choses du païs. tendemein, après desjiiner, qui fut mercredy 26 d'octobre, nous partinaes de là par une plaine de la longueur d'un demy quart de lieu, ayant la rivière de Aïsoc^ à nqstre ÇQSté droit- Cc§te pleine nous dura environ deus Ueyes, et audessus des montaignes voisines 3, plqsiears lieus cultivés et habités et souvent entiers *, dont nous ne pouvions diviner les avenues. Il y a sur ce chemin quattre ou cinq chasteaus. Nous passâmes après la rivière sur un pont de bois, et la suivimes de l'autre posté. Nous trouvâmes plusieurs pioniers qui acQutroint les ehemins, sulemant parce qu'ils estoint pierreux, environ ? corne en Pcrrigort. Nous montâmes après, au travers d'un portai de pierre» sur un haut, où nous trouvâmes une pleine d'une lietie ou environ ; et en découvrions, de là la^ rivière, une autre de pareille hauteur; mais toutes deus stériles et pierreuses. Ce qui restoit le long de la rivière au dessous de nous, c'est de très belles preries. Nous vînmes souper d'une trete à

3nxe7, quatre lieues, très belle petite ville, au travers de laquelle passe cete rivière ?, sous un pont de bois : c'est un évesché. Nous y vismes deos très belles églises, et fumes logés à l'Aigle, beau logis. Sa pleine n'est guiere large ; mais les montaignes d'autour, mesmes sur nostremein gauche, s'estandent si mollemant qu'elles se laissent testonner et peigner jusque* aïjs oreilles. Tout se voit ramply de clochiers et de villages bien haut dans la raontaigne, et

(1) Plombières. — (i) Elsak.— (31 Suppléez nom vdiom — (4) Plains^ unis.— (5) A peu près.

(6) Ai>-dela de.-7-(7) Brixen.* — («) L'Eisak.

VOYAGES

près de la ville, plusieurs belles maisons très plesammant basties et assises. M. de Montaigne disoit : « Qu'il s'etoit toute sa vie mesfié du ju- «' geraant d'autruy sur le discours des commo- » dites des pais estrangiers, chacun ne sçachant « gouster que selon l'ordonnance de sa cous- « tume et de l'usage de son village ; et avoit - faict fort peu d' estât des avertissemans que « les voiageurs lui donnoint : mais en ce lieu, « il s'esmerveilloit encore plus de leur bestise, « aïant, et notamant en ce voïage, ouï dire que -l'entredeus des Alpes encestendroitestoit plein « de difficultés, les meurs des homes estranges, « chemins inaccessibles, logis sauvages, l'air « insuportable. Quant à l'air, il remercioit Dieu « de l'avoir trouvé si dous, car il inclinoit plus- « tost sur trop de chaud que de froit ; et en « tout ce voïage, jusques lors, n'avions eu que «trois jours de froit, et de pluie environ une « heure ; mais que du demourant s'il avoit à « promener sa fille, qui n'a que huit ans *, il «' î'aimeroit autant en ce chemin qu'en une « allée de son jardin; et quant aus logis, il ne « vit jamais contrée où ils fussent si drus semés « et si beaus, aïant tous-jours logé dans belles « villes bien fournies de vivres, de vins, et à « meilleure raison qu'ailleurs ». Il y avoit là une façon de tourner la broche qui estoit d'un engin à plusieurs roues, où montoit à force une corde autour d'un gros vesseaude fer. Elle, venant à se débander, on arrestoit son reculemant, en manière que ce mouvement duroit près d'une heure, et lors il le failloit remonter: quant au vent de la fumée, nous en avions veu plusieurs. Ils ont si grande abondance de fer qu'outre ce que toutes les fenestres sont grillées et de diverses façons, leurs portes, mesraes les contre -fenestres sont couvertes de lames de fer. Nous retrouvâmes là des vignes, dequoy nous avions perdu la veue avant Auguste 2. Icy auioar, la pluspart des maisons sont voûtées à tous les étages ; et ce qu'on ne sçait pas faire en France, de se servir de tuile creux à couvrir des pantes fort étroites, "ils le font en AUemaigne, voire et des clochiers. Leur tuile est plus petit et plus creux, et en aucuns lieus plâtré sur la jouinture. INous partîmes de Brixe

(1) Lëouor, fille unique de Montaigne. Il fait son éloge, Essais, liv. II, c. 8 ; et liv. m, c. S. Voyez aussi les Lettres de Vasquier.liv. XVIII, lell. 1.

{■i) Auï<bourg.

lendemein matin, et rencontrâmes ceste mesme valée fort ouverte, et lescou^teaux la pluspart du chemin enrichis de plusieurs belles maisons. Aïant la rivière d'Eysoc sur notre mein gauche, passâmes au travers une petite villette, où il y a plusieurs artisans de toutes sortes, nommée Clause': de là vinsmes disnerà

Colman^, trois lieues, petit village où l'archiduc a une maison de pleisir. Là on nous servit des gobelets de terre peinte parmy cens d- argant , et y lavoit-on les verres avec du sel blanc; et le premier service fut d'une poile bien nette, qu'ils mirent sur la table a tout ^ un petit uistrumant de fer, pour l'appuyer et lui hausser la que*. Dans ceste poile, il y avoit des œufs pochés au burre. Au partir de là, le chemin nous serra un peu, et aucuns rochiers nous pressoint de façon que le chemin se trouvoit estroit pour nous et la rivierre, ensamble nous estions en dangier de nous chocquer, si on n'avoit mis entr'elle et lespassans une barrière de muraille, qui dure en divers endroits plus d'une lieue d'Allemaigne. Quoyque la pluspart des montaignes qui nous touchoint làsointdesrochie/s sauvages, les uns massifs, les autres crevassés et enterompus par l'ecoulemant des torrans, et I autres escailleus qui envoyent au bas pièces infinies d'une étrange grandeur, je crois qu'il y faict dangereux en tems de grande tourmente, corne ailleurs. Nous avons aussi veu des forets entières de sapins, arrachées de leur pied etamportans avec leur cheute des petites montaignes de terre, tenant à leurs racines. Si est-ce que le païs est si peuplé, qu'audessus de ces premières montaignes nous en voyions d'autres plus hautes cultivées et logées^ , etavonsaprins qu'il y a audessus des grandes et belles pleines qui fournissent de bled aus villes d'audessous, et des très riches laboureurs et des belles meisons. Nous passâmes la rivière sur un pont de bois, de quoy il y en a plusieurs, et la mismes à nostre mein gauche. Nous descoûvrimes , entr'autres, un chasleau a une hauteur de montaigne la plus eminente et inaccessible qui se presentast à nostre veue, qu'on dict être un baron du païs, qui s'y tient et qui a là haut un beau pais et belles chasses. Audelà de toutes ces montaignes, il y en a tous-jours une bor-

(1) Klausen. — (2) KoUmann. — (3) Avec.— (4) Queue. (5) Habitées.

DE MONTAIGNE

dore des Alpes : colles-là, on les laisse en paix. Et brident l'issue de ce détroit, de façon quil lUl tous-jours revenir à nostre canal eiressoriir par l'un des bouts. L'archiduc tire de ce comté de Tirol, duquel tout le revenu consiste en ces montaignes, trois çans mille florins par an; et a mieus de quoi de là, que du reste de tout son bien. Nous passâmes encore un coup la ri\ iere sur un pont de pierre, et nous rendisuies de bonne heure à

Boslan* , quatre lieues, ville de la grandeur de Libourne, sur ladite rivière, assez mal plesanie au pris des autres d'Allemaigne ; de façon que M. de Montaigne s'ccria « qu'il connoissoit bien « qu'il commançoit à quiter l'AUemaigne : «les ruc's plus estroites, et point de belle place pubiicque. Ily restoit encore fontaines, ruisseaus, peintures, et verrières. Il va là si grande abondance de vins qu'ils en fournissent toute l'AUemaigne. Le meilleur pein du monde se mange le long deces montaignes. Nousyvismesfeglise qui est des belles. Entre autres, il y a des orgues de bois; elles sont hautes, près le crucilix, devant le grand autel; et si 2 celui qui les sone se tient plus de douze pieds plus bas au pied du pilier où elles sont attachées ; et les soufflets sont audelà le mur de l'église, plus de quinze pas derrière l'organiste, et lui fournissent leur vent par dessous terre. L'ouverture oii est cete ville n'est guiere plus grande que ce qu'il lui faut pour se loger; mais les montaignes mesmes sur notre mein droite, estandent un peu leur vautre et Talongent. De ce lieu M. de Montaigne escrivit à François Hottoman, qu'il avoit veu à Basle : « Qu'il avoit pris si grand plesir à la vi- " siiaiion d'Allemaigne, qu'il l'abandonnoit à « grand regret, quoyque ce fût en Italie qu'il » aloit ; que les etrangiers avoint à y souffrir « corne ailleurs de l'exaction des hostes, mais « qu'il pensoit que cela se pourroit corriger 3, « qui ne seroit pas "à la mercy des guides et « truchemans qui les vandent et participent à « ce profit. Tout le demourant * lui sen)bloit « plein de commodité et de courtoisie, et sur- «tout de justice et de siireté». Nous partîmes de Botzan le vendredy bon matin, et vînmes donner une mesure d'avoine et desjûner à Brounsol», deux lieues, petit village audessus

(1) Baatzen.— (^ Et aussi.— (3) Sousentendu : par celui, par le voyageur qui, eic— {4) Toul le lesle...— (5) BranzoL

duquel la rivière d'Eysock, qui nous avoit conduit jusques là, se vient mesler à celle d'Adisse', qui court jusqu'à la mer Adriatique, ei court large et paisible, non plus à la mode de celles que nous avions rencontré parmy ces montaignes, audessus bruiantes et furieuses. Aussi ceste pleine, jusques à Trante, commance de s'alargir un peu, et les monleignes à baisser un peu les cornes en quelques endrets; si estce qu'elles sont moins fertiles par leurs flancs que les précédentes. Ily a quelques maretsence vallon qui serrent le chemin, le reste très aysé et quasi tous-jours dans le fons et plein. Au partir de Brounsol, à deux lieues, nous rencontrâmes un gros bourg - où il y avoit fort grande affluence de peuple à cause d'une foire. Delà un autre village bien basli, nomé Solorme^, où l'archiduc a un petit château, à nostre mein gauche, en étrange assiette, à la teste d'un rochier. Nous en vinsmes coucher à

Trante, cinq lieues, ville un peu plus grande que Aagen *, non guieres plesanie, et ayant du tout perdu les grâces des villes d'Allemaigne : les rues la pluspart étroites et tortues. Environ deux lieues avant que d'y arriver, nous estions entrés au langage italien. Ceste ville est mypartie en ces deux langues ; et y a un quartier de ville et église qu'on nome des Allemans, et un prêcheur de leur langue. Quant aus .nouvelles religions, il ne s'en parle plus depuis Auguste ^. Elle est assise sur cete rivière d'Adisse^. Nous y vismes le dôme, qui samble estre an batimant fort antique ; et bien près de là, il y a une tour quarrée,qui tesmoingne une grande antiquité. Nous vismes l'église nouvelle, Notre Dame, où se tenoit "^ notre concile. Il y a eu ceste église des orgues qu'un home privé y a données, d'une beauté excellente, soublevées en un- bâtiment de mabre *, ouvré et labouré de plusieurs excellentes statues, et notamment de certins petits enfans qui chantent^. Ceste église fut bâtie, cora'elle dict, par Bernardus Clesius, Cardinalis, l'an 1520, qui est oit evesque de ceste ville et natif de ce mesme lieu. C'estoit une viUe libre et sous la charge et empire de

(1) L'Adise.— (2) Xeumark4.— "Si Saluru. (4) Agen, capitale de TAgeiiois, dans la Gascc^ne, patrie de Joseph Scaliger.— (5) Ausslwurg.— (6) D'Adige.

(7) C'esl-à-dire, où s'émit tenu le dernier cuDcile cecuménique, qui dura près de dix-huit ans, et ne finit qu'en «363.

