‹ OEuvres. Vec une notice biographiqueChapitre 375 sur 402 · DF. MONTA I · texte numérisé non relu

DF. MONTA I

blés un peu mieus qu'à Paris , d'autant qu'ils ont grand foison de cuir doré, de quoi les logis qui sont de quelque pris sont tapissés. Nous en pusnies avoir un à niesme pris que du nostre, au Vase dJOr, assez près de là, mublé de drap d'or et de soie, corne celui des rois; mais outre ce que les chambres y estoint sujettes % M. de Montaigne estima que ceste magnificence estoit non-sulement inutile, mais encore pénible pour la conservation de ces meubles, chaque lict estant du pris de quatre ou cinq çans escus. Au nostre, nous avions faict marché d'estre servis de linge à peu près come en France ; de quoi, selon la coustume du pais, ils sont un peu plus espargneus. M. de Montaigne se faschoit d'y trouver si grand nombre de François qu'il ne trouvoit en la rue quasi personne qui ne le saluoit en sa langue. Il trouva nouveau le visage * d'une si grande court et si pressée de prélats et gens d'église, et lui sembla plus puplée d'homes riches, et coches, et chevaus de beaucoup, que nulle autre qu'il eust jamais veue. Il disoit que la forme des rues en plusieurs choses, et notamment pour la multitude des homes, lui represantoit plus Paris que nulle autre où il eust jamais été. La ville est, d'à-ceste-heure, toute plantée le long de la rivière du Tibre deçà et delà. Le quartier montueus, qui estoit le siège de la vieille ville, et où il faisoit tous les jours mille proumenades et visites , est scisi ^ de quelques églises et aucunes maisons rares et jardins des cardinaus. Il jugeoit par bien claires apparences, que la forme de ces montaignes et des pantes estoit du tout changé de l'antienne parla hauteur des ruines ; et tenoit pour certin qu'en plusieurs endroits nous marchions sur le feste des maisons toutes entières. Il est aisé à juger, par l'arc de Severe*, que nous somes à plus de dcus picques au dessus de l'antien planchier; et de vrai, quasi partout, on marche sur la teste des viens murs que la pluye et les coches^ découvrent. Il combattoit cens qui lui comparoint la liberté de Rome à celle de Venise , principalement par ces argumens : que les ipaisons mesmes y étoint si peu sûres que ceux qui y apportoint des moïens un peu largemant estoint ordineremant conseillés de don-

(1) Assujettissantes ; ou trop dépendantes les unes des autres.

(2) L'ajpect —(3) Coupé, de scissui.

4) De Sepiime Sévère, au pied du Capltole>— (S) Lea carrof •M et voiture*.

ner leur bourse en garde aus banquiers de la ville, pour ne trouver leur coffre crocheté , ce qui estoit avenu à plusieurs : Item, que l'aller de nuit n' estoit guiere bien assuré : Jtem, que ce premier mois, de décembre, le général def< cordeliers fut demis soudenemant de sa charge et enfermé, pour, en son sermon, où estoit le pape et les cardinaus, avoir accusé l'oisiveté et pompes des prélats de l'Eglise, sans en particulariser autre chose, et se servir sulemant, avec quelque aspreté de voix, de lieus communs et vulgaires sur ce propos : Hem, que ses coffres* avoint esté visites à l'entrée de la ville pour la doane, et foui 1 lés jusques aus plus petites pièces de ses bardes, là où en la pluspart des autres villes d'Italie, ces officiers se contentoint qu'on les leur eust simplement presanté : Qu'outre cela on lui avoit pris tous les livres qu'on y avoit trouvé pour les visiter*, à quoi il y avoit tant delongur' qu'un homme qui auroit autre chose à faire les pouvoit bien tenir pour perdus ; joing que les règles y estoint si extraordineres que les heures de Nostre- Dame, parce qu'elles estoint de Paris, non de Rome, leur estoint suspectes, et les livres d'aucuns docteurs d'Allemaigne contre les hérétiques, parce qu'en les combatantsiisfaisoint mantion de leurs erreurs. A ce propos il louoit fort sa fortune , de quoi n'estant aucunemant adverty que cela lui deust arriver, et estant passé au travers de l'Allemaigne,veu sa curiosité, il ne s'y trouva nul livre défandu. Toutefois aucuns seigneurs de la lui disoint, quand il s'en fust trouvé, qu'il en fust été quitte pour la perte des livres. Douze ou quinze jours après nostro arrivée, il se trouva mal , et pour une inusitée défluxion de ses reins qui le menassoit de quelque ulcère , il se dépucela *. par l'ordonnance d'un médecin françois du cardinal de Rambouillet, aydé de la dextérité de son appoticaire, à prendre un jour de la cass<^ à gros morceaus au bout d'un cousteau trampè premièrement un peu dans l'eau, qu'il avala fort ayséemant, et en fit deus ou trois selles. Landemein il print de la terebentine de Venise, qui vient, disent-ils, des montaignes de Tirol, deus gros morceaus enveloppés dans un oblie^,

(1/ Ceux de Montaigne.

(2) Entre autre ses Essais, dont les deux prenniers Uvces •venaient d'être imprimés à Bordeaux. — (3) Longueurs. (4) C'e8t*à-dire, se dëlenuina pour la première foist (9) t}n« oubtli, ou pain b cacheter.