(8) Uarbre. Le peuple dit encore màbre, et àbre, pour arbre

(9) Des automates à la Vauranson ou à In Richard,

VOYAGES

l'evesque. Pepujg, à une nécessité de guerre contre les Vénitiens, ils apelarent le comte de Tirol à leurs secours, en récompense de quoy il a retenu certaine authorité et droit sur leur ville. L'évesque et luy contestent, mais l'evesque jouit, qui est pour le presant le cardinal Madruccio. M. de Montaigne disoit, « qu'il « avoit remerqué des citoyens qui ont obligé « les villes de leurs naissances, en chemin, les ^ Foulcres à Auguste , ausquels est deu la « pluspart de l'ambellissemant de cete ville , « car ils ont ramply de leurs palais tous lescar- « refours, et les églises de plusieurs ouvrages, " et 1 ce cardinal Clesius : car outre ceste église « et plusieurs rues qu'il redressa à ses despans, " il fît un très beau batimant au chasteau de la « ville » . Ce n'est pas au dehors grand chose, mais audedans c'est le mieus meublé et peint et enrichi et plus logeable qu'il est possible de voir. Tous les lambris dans le fons ont force riches peintures et devises ; la bosse fort dorée et labourée ; le planchier de certene terre, durcie et peinte come mabre ?, en partie accommodé à nostre mode, en partie à l'allemande, avec des poiles. Il y en a un entr'autres faict de terre brunie airein, faict à plusieurs grands personnages, qui reçoivent le feu en leurs mambres, et un ou deus d'iceus près d'un mur, rendent l'eau qui vient de la fontene de la court fort basse audcssous : c'est une belle pièce. Nous y vismes aussi, parmy les autres peintures du planchier, un triomphe nocturne aux flambeaus^ que M. de Montaigne admira fort. Il y a deux ou trois chambres rondes ; en l'une, il y a une inscription*, que «ce Clesius, l'an 1630, « estant envoyé, au coronnemant de l'empereur " Charles V qui fut faict par le pape Clemant «{ VII, le jour de Sainct Mathias, ambassa- « dur de la part de Ferdinand, roi de Hongrie « et Bûëme, comte de Tirol, frère dudit empe- « reur, lui estant evesque de Trante, il fut faict « cardinal» ; et a faict mettre autour de la chambre et pendre contre le mur les armes et noms des jantilshomes qui l'accompagnarent à ce voïage, environ cinquante, tous vassaus de cest evesché, et comtes ou barons. Il y a aussi une tr^ppp en l'une des dites chambres, par où il pouvoit se couler en la ville, sans ses portes. Il

{1} Ams» que.— (3) En stuc ouraarhre factice. (3) VraiseiiiMat)|enippt une fête de nuif. (♦) Portant.

y a aussi deux riches cheminées. Cestoit un bon cardinal. Les Foulcres ont bâti, mais pour le service de leur postérité ; celui-ci pour le pu^ bhc : car il y "a laissé ce chasteau meublé de mieux de çant mille escus de meubles, qui y sont encore, aus evesques successeurs ; et en la bourse publicque des evesques suivans, çant cinquante mille talers * en arjant contant, de quoy jouissent sansinterest du principal; et si ont laissé son église Nostre-Dameimparfaicte,et lui assez chetisvement enterré. Il y a entr'autres choses plusieurs tableaus au naturel et force Cartes. Les evesques suivans ne se servent d'autres meubles en ce château, et en, a pour les deus sesons d'hiver et d'esté, et ne se peuvent aliéner. Nous somesasture^ aux milles d'ItaUe, desquels cinq milles reviennent à un mille d'Allemaigne; et on conte vingt-quatre heuresfaict, partout, sans les mi partir ^. Nous logeâmes à la Rose, bon logis. Nous partîmes de Trante, samedy après disner, et suivîmes un pareil chemin dans cete vallée eslargie et flanquée de hautes montaignes inhabitées, aiant laditte rivière d'Adisse * à nostre mein droite. Nous y passâmes un chasteau de l'archiduc, qui couvre le chemin, come nous avons trouvé ailleurs plusieurs pareilles clostures qui tiennent les chemins sujects et fermés; et arrivâmes, qu'il estoit desjà fort tard (et n'avions encore jusques lors tasté de serein, tant nous conduisions regléement nostre voïage) à

Rovere^, quinze milles, ville appartenant audict archiduc. Nous retrouvâmes là, quant au logis, nos formes; et y trouvâmes à dire, nonsulemant la neteté des chambres et meubles d'AUemaigne et leurs vitres, mais encore, leurs poiles; à quoi M. de Montaigne trouvoit beau-

(f) Ou Ihalers, iponnaie d'arsont d'Allemagne. Le thaler, de Prusse vaut quatre francs quatre-vingt çenlimes d'argent de France.

(2) A celte heure.

(ô) Ceci meriie une explication, et c'est M. delà Lande, de l'Académie des Sciences, qui nous la fournira; la ipatièrc est bien du ressort d'un astronome, qui, de plus, a voy asê dans le pays. Voici ce qu'on lit dans |a préface du Voyage d'un Français en Italie, dans les années 1703 et 1706, ouvrage de M. de la Lande : «Les Italiens comptent vingt-quatre heures « de suite, depuis un soir jusqu'à Tantre. La vingt-quatrième « heure sonne une (Jemj- heure après le coiicher du goieil, (( c'est-à-dire, à la nuit tombante, et lorsqu'on commence à ne « pouvoir lire qu'avec peine. Si la nuit dure dix heures et le « jour quatorze, on dit que le soleil se lève à di?. heures, et qu'ii « est midi à dix-sept heures. »-(4) D'Adige.-(a) Roveredo.

DE MQIiTAîGNE

CQup plus (J'ftUance qu'ans cbcnoinées. Qasnt aH9*'vivrpg, Jeg pcrevUscs nous y faillirent ; ce que JJ. d.e Montaigne rcmerqupit, pour grand' n)grvei|jp, leur en avoir esté seryi ipus k-'s repa^ depuis Plommiercs, et prè^ de deuj. çans lieues de païs. Ils mangent là, et le long de ces niontaignes, fprt ordinairement des escargots* beaucoup p)g§ grands et gras qu eu France, et HftD de si l)on goust. IJs y mangent aui»si des truffes qu'ils pelpni et puis les metent à petites lèches à rhuile et au vinaigre, qui ne sont pas niauvaiseg. A Tranie on eu servit qui estoint gardées un an. De nouyeau, et pour le gouet de M- de Montaigne, nous y trouvâmes force oranges, citrons et olives. Aus licts, des rideaus découpes, soit de toile ou de cadis, k grandes liandes, et ratacbés de louin à louin*. M. de Montaigne regrettoit aussi ces licts qui se mettent pour couverture en Allcmajgue*. Ce ne sont pas licts tels que les nôtres, mais de duvet fort délicat, enfermé dans de la futene bien blanche, sus bons logis. Ceus de dessous en Al'emaigne mesme ne sont pas de ceste façon, et ne s'en peut-on servir à couverture sans incommodité. Je croy à la vérité que, s'il eut été $u| avec les siens, il fut allé plustoi à Cracovie PU vers la Grèce par terre, que de prendre le tour vers lltalie; mais le plesir qu'il prenoit à yisjter les païs inconnus, lequel il trouvoit si dous que d'en oublier la foiblesse de son aage et de sa santé, il ne le pouvait imprimer à nul de la troupe, chacun ne demandant que U re^ trete. lÀ où il avoit accoutumé de dire «qu'ar " près avoir passé une nuict inquiette, quand au matin il venoit à se souvenir qu'il avoit à voir DU une ville ou une nouvelle contrée, il se le- « voit avec désir et allégresse. " Je ne le vis jamais las ny moins se pleingnant de ses doleurs, ayant l'esperit, et par chemin et en logis, si tandu à ce qu'il raoconiroit et recherchant toutes occasions d'entretenir les etrangier^, que je crois que cela amusoit son mal. Quand on se pleingnoit à luy de ce que il conduisoit souvent la troupe par chemins divers et contrées, revenant souvent bien près d'où il étoit party (ce qu'il faisoii, ou recevant l'advertissemant de quelque chose digne de vqir, ou chanjant 4 avis selon les occasions), il respondoit :

(t) C'e^t -une espèce de gros limaçon ; on en mange en Bourgogne el surtout dans le Morvant- — (i) C'est-à-diro festonnés. (3) Des édredons qu'il nomme coiies.

• qu'il n-aloit, quant à luy, en nul lieu que 1»

• oJ4 il se trouvoit, et qu'il ne pouvoit faillir ny « tordre sa voïe, n'aïani nul project que de se " promener par des lieus inconnus ; et pourven « qu'on ne le vit pas reiumber sur mesme voie « et revoir deus fois mesme lieu, qu'il ne faisoil « nulle faute à son dessein. Et quant à Rome, « où les autres visoint, il la desiroit d'autant « moins voir que les autres lieus, qu'elle estoit « connue d'un chacun et qu'il n'a voit* laquais « qui ne leur peust* dire nouvelles de Florence « et de Ferrare. "Ildisoit aussi : «qu'il luisam-r <f bloit estre à mesmes^ cens qui lisent quelque « fort plesant conte, d'où il leur prent creinte « qu'il vieigne bienlost à finir, ou un beau lii» vre; lui de mesme prenoit si grand plesir à f* voïager qu'il haïssoit le voisinage du lieu où « il se deust reposer, et proposoit plusieurs des- « seins de voïager à son eise, s'il pouvoit se - randre seul. » Le dimanche au matin, aïant envie de reconnoitre le lac de Garde, qui est fameus en ce païs là et d'où il vient fort excellant poisson, il loua trois chevaus pour lui et le^ seigneurs de Caselis et de Mattecouion, à vingt B.'^ la pièce; et M. d'Estissac en loua deux au* très pour lui et le sieur du HautoyS, et, sans aucun serviteur, laissant leurs chevaus en ce logis (à Rovere) pour ce jour, ils s'en ailarent disner à

Torbolé^, huiet milles, petit village de la jurisdiction de Tirol. Il est assis à la teste de ce grand lac. A l'autre costé de ceste teste, il y a une villelte et un chasteau nomé la Riva, là où ils se firent porter sur le lac, qui est cinq milles aler ef autant à revenir; et firent ce cher min avec cinq tireux en trois heures ou envir ron. Ils ne virent rien audit la Riva que ane tour qui samble estre fort antienne, et, par rancontre, le seigneur du lieu, qui est le seigneur Hortiiuato Madruccio, frère du cardinal, jwur eest heure éyesque de Trantc. Le prospect du lac contre bas est infini, car il a trente cinq milles de long. La largeur et tout ce qu'ils en pouvoint découvrir tfestoit que desdits cinq

(I) 9H'il n> gv^jt.-g) ^u-(5) çammp, ceux,efç.— {fl B?|s.

(5) Qp vor» ici la compagnie d^ Montaigne augnieôlëe (^e deux maitres; mais il y a bien de l'apparence qu'As étalent partis toiK eiis<>nibl«. Le premier feuiilet du manuscrit qui manque nous aurait peut-être donné quelques lumières sur la personne de H. de Caselis. On Terra plus bas ce M. de Caselis les quitter à Padouc. M. du Hautoi était un gentlltiomnie lorrain.

(6i Terbole, à r°itrémilé septentrionale du lac de Garda.

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milles. Geste teste est au comté de Tirol, mais tout le bas d'une part et d'autre, à la seigneurie de Venise, où il y a force bêles églises et tout plein de beaus parcs d'oliviers, orangiers et autres tels fruitiers. C'est un lac suject à une extrême et furieuse agitation quand il y a orage. L' environ du lac ce sont montaignes plus rechignées et sèches que nulles autres du chemin que nous eussions vues, à ce que lesdits sieurs raportoint; ajoutant qu'au partir de Rovere ils avoint passé la rivière d'Adisse* et laissé à mein gauche le chemin de Vérone, et estoint antres en un fops où ils avoint trouvé un fort long village et une petite vilette ; que c'estoit le plus aspre chemin qu'ils eussent veu, et le prospect le plus farouche, à cause de ces montaignes qui ampeschoient ce chemin. Au partir de Torbolé revindrent souper à

Rovere , huit milles. Là ils mirent leurs bahus sur de ces zattes^, qu'on apppUoit flottes en Alleinaigne,pour les conduire à Vérone sur laditte rivière d'Adisse, pour un tleurin^, et j'eus la charge landemein de ceste conduite. On nous y servit à soupper des œufs pochés pour le premier service, et un brochet, parmi grand foison de toute espèce de cher. Landemein, qui fut lundy matin, ils en partirent grand matin ; et suivant ceste valée assés peuplée, mais guieres fertile et flanquée de hauts monts esceuilleus* et secs, ils vindrentdisnerà

Bourguet, quinze milles, qui est encore du comté de Tirol; ce comté est fort grand. A ce conte^, M. de Montaigne s'informant si c 'estoit autre chose que ceste vallée que nous avions passée, et le haut des montaignes qui s'estoient presantées à nous , il lui fut respondu : «* qu'il y « avoit plusieurs tels entre-deus de montaignes « aussi grands et fertiles,et autres belles villes, « et que c'estoit comm'une robe que nous ne «voyons que plissée; mais que si elle estoit « espandue ce seroit un fort grand pays que le «Tyrol.» Psous avions lousjours la rivière à nostre mein droite. Delà, partant après disner,suivimes mesme sorte de cheminjusquesà Chiusa, qui est un petit fort que les Vénitiens ont gaigné, dans le creus d'un rocher sur ceste rivière d'Adisse, du long duquel nous descendismes par une pente roide de roc massif, où les che-

(1) D'Adige. — (■>) Radeaux. — (5) Florin. — (4) Remplis de précipices, d'Ocuetis. — (l>) Coaiple.

vaus assurent mal-ayséemant leurs pas, et au travers dudict fort, où l'Estat de Venise, dans la juridiction duquel nous étions antres un ou deux milles après estre sortis du Bourguet, entrelient vingt-cinq soldats. Ils vinrent coucher à

Volarne , douze milles, petit village et misérable logis, comme sont tous cens de ce chemin jusques à Vérone. Là, du chasteau du lieu, une damoiselle, fille, seur du seigneur absant, envoya du vin à M. de Montaigne. Landemein matin ils perdirent du tout les montaignes à mein droite, et laissaient louin à costé de leur mein gauche des collines qui s'entre-tenoint. Ils suivirent long-temps une plene stérile, et puis approchant de ladite rivière, un peu meilleure et fertile de vignes juchées sur des arbres, corne elles sont en ce pais là; et arrivarent le jour de Tousseints, avant la messe, à

Vérone, douze milles, ville de la grandeur de Poitiers, et ayant einsin * une clôture ^ vaste sur ladite rivière d'Adisse qui la traverse, et sur laquelle ell'a trois ponts. Je m'y randis aussi avec mes bahus. Sans les boletes de la Sanità^, que ils avoint prinses à Trante et conlirmées à Rovere, ils ne fussent pas antres en la ville, et si* n'estoit nul bruit dedangier de peste; mais c'est par coutume, ou pour friponner quelque qualrin qu'elles coûtent. Nous fûmes voir le dôme où il (Montaigne) trouvoit la contenance des homes étrange, un tel jour, à la grand messe ; ilsdevisoint au chœur mesmes de l'église, couverts, debout, le dos tourné vers l'autel, et ne faisant contenance de panser au service que lors de l'élévation. Il y avoit des orgues et des violons qui les accompagnoint à la messe. Nous vismes aussi d'autres églises, où il n'y avoit rien de singulier, ny, entre autres choses, en ornemant et beauté des famés. Ils furent, entre autres,en l'église Saint-George, où les Allemans ont force tesmoignages d'y avoir esté, et plusieurs ecussons. Il y a, entre autres, une inscription, portant que certains jantilshomes allemans, aiant accompaigné l'empereur Maximilian à prandre Vérone sur les Venitians, ont là njis je ne sçay quel ouvrage sur un autel. Il (Montaigne) remerquoit cela, que ceste seigneurie meintient en sa ville les tesmoingnages de

(i) De même.— (2) Un quai.— (3) Bullelins de sanlé. — (4) Et cepeiidanl.

DE MONTAIGNE

ses pertes -, corne aussi elle meintient en son entier les braves sépultures des pauvres seigneurs de TEscale '. Il est vray que nostre hoste du Chevalet, qui est un très bon logis, où nous fumes superfluemant tretés, oiî vimes au contre d'un quart plus qu'en France *, jouit pour sa race de lune de ces tumbes. Nous y \ ismes le chasteau, où ils^ furent conduits par tout par le lieutenant du castellan *. La seigneurie y entretient soixante soldats ; plus, à ce qu'on lui ^ dit là mesmes, contre cens de la ville, que contre les etrangiers. Nous vîmes aussi une religion ^ de moines, qui se nomcnt jcsuates de Saint Jerosme. Ils ne sont pas prestres ni ne disent la messe ou preschent, et sont la pluspart ignorans ; et font estât d'estre excellans distillateurs d'eaus nafes'f et pareilles eaux. Et là et ailleurs ils sont vestus de blanc, et petites berretes * blanches, une robe enfumée 9 par dessus ; force beaus jeunes hommes. Leur église fort bien accommodée, et leur refectoere, où leur table estoit des-jà couverte pour souper. Ils virent là certenes vieilles masures très antiennes du temps des Romeins, qu'ils disent avoir esté un amphithéâtre *o, et les raprisent ^* avec autres pièces qui se découvrent audessous. Au retour delà, nous trouvâmes qu'ils nous avoint parfumé leurs coitres et nous firent antrer en un cabinet plein de fioles; et devesseausde terre, et nous y parfûmarent. Ce que nous y vismes de pbis beau et qu'il '-disoit estre le plus beau batimant qu'il ent'veu eu sa vie, ce fut un lieu qu'ils appellent l'Arena '^. C'est nnamphitéatre en ovale, qui se voit quasi tout entier, tous les sièges, toutes les votes** et circonferance, sauf la plus extrême de dehors : somme qu'il y en a assez de reste pour decou-

(1) LesScaliger preteDdaient en descendre parcompeneation. fst) C'est- à-dire, où doos Técùmesplas ehèremeni d'un quart qu'en France.

(3) Montaigne et sa compagnie.

(4) C'est-à-dire, du gouverneur ou commandant du chdteau.— (5) A Montaigne.— (6) Cou'^ent, monastère.

(7) Eaa de nafle. C'est une liqueur laite avec de la fleur de citroo.

(9) Barrettes, calottes, tocqoes. On écrit aussi birette. La barrette des cardinaux est une des principales pièces de leur costume.— (9) De brun foncé.

(10) Vraisemblablement ils disaient mal; car quelle apparence qih'il y eût deux amphithéâtres à Véronoe! On va voir le véritable.— (H) Les raccommodenL— (12) Montaigne.

(13) Le fameux amphithéâtre de Vérone, dont ScipionMaffei a publié le plan gravé par ses soias.— (u) Voûtes,

vrir aa vif la forrte et service de ces batimans. La .seigneurie ' y fait employer quelques amandes* des criminels. et en refaict quelque lopin; mais c'est bien louin de ce qu'il faudroit à la remettre en son antier; et doute fort que toute la ville vaille ce rabillage '. Il est en forme ovale ; il y a quarante-troisdegrésde rangs, d'un pied ou plus de haut chacun, et environ six cens pas de rondeur en son haut *. Les jantilshommes du païs s'en servent encore pour y courre aux joutes et autres plesirs publiques '. Nous vismes aussi les Juifs, et il (Montaigne) fut en leur sinagogue et les entretint fort de leurs cerimonies. Il y a des places bien belles et beaus marchés. Du chasteau, qui est haut, nous découvrions dans la pleine Mantoue qui est à vint milles àmein droite de nostre chemin. Ils n'ont pas faute d'inscriptions; car il n'y a rabillage de petite goutiere où ils ne facent mettre, et en la ville et sur les chemins, le nom du Podestàe, et de l'artisan. Ils ont de commun avec les Allemans qu'ils ont tous des armoiries, tant marchans qu'autres; et en Allemaigne, non les villes sulemant, mais la pluspart des bourgs ont certenes armes propres. Nous partîmes de Vérone, et vismes, en sortant, l'église de Nostre-Dame des miracles, qui est fameuse de plusieurs accidehs étranges, en considération desquels on la rebastit de neuf, d'une très belle figure ronde. Les clochiers de là sont couvers en plusieurs lieus de brique couchée de travers. Nous passâmes une longue pleine de diverse façon, lantost fertile, tantost autre, ayant les montaignes bien louin à nostre mein gauche, et aucunes à droite, et vinsmes, d'une trete souper à

Vincenza, trante milles. Cest une grande ville, un peu moins que Vérone, où y a tout plein de palais de noblesse. Nous y vismes lendemain plusieurs églises, et la foire qui y tenoit lors; en une grande place, plusieurs boutiques qui se bâtissent de bois sur le champ pour cest effect. Nous y vismes aussi des jesuaies qui y

(1) De Venise.— {8) Amendes.

(3) Ce rabillage a été lait. Le théâtre est presque entièro. ment découvert; et c'est le plus bel ornement de Vérone.

(4) Voyez, sur ce beau monument, la Description historique detltaUe, de M. Fabbé Richard, et surtout Fouvrage de M. Valéry, et le -Voyage cTliaUe, de M. de Ja Landc^t nil, p. 324.— (3) Publics.

(6) Podestat, premier magisUat de robe et d*épée, daos^les tilles de FEUt de Venise.

è^ii

VOYAGES

ont ùri beau monastère ; et vismes leur boutique d'eaus, de i|uoy ils font boutique et vente pùblicqiie ; et en eusmes deus ^ de senteur pour lin escu : car ils en font des medecinalës pdiir toutes maladies. Leur fondateur est P. Urb. S. Jab Colombini, jantilhome sienois, qui le fonda rîin 13B7. Le cardinal de Pelneo est pour ceste Heure leur protecteur, ils n'ont des monasterel qu'en Italie, et y en ont tranie. ils ont une très belle habitation. Ils se Ibitent^, disent-ils, tous les jours : chacun a ses chenettes en sa place dei leur oratoire, où ils prirent Dieu sans vois*^, et y sont ensamble à certeines heures, les vins viens faillointdejà lors, qilime metoit en peine à cause de sa colique*, de boire ces vins troubles, autremant bons toutefois. Ceux d'Allemaigne se faisoient regretter, quoy qu'ils soint pour la piuspart aromatisés, et ayent diverses santeurs qu'ils prennent à friàndis, mesmes de la sauge; et l'apelent vin de sauge, qui n'est pas mauvais^ quand on y est accoutumé ; car il est au demùrant bon et genereus. t)eià nous partîmes jùdy après disner, et par un chemin très uni, lar^e, droit, ibssoyé de deus pars, et lin peu relevé, aïant de toutes

3ars un terroir très fertile, les montaignes corne e coutume, de louin à nostre veuë, vînmes coucher à

Padoue, dix ^ huit milles. Les hdstelleries n'ont nulle compareson en nulle sorte de tretemant à ceux s d'Allemaigne. Il est vrai qu'ils sont moins chers d'un tiers et approchent fort du pouint c de France. Elle est bien fort vaste, et à mon avis a sa clôture de la grandeur de Bordeaus pour le moins. Les rues estroites et ledes, fort peu peuplées, peu de belles maisons; son assiette fort plesante dans une pleine descouverte bien louin tout au tour. Nous y fusmes tout le lendemain et vismes les escoles d'escrime, du bal, de monter à cheval, où il y avoit plus de çant jantilshomes françois ; ce que M. de ^ontaigiié çontoit <* à grand incommodité pour les jeunes hommes de nostre paîs qui y vont, d'autant que ceste société les acoustume aus meurs et langage de leur nation, et leur ostè le molèn d'acquérir des cônnoissances étrangieres.L'eglrse Saint-Anthorne lui samble belle; la vdute n'est pas d'un teîiaiit, ffiais de plusieurs

(1) Fioles. — p) Fouellent. — (ô) Sans ehanlef.— (4) DeMOataigue.— (5) A celles.— (6) Du prix ou taux.— [C) Compiail.

enforiçu^ës èti domë. II f a beaucoup dfe rafès sculptures de marbré et de bronse. Il y regarda de bon œil le visage du cardinal Bembo * qui fiiôntrè la dducëùr de ses itiœtirs et je ne scày (|uoy dé la jantiUesse de soit es|)rit. ïl y a (Itle salIè, la plus gratide, sans pilllers, que j'aie ja^ mais veue où se tient leur jilstice^; et à i'iiti bout est là testé dé tilus Livius ^ rhaigre, ra [)6^tâïit un home siildieus et màlaiicholicq, anticfl ouvrage aùtitiel il fte reste * que là parole. Stin épitaplië aussi y est, lequel ayant trouvé, ili l'ont aitisi élevé pour s'en faire hoiïtieur, fet âvecqùé raison. Paulus le jurisconsulte s y est aussi stit la pot-te dé ce palais ; mais il (Montaigne) juge que ce soit ouvrage récent. La maison qui est àù lieu des antienes Arènes n'est ^ài indigne d'festre veuè et son jardin. Lès escdliers ^ y vlveht à bonne raison à sept esctis poiit' mdls le mestré et six le valet , àùs plus honnestes pansions. Nous en partîmes le saniedy bien matin et par une très belle levée le Idng dé la rivière, aïiint à tios costés des pleines très fertiles de bleds et fort ombragées d'arbres, eritt-e-seniés par ordre dans les champs^ù se tiennent letii-s vignes, et le cheiîiirl fdurny de tout plein de belles mèsons de plesaticé et entre autres d'une maison de cens de la race Contareiie", à là porte de laquelle il y a Une inscription que le t-dy y logea revenant de Poloighé». Nous ndUs rendisfnes à la

ChaffdUsirie», vingt rtilllés, où lidus disnames. Ce n'est qù'ùriè hostellerie 6ù l'dn se met su^ TeàU pôùt se ^ètîd^e à Vetilse. Là abordeiit toUs les bateaux le lorig de ceste flvlere, avec des ërigeiris et des pdllès qUe deux chevaux tournëflt à là fiidde dé ceux qui tournent les mfeUles d'hudè. Orl eiill)ortè ces barques atout lo des roues qu'on leur met au dessous, par dessus un planchier de bols pour les jetter dans le cdbal

(I) Le fameux Bcmbo, l'un des plus beaux-eeprits du seizième siècle, bon poète latin, célèbre surtout par son purisme.

(*) Sur cette magnifl<îue9aHed'audiencp(l«t plus gi;an^e qu'il y ait au monde), voyez les voyages d'Italie, de W.\t. Richard et de la Lande.

(5) Tite Live; l'iiistoiieD btio.

(4) Il ne manque.

(o) C'est Julius Paulus, né h Padoue, qui fut successivement préteur, consul et prétet du prétoire après Ulpien. Le Gode est rempli de ses décisions, et il a écrit liuii, livres du Uigesle.

(6) C'est-à-dire les étudiants de l'Académie.

(7) C'est-a-dire, Contarini, ancienne et noble maison vénîtienne.— (8) Henri III, lors résnant.— (0) Fusiuo.— (10) Avec.

OK mo.maigm:.

mi

qui se \ a rendre en la mef * où Venise est assise. Nous y disnàmcs, et nous estans tnis dans une gondole, vismes * souper a

Venise, cinq tilllle^. Lendeméiti, dùl ftit di- ; tfiefiche tnatin, M. dfe ittôiitaigne vit M. dé Fer- Hèt 5 ambassadeur dti t-ol, qill lui fit fort botine ehéfe, le mena à la tiiHs'e et le retlhl à disner avec lui. Le lutldy M. d'EStissàC et lui y dhtiireni encores. EntK; autres discours dudict ambassadeur, celtii là lai* setnbla estfâilge : qu'il n'avoit cominercc âvccq ilul home de (a ville, et que c'cstoit uti humeur de jans si soupçonneuse que, si un de leurs jahtishdmtnés a voit parlé deux fois à lui, ils le tienderoint poiit* suspect ; et aussi cela que la ville de Venise vâloit quinze çâiis inille escùs de rante à la signeurie. Au demeurant les raretés de ceste ville sont assez connues. îl (Montaigne) disoit l'avoir trouvée autre quMl ne l'avoît imaginée et un peu moins admirable ; il là reconnut s et toutes ses particularités avec extrême diligence. La police, la situatitrti, l'aréenâl, la place de Saint-Marc et la presse des peuplée etrangiers, lui samblareht les choses plus remerquables. Le lundy à souper, 6 de novembre, la signora TCrônica Francâs, janti famé veniliahe, èrivoia vers Itii pour lui préseiiter tiii petit livre de lettres quelle a composé ; il fit donner deux escus audit home'^.Le mârdy après disnef il eut la colicque qui lui dura dèus ou trois heures, non pas des plus extfemes à le voir, et avant soupef- îl rendit deux grosses pierres Tune après ratftre. 11 n'y trotrva pats ceste fartietise beauté ^'on attfiiue dus dames de Venise, et si * ^id feè plus nobles de celles qui en font trafic^ès'; mais cela lui sembla autant admirable que nulle

{l; Adriatique. — (a) Vluœes.

(^ <f Ce vJeniard, <^r à pas?è clD«rdaDte-sépt aris,' à ce qifll « (fil, jouît «Tunéage saîo et côjoué; ses façons et ses discours « ©ni je ne sçah quoi de scholastiqae, pea de \iTacité et de * pouiote ; ses opinions panctieot fort évidamment.en matière « dé DOS affaires, \ers les innovations calvinicunes. » Xole du fflâùaûscrit de la propre noaid de J^onlàigne. — (fl A SlotitalgQé.

(5) La parcourut et examf^.

(6) Quelques années auparavant on avait imprimé à Venise des Lettres gâtantes de Céfia, dame romaine ; mais nous n'awns aucune idée dé l'ouvragé de terpnica Fraùca.

fl) An commÊsionnalre ou porteur.

(8) Et si, cependanL

t^ Trafic. On sait combîe» étalent fameuses autrefois les courfisanes de Venise. q«f ftn'sitent parer bieà cher le seul plafeir de (^lelques moments d'eûtretieD, et dont les moindres «veurs avaient, tm prix fixe.

autre chose, u < jj suir un tel noinltrc, coinihé de Cent Cinqtiânte ou eilvli-tirt, fAisâm une dépehse etl rtieubles et icstcitlàns de princosses^ ti'ayarit autre ions à se mâifttehlr que de cestè traflcqtie * ; et plusieurs de la hbble^sè de là; rtiesme avoir des courtisanes a lëiil-fe despehs, au veii et sceU d'utl chaciitl. 11 louOit pouf son Service une gOtidole pour jour et ntiict, à détix livres, qui sont environ dix sept solds, saiis faire nulle despense au barqderol. Les vivres y Soiit chers comé à PaHs ; mais c'est la ville du moilde où on vit à meilleur conte -, d'autant qtiè la suite des Valets nous y est du tout inutile, chacttn y allant tout seul, et la despetise des vestemans de Hiëstiie; et puis, qu'il n'y faut nul cheval. Le samedy, dousiésrne de ndvembi-e, nous en partîmes an tnatin et vismes^ à

La Chaffousine*, cinq milles; où iloti^ nods mîmes homes et bagage dans une barque pout deus escus. 11 (Montaigne) a âfccoutnmé cfelndre l'eau ; mais ayant Opinion que c'est le stll ^ mouvemant qui ofience son estomac, vbtilàttt assaier si le mouvement de cestè rii^ierë qui est eguable^ et unifoi"fne, attendu quedéscheveaùl tirent ce bateau, l'offenceroit , il Tessàïa et trouva qu'il n'y avoit eu nul tnal. Il faut pàsseir deux ou trois portes "' dans ceste riviete, qdi se ferment et ouvrent ans passaris. NoUâ vitlmes couchef pat- eatï à

Padoue, vingt tnilles. M. dé CâéelîS laissa là sa compagnie et s'y arresta eh panfeidn potir sept escus par mois, bien logé et treté. îl éuàt peu avoit un laci^uais pour cinq escus ; et si , Ce sont des plus hautes pansions où il y avoit bonne compagnie, et notamment le sieuf de Millau, fils de M. de Salignac. Ils n'ont coifirtiunément point de valets, et seulement un garçon du logis, ou des famés, qui les servent; chacun une chambre fort propre: le feu de lett^ chambre et la chandele, ils se le fotirnlssèii Le tretemaiit, cOihme nous vlsmës, forthotij on y vit à très grande raison *, qui est â mdn avis la raison que plusieurs étrangers s'^ retirent, de ceux mesmes qui n> sont plus escoliers. Ce n'est pas la coutume d'y aller à cheval

(i) Ce trafic. — (^ Compte:

(3) Vînmes, ou, plus exaciement, revinmc&

(4) Fusino. — (S) Seul. — (6) Egal en On écluses.

(8) A très bon .marché.

VOYAGES

par la ville ny guiere suivy *. En Allemaigne je remarquois que chacun porte espée au costé, jusques aux mancuvrcs; aus terres de cesie seigneurie , tout au rebours , personne n'en porte. Dimenche après clisner, 13 de novembre, nous en partimes pour voir des beings qu'il y avoit sur la main droite. Il (Montaigne) tira droit à Abano. C'est un petit village près du pied des montaignes, au dessus duquel, trois ou quatre cens pas, il y a lieu un peu soublevé, pierreux. Ce haut, qui est fort spacieus, a plusieurs surjons de fontenes chaudes et bouillantes qui sortent du rochier; elles sont trop chaudes entour leur source pour s'y beigner et encore plus pour en boire. La trace autour de leur cours est toute grise, comme de la cendre brusiée; elles laissent force excremans^, qui sont en forme d'eponges dures ; le goust en est peu salé et souffreux. Toute la contrée est enfumée ; car les ruisseaux qui escoulent par-ci par-là dans la pleine emportent bien louin cete chaleur et la santur^. Il y a là deus ou trois maisonnetes assez mal accommodées pour les malades, dans lesqueles on dérive des canals de ces eaus pour en faire des beins aus meisons. Non sulemant il y a de la fumée où est l'eau, mais le rochier mesmes fume par toutes ses crevasses et jointures et rand chaleur partout, en manière qu'ils en ont percé aucuns endroits où un home se peut coucher, et de ceste exhalation se mettre en sueur ; ce qui se faict soubdeinement. Il (Montaigne) mit de ceste eau en la bouche , après qu'elle fut fort reposée pour perdre sa chaleur excessive; il leur* trouva le goust plus salé qu'autre chose. Plus à mein droite nous découvrions l'abbaïe de l'raïe, qui est fort fameuse pour sa beauté, richesse et courtoisie à recevoir et treter les etrangiers. Il (Montaigne) n'y voulut pas aler, faisant état que toute ceste contrée et notamment Venise, il avoit à la revoir à loisir; et n'estimoit rien ceste s visite ;et ce qui lui avoit fait entreprandre, c'estoit la faim extrême de voir ceste ville. 11 disoit qu'il n'eust sceu arrester ny à Rome, ny ailleurs en Italie en repos, sans avoir reconnu Venise; et pour cest effaict se seroit detourné de son chemin. Il a laissé à Padoue, sur cest espérance, à un maistre François Bourges,

(1) Par des valets. — (-2) Sédiments , scories. — (3) Senteur, odeur.— (4J Lui.— (5) Présente.

françois, les œuvres du cardinal Cusan', qu'il ayoit acheté à Venise. De Abano, nous passâmes à un lieu nommé Sainct-Pielro, lieu bas: et avions toujours les montaignes à nostre main droite fort voisines. C'est un pais de preries et pascages qui est de mesmes tout enfumé en divers lieus de ces eaus chaudes, les unes brûlantes, les autres tiedes, autres froides ; le goust un peu plus mort et mousse ^ que les autres, moins de scnlur de souffre, et, quasi pouint du tout, un peu de salure. Nous y trouvâmes quelques traces d'antiques bastimans. . Il y a deux ou trois chetifves maisonnettes autour pour la retraite des malades ; mais, à la vérité, tout cela est fort sauvage ; et ne serois d'avis d'y envoïermes amis. Ils disent que c'est la seigneurie qui n'a pas grand soin de cela, et creint l'abord des seigneurs etrangiers. Ces derniers beings lui firent resouvenir, disoit-il, de cens de Preissac près d'Ax^. La trace de ces eaus est toute rougeastre. Et mit * sur sa langue de la boue; il n'y trouva nul goust ; il croit qu'elles somt plus ferrées. De là nous passâmes le long dune très belle maison d'un jantilhome de Padoue, où estoit M. le cardinal d'Esté^, malade des goûtes, il y avoit plus de deux mois, pour la commodité des beins et plus pour le voisinage des dames de Venise ; et tout jouingnant de là vinmes coucher à

Bataille 6, huit milles, petit village sur le canal Del Fraichine '', qui n'ayant pas de profondeur, deux ou trois pieds par fois, conduit pourtant des batteaus fort étranges. Nous fuiTies là servis de plats de terre et assietes de bois à faute d'estein; autremant assez passablemant. Le lundy matin je m'en partis devant avec le mulet. Ils^ alarent voir des beings qui sont à cinq cens pas de là, par la levée le long de ce canal ; il n'y a, à ce qu'il (Montaigne) rapportoit, qu'une maison sur le being avec dix ou douze chambres. En may et en avril, ils disent qu'il y va assez de jans , mais la pluspart logent audit bourg ou, à ce château du seigneur Pic, où logeoit M. le cardinal d'Esté. L'eau des beings

(1) Nicolas de Cusa. Tous ses ouvrages de liiôologie et de malhémaliques furent iroprimés à Bàle, en 1565, en trois volumes in-folio, et peut-être est-ce cette collection que Montaigne avait achetée.

(2) Insipide, moins acidulé.— (3) De Dax, ou mieux d Acqs, en Gascogne.— (4) Montaigne.. — (3) Louis d'Est, frère du duc de Ferrare, Alphonse IL — (6) Balaglia. — (7) Freschine.

(8) Montaigne et ses compagnons de voyage.

OR MONTAIGNE

descend d'une petite crope * de montaigne et coule par des canals en ladite maison et an dessous; ils n'en boivent point et boivent plustost de celle de S. Pierre qu'ils envoient quérir. Elle (l'eau) descend de cestemesmes croupe par des canaux tout voisins de l'eau-douce et bonne; selon qu'elle prand plus longue ou courte course, elle est plus ou moins chaude, n fut pour voir la source jusques au haut ; ils ne la lui surent montrer et le paterent^ qu'elle venoit sous ^ terre. Il lui trouve à la bouche peu de goust, come à celle de S. Pierre, peu de santur de souffre, peu de salure; il pense que qui enboiroiten recevroit mesme effaictquede celés de S. Pierre. La trace qu'elle faict par ses conduits est rouge. Il y a en ceste maison des beins et d'autres lieus où il degoate sulemant de l'eau, sous laquelle on présante le mambre malade*; on lui dict que communément c'est le front pour les maus de teste. Ils ont aussi en quelques endrets de ces canals faict de petites logeltes de pierres où on s'enferme, ef puis ouvrant le souspirail de ce canal, la fumée et la chaleur font incontinant fort suer ; ce sont étuves sèches, de quoy ils en ont de plusieurs façons. Le principal usage est de la fange ^; elle se prand dans un grand being qui est audessous de la maison, au descouvert, atout^ un instruman». dans quoy on la mise pour la porter au logis qui est tout voisin. Là ils ont plusieurs instrumans de bois propres aus jambes, aus bras, cuisses et autres parties pour y coucher et enfermer lesdits mambres, ayant rampli ce vesseau de bois tout de cete fange ; laquelle on renouvelle selon le besouin. Ceste boue est noire comme celé de Barbotan, mais non si graneleuse et plus grasse, chaude d'une moïene chaleur et qui n'a quasi pouint de santur*^. Tous ces beings-là n'ont pas grande commodité si ce n'est le voisinage de Venise; tout y est grossier et maussade. Ils partirent * de Bataille après des-juner et suivirent ce canal qu'on nomme le canal à deus chemins, qui sont élevés d'une part et d'autre. En cest endroit on a

(1) Croupe.— (2) De cette raison^S) De dessous.

(4) C'est-à-dire, où l'on prend la douche. Voyez les Essais, liv. Il, c. 57.

(5) C'est ce qu'on nomme boties en médecine : d'où le mot Imrbetijr, bourlmteax, fangeux, et le nom de Bourlmn, BourviH^; Tripp.iult, p. 30, 0rlc.-jus, 1580.

a] Avec. —(7) D'otleur.— (8) Montaigne et sa compagnie.

Mo:»TAI.G!«U

fait des roates* par le dehors de la hauteur desdicts chemins .sur lesquelles les vovageur» passent ; les routes par le dedans se vont baissant jusques au niveau du fonds de ce canal ; là il se faict un pont de pierre qui jouint ces deux routes, sur lequel pont coule ce canal par le dessus d'une voûte à l'autre. Sur ce canal, il y a un pont fort haut, soubs lequel pa.ssent les basteaux qui suivent le canal et audessus cens qui veulent traverser ce canal. Il y a un autre gros ruisseau tout au fond de la pleine qui vient des montaignes duquel le cours traverse le canal. Pour le conduire, sans interrompre ce canal, a esté fait ce pont de pierre sur lequel court le canal , et au-dessous duquel court ce Iniisseau et le tranche sur un planchier revestu de bois par les flancs, en manière que ce ruisseau est capable de porter basteaus ; il aroit^ assez de place et en largeur et en hauteur. Et puis sur le canal d'autres basteaus y passant continuellemant et sur la voûte du plus haut des pons, .des coches. Il y avoit trois routes l'une sur 1" autre ^. De là, tenant tousjours ce canal à mein droite, nous couteïames* une vilete nommée Montselisse*», basse, mais de laquelle la clostore va jusques au haut d'une montaigne, et enferme un viens château qui appert enoit aus antiens seigneurs de ceste ville, ce ne sont asteure ^ que ruines. Et laissant là les montaignes à droite, suivismes le chemin à gauche, relevé, beau, plain"' et qui doit cstre en la saison plein d'ombrages ; à nos costés des pleines très fertiles, aïant, suivant l'usage du païs, parmy leurs champs de bleds, force abres rangés par ordre d'où pandent leurs vignes. Les beufs fort grands et de couleur gris, sont là si ordinaires que je ne trouvai plus estrange ce que j'avois remarqué de ceux de l'archiduc Fernand. Nous nous rancontrames sur une levée ; et des deus parts des marests qui ont de largeur plus de quinze milles et autant que la veue se peut estandre. Ce sont autrefois esté * des grands estangs, mais la seigneurie s'estjessaïé de les assécher pour en tirer du labou-

(1) Des chaussées.— (2) Aurait.

(3) Toute cette description n'est p.is fort cbire. Ces ponts,

ces voAtes, ces routes, ces cocfcs, ces canaux, ce ruisseauqui

■vient les traverser rembrouillent un peu ; mais avec un peu

i d'attention on s'en lire et l'on conçoit à peu près la chose.

i (4) Côtoyâmes.— 5' Moni-c-elese.— (6) A celte lieure.— (7) A-

plani, plat. — (8) Celaient autrefois. t'

VOYAGKS

f Age fen tjuelqtieè endrets , ils en sont venus à bout, ttiais fort peU. Cest à présant une infinie etàndUfe de païs houeus, stérile et plein decaniies'. lis y ont plus perdu que gagné à lui vouloir faire changer de forme. Nous passâmes la tiVief e d^Adisse^ sur nostre mein droite, sur un pbnt planté sur deus petits bateaux capables de qliinse on vint chevaux , coulant le long d'une corde attachée à plus de cinq cens pas de là dans l'eau, et, pour la soutenir en l'air, il y a plusieurs petits bateaux jetés entre deux, qui atout ^ des fourchettes soutienent ceste longuecorde. De là nous vînmes coucher à

Ilovigo, vint et cinq milles, petite vilete àppertenant encore à ladite seigneurie*. Nous logeâmes au dehors. Ils commençarent à nous y servir du sel en massé, duquel on en prend corne du sucre. Il n'y a pouint moindre l'oison de viandes qu'en France, quoyqu'on aïe acoustumé de dire ; et de ce qu'ils ne lardent pouint leur rosti , toutesfois ne lui oste guiere de saveur. Leurs chambres, à faute de vitres et cîosture des fenestres^ moins propres qu'en France; les licts sont mieux falcts, plus unis, atout s force de materas^ • mais ils n'ont guiere que des petits pavillons mal tissus, et sont fort espargnants de linsuls'f blancs. Qui iroit sul ou à petit trein n'en auroit pouint. La cherté corne en France, ou un peu plus. C'est \k la ville de la naissance de ce bon Célius, qui s'en siiriiomma Rodoginus^ . Elle est bien jolie, et y a une très belle place ; la rivière d'Adisse passe au milieu. Mardy au matin, 15 de novembre, nous partismes de là, et après avoir faictun long chemin sur la chaussée, comme celle de Blois, et traversé la rivière d'Adisse , que nous rencontrâmes à nostre mein droite , et après celle du Pô, que nous trouvâmes à la gauche, sur des pons pareils au iour précèdent, sauf que sur ce planchier il y a une loge 9 qui s'y tient, dans laquelle on paie les tribus ^0 en passant, suivant l'ordonnance qu'ils ont là imprimée et prescripte : et au milieu du passage arrestent leur bateau tout court, pour conter n et se faire payer avant que

(1) De joncs, de roseaux.—^) D'Adige.— (3) Atec— (4) Dé Vfe

nise.— (5) Avec— (6) Matelas .— (T) De draps. 1

(8) Ludovicus-Cœlius, dit RodUjiniit, savanl professeur de I

Padoue, maître de Jules-César Scallger, et connu principale- j

ment par ses Anliquœ Leciiones, mort en të'f).-^[9\ OU pàla- ! che fixée.— (10) Les droits depéage.— (il) Compter.

d'aborder. Après estre. descendus dans une pleine basse,' oîi il samble qu'en tem|)8 bien pluvieus le chemin seroit inaccessible, nous nous rondismes d'une trete, au soir, à

Ferrare, vint milles. Là, pour leur foy et bollette*, on nous arresta longtemps à la porte, et ainsi à tous-. La ville est grande come Tours, assise en un païs fort pleine; force palais; la pluspartdes rues larges et droites ;fort peuplée. Le mercredy au matin, MM. dEstissac et de Montaigne alarent baiser les meins au duc*. On lui fit entendre leur dessein : il envoya un seigneur de sa cour les recueillir et mener en son cabinet, où il estoit avec deus ou trois. jNous passâmes au travers de plusieurs chambres closes où il y avoit plusieurs jantilshomes bien vestus. On nous fit tous entrer. Nous le trouvâmes debout contre Hne table, qui les attendoit. Il mit la mein au bonnet quand ils entrarent, et se tint toujours descouvert tant que M. de Montaigne parla à luy, qui fut assez longtemps. Il luy demanda premieremant s'il entendait la langue s? et luy ayant esté respondu que ouy, il leur dit en italien très éloquent, qu'il voyoit très volantiers les jantilshommes de ceste nation, estant serviteur du roy très crestien et très obligé. Ils eurent quelques autres propos ensamble et puis se retirarent, le seigneur duc ne s" étant jamais couvert. Nous vismesenun'église^ l'effigie de l'Arioste'^, un peu plus plein de visage qu'il n'est en ses livres^; il mourut aagé de cinquante neuf ans, le 6de juing 1533. Ils y servent le fruit sur des assiettes. Les rues sont toutes pavées de briques . Les portiques , qui sont continuels à Padoue et servent d'unegrande commodité pour se promener en tout temps et à couvert sans crotes, y sont à dire '■>. A Venise les rues pavées de mesme matière, et sipandant<" que il n'y ajamaisdeboue. J'avoyobliéàdirede

(I) pour les passeports et biilcls de santé. — (2) Les autres endroits. — (3) Plain, uni.

. (4) Alphonse d'Est, deuxième du nom, duc de Fettarc, de • Modène et de Hcggio, mort sans postérité le 27 octobre 1397. Il était fils unique d'Hercule il, mort en 1558, et de René de France , lille cadette du roi Louis Xll, bieniaitrice de Clé ment Marol, de Lion Jamet et de François Rabelais. (5) Italienne.— (6) Dans celle des bénédictins.

(7) C'est-à-dire, son busle en marbre blanc qui est sur son loiiibeau.

(8) C'est-à-dire, dans son portrait mis à la tête de ses œuvres, dans les anciennes éditions d'Italie.

(<^) Manquent à Ferrare.— (iO) En talus ou pente.

nr montaigm:.

Venise, que, le jour que nous en partîmes, nous trouvâmes sur nostre chemin plusieurs barques aïant tout leur vantre chargé d'eau douce : la charge du bateau vaut un escu randue à Venise, et s'en sert-on à boire ou à teindre les draps. Estant à Chaffoufines, nous vîmes comment atout des chevaus, qui font incessamment tourner une roue, il se puise de l'eau d'un ruisseau et se verse dans un canal, duquel canal lesdits bateaus la reçoivent, se presentans audessous. Nous fumes tout ce jour-là à Ferrare, et y vismes plusieurs belles églises, jardins et maisons privées, et tout ce qu'on dit estre remerquable, entre autres, aux jésuates, un pied de rosier qui porte ileur tous les mois de l'an; et lors mesmes* s'y en trouva une qui fut donnée à M. de Montaigne. Nous vismes aussi le bucentaure que le duc avoit faict faire pour sa nouvelle fame^ qui est belle et trop jeune pour lui, à l'envie de celuy de Venise, pour la conduire sur la rivière du Pô. Nous vismes aussi l'arsenal du duc, où il y a une pièce* longue de trente- cinq pans», qui pot'te Un pied de diamètre. Les vins nouveaus troubles que nous beu viens, et l'eau tout ainsi trouble qu'elle vient de la rivière, luy 6 faisoient peur pour sa colicque. A toutes les portes des chambres de l'hoMellerie. il y a escrit : Ricordati délia bollela'. Soudein qu'on est arrivé, il faut envoyer son nom au magistrat, et le nombre d'homes^, qui mande qu'on les loge, âUTremant on ne les loge pas. Le jeudy matin nous eti pat-times et suivimes un païs plein ^ et très fertile,^ difficile aux jans de pied en temps de fangr, d'autant que le païs de Lombardie est fort gras, et puis, les chemins estant fermés de fossés de tous costés, ils n'ont de quoy se garantir de la botte à cartier : de maniet^ que plusieiîifs

(1) Fusino. — {^ Au mois de novembre 1380.

(3) MaiigUerile de Gonzague, fille de Guillaume, duc de Manloae.

(4) C'est-à-dire, une coulevriiio, espèce de canon, qui étant plus long que les pièces ordinaires, chasse l)eaucôupplus foin. Le diaraèlre de son calibre est d'environ cinq ponces, et son boulcl de seize Hxtbs. On le nomme aussi passe-mur, ptlican, ribamtpfHin. La coulevrinc de îfancy était célèbre ; elle avaîl vin^ cinq pieds de long.

(5 Pans. Le pan de France était de neuf pouces «fèSi* lignes, comme la palme de Gènes.

f(^ A «ttnl«?ne.

(T) Souvencz-vo«ft «« billet de vfMe oa dé saOtê. (81 De sa suite ou compagnie.— (9) Cni.

du pais marchent atout' ces petites echasses d'un demy pied de haut. Nous nous rond ismes au soir, d'une trcte, à

Boulongne*, trante milles, grande et belle ville, plus grande et puplée de beaucoup que Ferrare. Au logis où nous logeâmes, le seigneur de Montluc y estoit arrivé une heure avant, venant de France, et s'arresta en ladite ville pour l'escole des armes et des chevaus. Le vendredy nous vismes tirer des armes le Vénitian qui se vante d'avoir trouvé des inventions nouvelles en cest art là, qui commandent à toutes les autres^; comme de vrav, sa mode de tirer est en beaucoup de choses différante des communes*. Le meilleur de ses escoliers estoit un jeune home de Bordeaus, nomé Binet. Nous y vismes un clochier can é, antien, de tele structure qu'il est tout pandanl^ et samble menasser sa ruine. Nous y vismes aussi les escoles des sciences, qui est le plus beau bâtiment que j'aye jamais veu pour ce servicefi. Le samedy après di.sner nous vismes des comédiens, de quoy il (Montaigne) se contenta fort, et y print, ou de quelq'te autre cause , une doleur de teste qu'il n'avoit senti il y avoit plusieurs ans ; et si , en ce tamps là, il disoit se trouver en un indolance de ses reins plus pure qu'il n'avoit accoustumé il y avoit longtamps, et jouissoit d'un l)enefice de vantre tel qu'au retour de Bannières : sa doleur de teste luy passa" la nuict. C'est une ville toute enrichie de beaus et larges portiques et d'un fort grand nombre de beaus palais. On vit comme à Padoue, et à très bonne raison ; mais la ville un peu moins paisible pour les parts» antienes qui sont entre des parties d'aucunes races^ de la ville, desqueles l'une a pour soy les Francès de tout tamps, l'autre les Espaignols qui sont là en grand nombre. En la place, il y a une très belle fontene'o. Le dimanche, il (Montaigne ) avoit défi) ATec.-^(^ fciftogtie.^^) t:>ia-è-^^»!S kBIflMHUrt^fra Hr«*nt.

Î4) L'Italie a été longtemps en réputation pour l'art des armés ; te ptus anciens Tivres d'escrime que noufe comloissiobs sont rtafréns.

(5) Ou penché. C'est la tour appelée Garisenda, dont le surplomb «*t (effrayant.

(iS) r,*ent* tfa\M\ nwrtwè ie wrrofe.bâtîesîrarMs^'oJè. p) % flf^pa ]CTtdani la woîi.

(8i Les divis»««»*. =- (S) Sinteofts do tamftîc's. — Iti) t^!lfe d» géant.

VOYAGES

libéré de prandre son chemin à gauche vers Imola, la Marche d'Ancône et Loretle, pour jouindre * à Rome ; mais un Alemant luy dict qu'il avoit esté volé des bannis ^ sur le duché de Spolete. Ensin^ il print à droite vers Florence. Nous nous jeltames soudin dans un chemin aspre et pais montueux, et vinsmes coucher à

Loyan ^. sese milles, petit village assez mal commode. Il n'y a en ce village que deuK hosteleries qui sont fameuses entre toutes celles d'Italie, de ^ la trahison qui se faict aus passans, de les paistre de belles promesses de toute sorte de commodités avant qu'ils mettent pied à terre, et s'en mocquer quand ils les tiennent à leur mercy : de quoy il y a des proverbes publiques <5. Nous en partismesbon matin lendemein, et suivismes jusques au soir un chemin qui à la vérité est le premier de nostre voïage qui se peut nommer incommode et farouche, et parmi les montaignes plus difficiles qu'en nulle autre part de ce voïage : nous vismes'' coucher à

Scarperie ^, vingt et quattre milles, petite villete de la Toscane, où il se vend force estuis et ciseaus. et semblable marchandise. Il ( Montaigne) avoit là tous les plesirs qu'il est possible , au débat des hostes. Ils ont ceste coustume d'en\ oïer audevant des étrangers sept ou huit lieues, les éconjurerde prandre leur logis. Vous trouverez souvent l'hoste mesme à cheval, et en divers lieus plusieurs homes bien vestus qui vous guetent; et tout le long du chemin, lui qui les vouloit amuser, se faisoit plaisammant entretenir des diverses offres que chacun lui faisoit , et il n'est rien qu'ils ne promettent ^. Il y en eut un qui lui offrit en pur don un lièvre, s'il vouloit seulemant visiter sa maison. Leur dispute et leur contestation s'arreste aux portes des villes, et n'osent plus dire mot. Ils ont cela en gênerai de vous offrir un guide à cheval à leurs despans, pour vous guider et porter partie de vostre bagage jusques au logis où vous allez ; ce qu'ils font toujours , et paient leur despense. Je ne sçay s'ils y sont obligés par quelque ordonnance à cause du dangier des cliemins. Nous avions faict le marché de ce

(1) Parvenir, arriver.— (2) Brigands qui iiifestenl les grands chemins.— (ô) En ( onséquence, ainsi.— (4) Loïano. — (5) Par 'a trahison. — (s) Ou des dictons populaires. — (7) Vînmes.

(8) Scarperia. — &) Anche ragazze e ragazzi.

que nous avions à païer et à recevoir à Loïan, dèsBouiongne. Pressés par les jans de l'hoste où nous logeâmes et ailleurs, il envoioit quelqu'un de nous autres visiter tous les logis, et vivres et vins, et santir les conditions, avant que descendre de cheval, et acceptoit la meilïeure; mais il est impossible de capituler si bien qu'on échape à leur tromperie : car ou ils vous font manquer le bois, la chandelle, le linge, ou le fouin que vous avez oublié à spécifier. Ceste route est pleine de passans; car c'est le grand chemin et ordinere à Rome. Je fus là averty d'une sotise que j'avois. faite *, ayant oblié à voir, à dix milles deçà ^ Loïan, à deus milles du chemin, le haut d'une montaigne, d'où, en tamps pluvieuset orageus et de nuict, on voit sortir de la flâme d'une extrême hauteur ^, et disoit le rapporteur qu'à grandes secousses il s'en regorge par fois des petites pièces de monnoie, qui a quelque figure. Il eût fallu voir que c'étoit que tout cela. Nous partîmes lendemein matin de Scarperia, ayant notre hoste pour guide, et passâmes un beau chemin entre plusieurs collines peuplées et cultivées. Nous détournâmes en chemin sur la mein droite environ deus milles, pour voir un palais que le duc de Florence y a basti depuis douse ans, où il amploïe tous ses cinq sens de nature pour l'ambellir. Il samble qu'exprès il aïe choisy un' assiete incommode, stérile et montueuse, voire et sans fontenes, pour avoir cest honneur de les aler quérir à cinq milles de là, et son sable et chaus, à autres cinq milles. C'est un lieu, là, où il n'y a rien de plein ^. On a la veue de plusieurs collines, qui est la forme universelle de ceste contrée. La maison s'apelle Pratellino ^. Le bastimant y est méprisable à le voir de louin, mais de près il est très beau, mais non des plus beaus de nostre France. Ils disent qu'il y a six vints chambres mublées ^ nous en vismes dix ou douse des plus bêles. Les meubles sont jolis, mais non magnifiques. Il y a de miracuieus une grotte à plusieurs

(1) C'est évidemment Montaigne qui parle.

(2) Au-dessous de.

(5) Ce doit être le singulier volcan de Pietra Mala, sur la roule de Florence, et à huit lieues de Bologne, décrit par M. de la Lande, dans son Vnyaqe d'Italie, t. II, p. 134.

(4)" Planum, d'uni.

(5) Pralolino , à deux lieues de Florence, bâtie, selon M. de Lalande, en l.'i'.'i, par le grand duc François, filsde Côme 1er, Voyez son Voyage cTllalie, t. II, p. 456.

DE MONTAIGNE

demures' et pièces : ceste partie. surpasse tout ce que uous ayons jamais veu ailleurs. Elle est encroûtée* et formée partout de certene matière qu'ils disent estre apportée de quelques montagnes, et l'ont cousue a-tout^ des clous imperceptiblemant. Il y a non-sulemant de la musicque et harmonie qui se faict par le mouvemant de l'eau, mais encore le mouvemant de plusieurs statues et portes à divers actes, que l'eau esbranle, plusieurs animaus qui s'y pion- < genl pour boire, et choses samblables, A un sul mouvemant, toute la grotte est pleine d'eau, tous les sièges vous rejallissent ■* l'eau aus fesses ; et, fuiant de la grotte, montant contremont les eschaliersdu château, il sort dedeux en deuxdegrésde cest eschalier,qui veut donner ce plesir, mille filets d'eau qui vous vont baignant jusques au haut du logis. La beauié et richesse de ce lieu ne se peut représenter par le menu. Audessous du chasteau, il y a, entre autres choses, une allée large de cinquante pieds, et longue de cinq cens pas ou environ, qu'on a rendue quasi égale, à grande despanse. Parles deus costésil y a des longs et très beaus acoudouers de pierre de taille de cinq ou de dix en dix pas; le long de ces acoudouers, il y a des surjons de fontenes dans la muraille, de façon que ce ne sont que pouintes de fontenes tout le long de l'allée. Au ions, il y a une belle fonlene qui se verse dans un grand timbre ^ par le conduit d'une statue de marbre, qui est une famé faisant la buée ^. EU' esprint une nape de marbre blanc, du degout de laquelle sort cest' eau, et au-dessous il y a un autre vesscau, où il samhle que ce soit de l'eau qui bouille, à faire buée '. Il y a aussi une tahic de mabre en une salle du chasteau en laquelle il y a six places, à chacune desqueles on soubleve de ce marbre un couvercle atout ^ un anneau, audessous duquel il y a un vesseau qui se tient à ladite table. Dans chacun desdits six vesseaus , il sourd un tret de vive fontene, pour y refreschir chacun son verre, et au milieu un grand à mettre la bouteille. Nous y

(1) Demeures, ou niches.— (2) Revélue incrustée.— (3) Avec.— (4) Font rejaillir.— (5) Bassin.— (Ci I.a lessive.

(7) Ou vovaii h peu près le même mécanisme d automates agissants par l'elTet de 1 eau, dans le fameux Rocher zophonotique, exécuté au |>alais de Luiiéviilc par le feu roi Stanislas, duc de Lorraine. JourncU de Trévoux, jaar. 1752, art. IV;

(8) Avec.

vismes aussi des trous fort larges dans terre, ou on conserve une grande quantité de nège toute l'année, et la couche l'on sur une iettiere ' de herbe de genêt, et puis tout cela est recouvert bien haut, en forme de piraraide, de glu ^, comme une petite grange '. Il y a mille gardoirs *. Et se bastit le corps d'un géant, qui a trois coudées de largeur à l'ouverture d'un euil ; le demurant proportionné de mesmes, par où se versera une fonlene en grand abondance. 11 y a mille gardoirs et estancs'*, et tout cela tiré de deux fontenes par infînis canals de terre. Dans une très belle et grande volière, nous visiiîes des petits oiseaus, comme chardonerets, qui ont à la cuëc deus longues plumes, come celles d'un grand chappon. Il y a aussi une singulière etuve. Nous y arre.stames deux ouiroishcures, ei puis réprimes noslrc chcn'in et nous rendîmes par le haut de eertenes colines, à

Florence , dix sept milles , ville moindre que Ferrare en grandeur , assise dans une plene , entournée de raille montaignettes fort cultivées. La rivière d'Ame "^ passe au travers et se trajeite atout * des pons. Nous ne trouvasmes nuls fossés auiour des murailles. Il (Montaigne) fit ce jour là deus pierres et force sable, sans en avoir eu autre resantimant que d'une legiere dolur au bas du vantre. Le niesme jour nous y vismes yécurie du grand duc, fort grande, voûtée, où il n'y avoit pas beaucoup de chevaus de prix : aussi n'y estoit-il pas ce jour-là. Nous vismes là un mouton de fort étrange forme; aussi un chameau, des lions, des ours, et un animal de la grandeur d'un fort grand mastindela forme d'un chat, tout martelé^ de blanc et noir, qu'ils noment un tigre. Nous vismes l'église Sainct-Laurent, où pandent encore les enseignes que nous perdismes sous le mareschal Slrozzi,en la Toscane **'. Il y a en cest' église plusieurs pièces en plate peinture et très belles statues excellentes, de l'ouvrage de

(i) Litière, lit.

(2) Gleu ou chaume. — (3) Telles sont à peu près dos gla cière^— (4) Réservoirs, regards.

P) Réservoirs, étangs, bassins, pièces d'eau.— (6) Queue. — f7) L'Arno. — {8)Se passe ou traverse avec.— (9) Marqué, tavelé

(10) A la bataille de Marciano, qu'il perdit le 2 ao&t 1554, contre le marquis de >tarignan, et où il fut blessé de deux coups de feurpierre Sirozzi n'éi.iii point encore niaréfhalde France, mais il le fut dans la même anoée, sous Henri U. Voyez Brantôme.

VOYAGES

Michel Ange. Nous y vismes le dôme, cjui est une tr's grande église, et le clochier tout revestu de marbre blanc et noir : c'est Tune des bêles choses du monde et plus somptueuses. M. de Montaigne disoit jusques lors n'avoir jamais veu nation oîi il y eust si peu de bêles famés que l'Italiene. Les logis, il les trouvoit beaucoup moins commodes qu'en France et Allomaigne; car les viand«»s n'y sont ny en si grande abondance à moitié qu'en Allemaigne, ny si bien apprêtées. On y sert sans larder et en l'un et en l'autre lieu; mais en Allemaigne elles sont beaucoup micus assesonnées, et diversité de sauces et de "potages. Les logis en Italie de beaucoup pires-, nulles salles; les fenêtres grandes et toutes ouvertes, sauf un grand conirevant de bois qui vous chasse le jour, si vous en voulez chasser le soleil ou le vent : ce qu'il trouvoit bien plus insupportable et irrémédiable que la faute des rideaus d'Allemaigne. Ils n'y ont aussi que de petites cahutes atout ' des chetifs pavillons, un, pour le plqs, en chaque chambre , atout une carriole ^ au dessous ; et qui haïroit à coucher dur s'y trouveroit bien ampesché. Egale ou plus grande faute de linge. Les vins communéemant pires: et à ceux qui ep haïssent une douceur lâche ^, enceste seson insupportables. La cherté, à la vérité, un peu moindre. On tient que Florence soit la plus chère ville d'Italie. J'avoy fait marché'* avant (|ue mon maistre arrivât à l'hoslelerie de l'Ange, à sept reaies ^ pour home et cheval par jour, et quatre reaies pour home de pied. Le mesme jour nous vismes un palais du duc, où il prant })lesir à besoingner luimesmes, à contrefaire des pierres orientales et à labourer ^ le cristal : car il est prince souingneus un peu de Tarchemie "^ et des ars méchaniques, et surtout grand architecte. Lendemoin M. de Montaigne monta le premier au haut du dôme, où il se voit une boule d'airin doré qui samble d'embas de la grandeur d'une baie, et quand on y est, elle se treuve capable

(I) Avoc. — (2) Lit à roulettes.— (3) Fade, doucereuse.

(4) Cette circonstance est «lu secrétaire ou scritje de Jlontaigne.

(5) l.e réal, monnaie espagnole, vaut aujourd'hui cinq sous de Ftnnce . La domination espagnole en avait introduit l'usage

' en Italie.

(6) A travailler le cristal, c'esl'ÙHlire, à faire des compost' ttono de piefret et de crinlaux factlc(!ii.<«-(T) t<'élchimtfi>

de quarante homes *. Il vit là que le mabre de

quoyceste église est encroûtée, mesme le noir, comance déjà en beaucoup de lieusà se demanlir, et se fent ^ à la gelée et au soleil, mesmes le noir; car cest ouvrage est tout diversifié et labouré ^, ce qui lui fit creindre que ce marbre ne fût pas fort naturel. Il y voulsit* voir les maisons des Strozzes^ et desGondis^, où ils ont encore de leurs parens. Nous vismes au.ssi le palais du duc, où Cosimo'^ son père a faict peindre la prinse de Siene * et nostre bataille perdue ^ : si est-ce qu'en divers lieux de ceste ville, et notammant audit palais aus antiennes murailles, les fleurs de lis tiennent le premier rang d'honneur 'o. MM. d'Estissac et de Montaigne furent au disner du grand duc : car là on l'appelle ainsi **. Sa fame*^ estoit assise au lieu d'honneur ; le duc audessous-, audessous du duc, la belle seurde la duchesse; audessous de cesle-cy , le frère de la duchesse, mary de ceste-cy. Geste duchesse est belle à l'opinion italienne, un visage agréable et imprieux '^, le corsage gros, et de tetins à leur souhait. Elle lui sambla bien avoir la suffisance d'avoir an,geolé 1^ ce prince , et de le tenir à sa dévotion long-tamps. Le duc est un gros home noir, de ma taille '^, de gros membres, le visage et contenance pleinede courtoisie, passant tous-jours descouvert au travers de la presse de ses jans, qui est belle. Il a le port sein *6, et d'un homme

[i) C'esl-à-dire, de tes contenir. Phrase latine : Capar quadrag. tirorum.

(-2) Se gerce ou lézarde. — (3) Travaillé, sculpté.— (4) Il voulut y voir (à Florence).— (S) Ou Slrozzi.

(ti) Les derniers ont passé en France avec les deux reines de la maison de Médicis.

(7) Côme I<T.

(8) Celle place, défendue par Biaise de Montluc, ne se ren dit qu'après un siège de dix mois, en loS4.

(9) En la même année.

(10) A cause de ralliance faite entre la maison de France et celle de Médicis.

(Hj Comme on l'appelle encore.

(12) C'était la seconde femme du grand duc François-Marie, lors régnant, appelée Bbianca-Capello, vénitienne, qui avait été sa maîtresse pendant son premier mariage avec Jeanne d'Autriche, fille de l'empereur Ferdinand 1er. François-Marie fut le père de Marie de Médicis, seconde femme de Henri IV.

(13) Impérieux, imposapt.

(li) On écrit enjoUer.

(IS) Montaigne, Essais, liv. II, c. 17, dit que sa taille, pn peu au-dessous de la moyenne, était forte et ramassi'e. Il se traite même de pclii homme, c. 6 du même liv. II, etc. C'est ainsi que le représente Irf belle estampe de Thomas le l«u, gravée en ieot.->(ie} L'air lain.

I)i: MONTAIGNE.

de quarante ans. De l'autre costé de la table estoient le cardinal •, et on autre june de dixhuit ans ^, les deux frères du duc. On porte à boire à ce duc et à sa famé dans un bassin, où il y a un verre plein de vin descouvert, et une bouteille ^ de verre pleine d'eau; ils prennent le \ erre de vin et en versent dans le bassin autaiit qu'il leur semble, et puis le ramplissent d'eau eus-mesmes, et rasséent * le verre dans le bassin que leur tient l'échanson. Il metoit assez d'eau 5 elle quasi point. Le vice des Allemans de se servir de verres grans outre mesure est icy au rebours, de les avoir extraordinairement petits. Je ne sçay pourquoy ceste ville soit 5 surnommée belle par priviliege ^ elle l'est, mais sans aucune excellence sur Boulogne , et peu sur Ferrare, et sans compareson au dessous de Venise, Il faict à la vérité beau découvrir de ce clochier l'infinie multitude de maisons qui ramplissent les collines tout au tour à bien deus ou trois lieues à la ronde, et ceste pleine 6 où elle est assise qui samble en longur"' avoir l'étendue de deus lieues : car il samble qu'elles se touchent, tant elles sont dru semées. La ville est pavée de pièces de pierre plate sans façon et sans ordre. L'après-disnée eus quatre jantils-hommes 8, et un guide, prindrent la poste pour aller voir un lieu du duc qu'on nome Castello ^. La maison n'a rien qui vaille ; mais il y a diverses pièces de jardinage, le tout assis sur la panle d'une colline, en manière que les allées droites sont toutes en pante, douce toutefois et aisée; les transverses ^^ sont droites et unies. Il s'y voit là plusieurs bresseaux ** tissus et couvers fort espès de tous abreS odoriferans, come cèdres, cyprès, orangiers, citronniers, et d'oliviers, les branches si jouintes et entrelassées qu'il est aisé à voir que le soleil n'y sauroit trouver antrée en sa plus grande force, et des tailles de cyprès , et de ces autres îfbres disposés en ordre si voisins l'un de l'autre qu'il n'y a place à y passer que pour trois ou quatre. Il y a un grand gardoir'-, entre les

(1) Le cardinal de Hédicis, depuis giand-duCjSOus le nom de Ferdiuaod Içr.

(i) Celait appareminent un des deux fils queCôme, père du grand-duc régnani el du cardinal, avait eu de Camille Marf'lli, que le pape Pie V l'obligea d'épouser.

(3) Ou carafc.— (4) Remettent, ou posent.— (5) Est.

(6) Plaine.— (7} Longueur. — (8) Monlaigue et sa compagnie*

(P) Petite maison de rl3i»aurn — (10) Tran«ver>8!e«i— (tl) Berceaux.— (i«) Rtecrvoir ou baMin. pl^ d'eau.

autres, au milieu duquel on voit un rochier contrefatct au naturel, et samble qu'il soit lout glacé au-dessus, par le moïen de ceste matière de quoi le duc a couvert .ses grottes à Pratellino* , et au-dessus du roc une grande medale* de cuivre, représentant un home fort vieil, chenu , assis sur son cul, ses bras croisés, de la barbe, du front et poil duquel coule sans cesse de Teau goutte à goutte de toutes pars, représentant la sueur et les larmes, et n'a la fontene autre conduit que celqi-là. Ailleurs ils virent, par très plesante expérience, ce que j'ai remarqué cy-dessus : car se promenant par le jardin, et en regardant les singularités, le jardinier les aïant pour ce§t effect laissé de compagnie, come ils furent en certin endroit à contempler certenes figures de marbre, il sourdit sous leurs pieds et entre leurs jambes , par infinis petits trous, des trets d'eau si menus qu'ils étoient quasi invisibles, et représentans souverenemant bien le dégoût^ dune petite pluïe, de quoy ils furent tout arrosés, par le moïen de quelque ressort souterrin que le jardinier remuoit à plus de deus çans pas de là, avec tel art que de là en hors *, il faisoit hausser et baisser ces élancemans d'eau come il lui pleisoit, les courbant et mouvant à la mesure qu'il vouloit : ce mesme jeu est là en plusieurs lieux. Ils virent aussi la maistresse lontene qui sort par le canal de deus fort grandes effigies de bronse, dont la plus basse prant l'autre entre les bras, et l'étrint de toute sa force ^; l'autre demy pasmé, la teste ranversée, samble randre par force par la bouche cest' eau, et l'élancé ^e tele roideur que outre la hauteur de ces figures, qui est pour le moins de vint pieds, le Iret de l'eau monte à trante-sept brasses au delà *. Il y a aussi un cabinet entre les branches d'un abre tous-jours vert , mais bien plus riche que nul autre qu'ils eussent veu : car il est tpu^ étoffé des branches vifves et vertes de l'arbre", et tout-partout ce cabinet est si fermé de çp^te verdure qu'il n'y a nulle veue qu'au travers de quelques ouvertures qu'il faut praticquer, f^i-

(1) Praloiino. — (î) Ou grand médaillon. (3) Ledistil-

leraenl , sUUiddiiim. — (4) En dehors. — (5) Statues , figures. C'est Hercule et .\nlée.

(6) Ce qui ferait une élévation de deux cents vingt-deux pieds, à raison de six pieds la brasse.

(7) Si ce n'était pas un arbre étranger, c'était peut-être ua

VOYAGES

sant escarter les branches çà et là ; et au milieu, par un cours * qu'on ne peut deviner, monte un surjon d'eau Jusques dans ce cabinet au travers et milieu d'une petite table de mabre. Là se fait aussi la musicque d'eau, mais ils ne la peurent ouïr ; car il étoit tard à jans qui avoient à revenir en la ville. Ils y virent aussi le timbre'^ des armes du duc tout au haut d'un portai, très bien formées de quelques branches d'abres nourris et entretenus en leur force naturelle par des fibres qu'on ne peut guiere bien choisir. Ils y furent en la seison la plus ennemie des jardins 3, qui les randit encore plus émerveillés. Il y a aussi là une belle grotte, oii il se voit toute sorte d'animaus represantés au naturel, randant qui ^ par bec, qui par l'asle, qui par l'ongle ou l'oreille ou le naseau, l'eau de ces fontenes. J'obliois qu'au palais de ce prince, en l'une des salles, il se voit la ligure d'un animal à quatre pieds, relevé en bronse sur un pilier représanté au naturel, d'une forme étrange, le devant tout écaillé, et sur l'eschine je ne sçay quelle forme de mambre , comme des cornes. Ils disent qu'il lut trouvé dans une caverne de montaigne de ce païs, et mené ^ vif il y a quelques années. Nous vismes aussi le palais où est née la reine mère 6. Il (Montaigne) vousit"^, pour essayer toutes les commodités de ceste ville, comme il faisoit des autres, voir des chambres à louer, et la condition des pansions; il n'y trouva rien qui vaille. On n'y trouve à louer des chambres qu'ans hosteleries, à ce qu'on lui dit ; et celés qu'il vit étoient mal propres et plus chères qu'à Paris beaucoup, et qu'à Venise mesme ; et la pansion chetifve, à plus de douze escus par mois pour maistre. Il n'y a aussi nul exercice qui vaille, ny d'armes ny de chevaus ou de lettres ». L'estein est rare en toute ceste contrée ^ et n'y sert-on qu'en vesselle de ceste terre-peinte, assez mal propre. Judy au matin, 24' de novembre, nous en partismes, et trouvâmes un pais médiocremant fertile, fort peuplé d'habitations et cultivé partout, le chemin bossu et pierreus ; et nous ran-

(1) Par des tuyaux cachés ou masqués. — (2) L'écusson de Médicis.— p; vers la fln de novembre. — (4) Les uns par le bec, les autres par, etc.— (s) Amené.

(6) Catherine de Médicis. C'est le palais Piiti. '

(7) Voulut. On dit encore parmi le peuple de quelques provinces, voulsit.

(8) Il ne faut pas perdre de vue l'époque du voyage, 1580 : les choses ont bien changé.

diraes fort tard, d'une trete qui est fort longue, à

Sienne, trente deus milles, quatre postes; ils les font de huit milles plus longues qu'ordinairement les noslres. Le vandredy il (Montaigne ) la reconnut curieusemant, notamant pour le respect de nos guerres i. C'est une ville inégale, plantée sur un dos de colline où est assise la meilleure part des rues ; ses deus pantes sont par degrés ramplies de diverses rues, et aucunes vont encore se relevant contre-mont en autres haussures^. Elle est du nombre des belles d'Italie, mais non du premier ordre, ni de la grandeurde Florance : son visage^ la tesmoigne fort antienne. Elle a grand foison de fontenes, desqueles lapluspart des privés'* desrobent des veines, pour leur service particulier. Ils y ont des bonnes caves et fresches. Le dôme, qui ne cède guiere à celui de Florance, est revestu dedans et dehors quasi partout, de ce mabre ci : ce sont des pièces carrées de mabre les unes espesses d'un pied, autres moins de quoi ils encrootent^, come d'un lambris, ces batimans faicts de bricques, qui est l'ordinere matière de ceste nation. La plus bêle pièce de la ville, c'est la place -ronde, d'une très-bele grandeur, et alant de toutes parts se courbant vers le palais qui faict l'un des visages s de ceste rondur, et moins courbe que le demurant. Vis-à-vis du palais, au plus haut de la place, il y a une très belle fontene, qui par plusieurs canals, ramplit un grand vesseau où chacun puise d'une très-belle eau. Plusieurs rues viennent fondre'' en ceste place par des pavés tissus en degrés. Il y a tout plein de rues, et nombre très - antiennes : la principale est celé de Piccolomini, de celle-là», de Tolomei, Colombini, et encore de Cerretani^. Nous vismes des tesmoingnages de trois ou quatre çans ans. Les armes de la ville qui se voient sur plusieurs piliers, c'est la Louve *o quia pandus à ses tetins Romulus et Remus. Le duc de Florance trete courtoisemeirt les grands, qui nous favorisarent, et il a près de sa personne Silvio Piccolomini , le plus suffisant jantilhome de nostre tamps à toute sorte de science , et

(1) Sous Henri II.— (2) En différentes gradations. — (3) Son aspect.— (4) Des particuliers.

(5) On dit iucnisler , revêtir. — (C) Façades. —(7) .\boutir, ou tomber— (8) El après celle-là.

(9) Familles nobles et anciennes de Sienne. — (10) Romaine.

DE MONTAIGNE

d'exercice d'armes, comme celui qui a principalemant à se garder de ses propres sujects. Il abandonne à ses villes le soin de les fortifier, et s'atache à des citadelles qui sont munitionnées et guardées avec toute despance et diligeance, et avec tel supçon qu'on ne permet qu'à fort peu de jans d'en aprocher. Les famés portent des chapcausen leurs testes,- la pluspart. Nous en vismes qui les ostoint par honeur, comme les homes, à l'endret de l'élévation de la messe. Nous étions logés à la Couronne, assez bien, mais tousjours sans vitres et sans châssis. M. de Montaigne estant enquis du concierge de Pratellino, corne il étoit estonné de la beauté de ce lieu, après les louanges, il accusa fort la ledeur des portes et fenestres : de grandes tables de sapin, sans forme et ouvrage, et des serrures grossières et ineptes come celés de nos villages : et puis la couverture de tuiles creus' ; et disoit, s'il n'y avoit moyen ny d'ardoise, ni de plomb ou airain, qu'on devoit au moins avoir caché ces tuiles par la forme du batimant: ce que le concierge dit qu'il le rediroit à son maistre. Le duc laisse encore en estre* les antiennes marques et devises de cete ville, qui sonent partout Liberté ; si est-ce que les tumbes et épitaphes des François qui sont morts, ils les ont emportées de leurs places et cachées en certein lieu de la ville, sous coleur de quelque réformation du batimant et forme de leur église. Le samedy 26 après disner nous suivismes un pareil visage de païs et vînmes >cuper à

Buoncouvent^, douze milles, Castello de la Toscane: ils appellent einsin* des villages fermés qui pour leur petitesse ne méritent pouint le nom de ville. Dimenche bien matin nous en partimes et parce que M. de Montaigne désira de voirMontalcin^pour l'accouintance que les François y ont eu, il se destourna de son chemin à mein droite, et avec MM. d'Estissac, de Mattecoulon et du Hautoi, ala audict Montalcin, qu'ils disent cstre une ville mal-bastie de la grandeur de Saint-EmiUons, assise sur une montaigne des plus hautes de toute la contrée, toatesfois accessible. Ils rencontrarent que la grand' messe se disoit, qu'ils ouïrent. Il y a, à

(1) Creuses.— (2) Laisse subsister.

(5) Buoncouveiiio.

(4) Aia«i.— 15) Uuiil-Alcino.— (6) Petite trille du département (jAia Gironde.

un bout, un chasteau où le duc tient ses garnisons ; mais à son avis (de Montaigne) tout cela n'est guiere fort, estant le dict lieu commandé d'une part par une autre montaigne voisine de çant pas aus terres de ce duc. Onmeintient la mémoire des François en si grande affection qu'on ne leur en faict guiere souvenir que les larmes ne leur en viennent aux yeux, la guerre mesme leur semblant plus douce, avec quelque forme de liberté, que la paix qu'ils jouissent sous la tyrannie. Là M. de Montaigne s'informant s'il ny avoit point quelque sepulchres des François, on lui respondit qu'il y en avoit plusieurs en l'église S. Augustin; mais que parle commandemant du duc on les avoit ensevelis*. Le chemin de ceste journée fut montueus et pierreux, et nous randit au soir à

La Paille-, vint-trois milles. Petit village de cinq ou six maisons au pied de plusieurs montaignes stériles, et mal plaisantes. INous reprimes nostre chemein lendemein boii matin le long d'une fondiere fort pierreuse, où nous passâmes et repassâmes çant fois un torrant qui coule tout le long. Nous rencontrâmes un grand pont^ bastie parce pape Grégoire*, où finissent-.les terres du duc de Florance ; et entrames en celés de l'église. Nous rencontrâmes Acquapendente, qui est une petite ville 5; et se nomme je crois einsein^àcaused'un torrant, qui tout jouignant de-là se précipite par des rochiers en la pleine. Delà nous passâmes S. Laurenzo"^ qui est un Castello *, et par Bolseno^, qui l'est aussi, tournoïant autour du lac qui se nome Bolseno, long de trante milles et large de dix milles, au milieu duquel se voit deus rochers comme des isles, dans lesquels on dict estre des monastères 1». Nous nous rendismes d'une trete par ce chemin montueus et stérile à

Montefiascon**, vint six milles. Villette assise à la teste de Tune des plus hautes montai-

(1) Cachés, eofoois. — (2) La Paglia.

(3) Longtemps en ruine, selon M. i'abbé Rickard, U JU, p. 337 de la Descriplion de l'IlaUe.

{4Y Grégoire XIII, régnant alors.

(5) Devenue plus considérable depuis que 'le pape Innocent X y a transféré le siège épiscopal de Castro, en 1647.

(6) Ainsi.

(7) Saint-Laurenl-des-€rones.— (8) Cu petit fort.

(9) C'est une ville ; mais presque entièrement ruinée, seiou I a. l'abbé Richard, t. Ui, p. 541.

^ iOj Dans l'iie qui est au levant, nommée Uaruma. ' 11} 3lontPfia»coDe.

VOYAGES

gnes de toute la contrée. Elle est petite, et monstre avoir beaucoup d'antienneté. Nous en partîmes matin, et vînmes à traverser une bele pleine et fertile, où nous trouvâmes Viterbo, qui avoit une partie de son assiette couchée sur une croupe de montaigne. C'est une belle ville, de la grandeur de Sanlis^ Nous y remarcames beaucoup de belles maisons, grande foison d'ouvriers, belles rues et plesantes; en trois endroits d'icelle, trois trè -bêles fontenes. Il (Montaigne) s'y fut arresté pour la beauté du lieu, mais son mulet qui aloit devant etoit desja passé outre. Nous commenceames là à monter une haute coste de montaigne, au pied de laquelle, en deçà, est un petit lac qu'ils nomment de Yico. Là, par un bien plesant vallon entourné de petites collines où il y a force bois, commodité un peu rare en ces contrées-là, et de ce lac, nous nous vînmes randre de bonne heure à

Rossiglione 2, dix-neuf milles. Petite ville et chasteau au duc de Parme, comme aussi il se treuve sur ces routes plusieurs maisons et terres appartenants à la case^ Farnèse. Les logis de ce chemin sont des meilleurs, d'autant que c'est le grand chemin ordinaire de la poste. Ils prennent cinq juilles* pour cheval à course et à louer, deus milles pour poste ; et à ceste mesme reison, si vous les voulez pour deux ou trois postes ou plusieurs journées, sans que vous vous mettez en nul souin du cheval : car de lieu en lieu les hostes prennent charge des chevausde leurs compaignons; voire, si le vostre vous faut, ils font marché que vous en puissiez reprandre un autre ailleurs sur vostre chemin. Nous vismes par expérience qu'à Siène, à un Flamant qui estoit en nostre compaignie, inconnu, estrangier, tout sul, on fia un cheval de louage pour le mener à Rome, sauf qu'avant partir, on paie le louage; mais au demeurant le cheval est à vostre mercy, et sous votre foi que vous le métrez où vous prometez. M. de Montaigne se louoitde leur coustume dedisner et de souper tard, selon son humeur : car on n'y disne aux bones maisons qu'à deus heures après midy, et sorupeàneuf heures ;de façon que, où nous trouvasmesdescomédiants, ils necommençent à jouer qu'à six heures, aux torches^, et y

(1) Sentis.— (2)Konciglione— (3) A la maison. — {4; Jules, pe' Mie monnaie d'argent.*^») Aux iuifilèrei'

sont deus ou trois heures, et après on va souper. Il (Montaigne) disoit quec'estoit un bon pais pour les paresseux, car on s'y levé fort tard. Nous en partîmes lendemein trois heures avant le jour, tant il avoit envie de voir le pavé de Rome, il trouva que le serin donnoit autant de peine à son estomac le matin que le soir, ou bien peu moins, et s'en trouva mal jusqu'au jour, quoique la nuit fust sereine. A quinse milles nous décôuvrismes la ville de Rome, et puis la reperdismes pour longtemps. Il y a quelques villages en chemin et hostelleries. Nous rencontrâmes aucunes contrées de chemins relevés et pavés d'un fort grand pavé, qui sembloit à voir quelque chose d'anlien, et plus près de la ville, quelques masures évidemmant très-antiques, et quelques pierres que les papes y ont fait relever pour l'honneur de l'antiquité. La plus part des ruines sont de briques, tesmoins les termes de Diocletian, et d'une brique petite et simple, comme la nostre, non de ceste grandeur et espessur qui se voit aus antiquités et ruines antiennes en France et ailleurs. Rome ne nous faisoit pas grand'mo;3streà la reconnoistre de ce chemin. Nousavions louin sur nostre mein gauche, l'Apennin, le prospect dupais mal plaisant, bossé*, plein de profondes fandasses, incapable dy recevoir nulle conduite de gents de guerre en ordpnnance: le terroir nud sans arbres, une bonne partie stérile, le païs fort ouvert tout autour, et plus de dix milles à la ronde, et quasi tout de ceste sorte, fort peu peuplé, de maisons. Par là nous arrivâmes sur les vint heures^, le dernier jour de novembre, feste de Saint André, à la porte del Popolo, et à

Rome, trante milles. On nous y fit des difficultés, comme ailleurs, pour la peste de Gennes. Nous vînmes loger à l'Ours où nous arrestames encore lendemein, et le deuxième jour de décembre prîmes des chambres de louage chez un Espaignol, vis-à-vis de Santa Lucia délia Tinta ^. Nous y estions bien accommodés ue trois belles chambres , salle, garde manger, escuirie, cuisine, à vint escus par mois : sur quoi l'hoste fournit de cuisinier et de feu à la cuisine. Les logis y sont communéemant meu-

(1) Monlueux. — (2) C'pst-à-dire, dans l'après-dînée.

(3) Ancienne épilhe ainsi nommée, paire que c'était anciennemenl le quartier des teinturiers, selon Vincent Rossi. tilff Mvait «lé râpurée daui celle année même ibSfk

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