VOYAGES

sur un culier d'argent, arrosé d'une ou deus goûtes de certin sirop de bon goust ; il n'en sentit autre effaict que l'odur de l'urine à la violette de mars. Après cela il print à trois fois, mais non tout de suite, certene sorte de breuvage qui avoit justemant le goust et couleur de l'amande 1 : aussi lui disoit son médecin, que ce n'estoit autre chose; toutefois il panse qu'il y avoit des quatre-semances-froides. Il n'y avoit rien en cesle dernière prise de malaysé et extraordinaire, que l'heure du matin : tout cela trois heures avant le repas. Il ne santit non plus à quoi lui servit cest almandé, car la niesme disposition lui dura encore après ; et eut depuis une forte colicque, le vint et troisième décembre , de quoi il se mit au lit environ midy; et y fut jusques au soir, qu'il randit force sable, et après une grosse pierre dure, longue et unie, qui arresta cinq ou six heures au passage de la verge. Tout ce temps, depuis ses beings, il avoit un grand bénéfice de ventre, par le moyen duquel il pansoit estre défandu de plusieurs pires accidans. Il déroboit ^ lors plusieurs repas, tantost à disner, tantost à souper. Le jour du Noël, nous fumes ouir la messe du Pape à Saint-Pierre, où il eut place commode pour, voir toutes les cerimonies à son ayse. Il y a plusieurs formes ^ particulières : l'évangile et l'épistre .s'y disent premieremant en latin et secondement en grec, comme il se faic-t encore le jour de Pasques et le jour de Saint- Pierre. Le pape donna à communier à plusieurs autres ; et officioint avec lui à ce service les cardinaus Farnese, Medicis, Caraffa et Gonzaga. Il y a un certin instrumant à boire le calisse*, pour prouvoii"^ lasurté du poison. Il lui sembla nouveau^ et en ceste messe et autres, que le pape et cardinaus et autres prélats y sont assis, et, quasi tout le long de la messe, couverts, devisans et parlans ensamble. Ces cérémonies samblent estre plus magnifiques que devotieuses. Au demourant il lui sambloit qu'il n'y avoit nulle particularité en la beauté des famés, digne de ceste préexcellance que la réputation donne à ceste ville sur toutes les autres du monde ; et au demurant que, comme à Paris, la beauté plus singulière se trouvoit entre les

(I) D'un amande.— (2) Esquivait.— (3) Façons, manières. (4) C'est un chalumeau d'or.

(£>) Pourvoir, providere, se précautionner contre le poison. L'essai avait déjà été fait par le Préguste.

meins de celles qui la mettent en vante. Le 29 de décembre, M. d'Abein *, qui estoit lors ambassadur, jantil home studieus et fort amy de longue mein de M. de Montaigne, fut d'advis qu'il baisast les pieds au pape. M. d'Estissac et lui se mirent dans le coche^ dudict ambassadur. Quand iP fut en son audiense, il les fil appeller par le camerier du pape. Ils trouvarent le pape, et avecques lui l'ambassadurtout sul, qui est la façon ; il a près de lui une clochette qu'il sonne, quand il veut que quelc'un veingne à lui. L'ambassadur assis à sa mein gauche descouvert ;, car le pape ne lire jamais le bonnet à qui que ce soit, ny nul ambassadur n'est près de lui la teste couverte. M. d'Estissac entra le premier, et après lui M. de Montaigne, et puis M. de Mattecoulon, et M. du Hautoi. Après un pas ou deux dans la cliambre, au couin de laquelle ledit pape est assis, ceus qui antrent, qui qu'ils soient, mettent un genouil à terre, et atendent que le pape leur donne la bénédiction, ce qu'il faict; après cela ils se relèvent et s'acheminent jusques environ la michambre-*. Il est vrai que la pluspart ne vont pas à lui de droit fil, tranchant le travers de la chambre, eins^ gauchissant un peu le long du mur, pour donner, après le tour, tout droit à lui. Estant à ce mi chemin, ils se remettent encor un coup sur un genouil, et reçoivent la seconde bénédiction. Cela faict, ils \ont vers lui jusques à un tapis velu, estandu à ses pieds,sept ou huit pieds plus avant. Au bord de ce tapis ils se mettent à deux genous. Là l'ambassadur qui les presantoit se mit sur un genouil à terre, et retroussa la robe du pape sur son pied droit, oîi il y a une pantouftte rouge, atout ^ une croix blanche audessus. Ceus qui sont à genous se tienent en ceste assiete jusques à son pied, et se panchent à terre, pour le baiser. M. de Montaigne disoit qu'il avoit haussé un peu le bout de son pied. Ils se firent place l'un à l'autre, pour baiser, se tirant à quartier, tousjours en ce pouint. L'ambassadur, cela faict, recouvrit le pied du pape, et, se relevant sur son siège, il lui dit ce qu'il lui sambla pour la recommandation de M. d'Estissac et de M. de Montaigne. Le pape, d'un visage courtois, ad-

[ij D'Elbène.

(2) C elait la voilure de ce temps-là. Henri IV disait sa coche, et non son carrosse.— (3J L'ambassadeur.— (4) A la moitié de la chambre.- (5) Mais.— (6J Avec.

OE xMONTAIGlNE.

iiionesla M. d'Eslissac à l'estude et à la vertu, et M. de Montaigne de continuer à la dévotion qu'il avoit tousjours portée à l'Eglise et service du roi irès-chrostien, et qu'il les serviroit volantiers où il pourroit : ce sont services de frases italiennes. Eus * ne lui dirent mot ; eins 2 aiant là receu une autre bénédiction, avant se relever, qui est signe du congé, reprindrent le mesme chemin. Cela se faict selon l'opinion d'un chacun: toutefois le plus commun est de se sier^ en arrière à reculons, ou au moins de se retirer de coslé, de manière qu'on reguarde tous-jours le pape au visage. Au mi-chemin come en allant, ils se remirent sur un genou, et eurent une autre bénédiction, et à la porte, encore sur un genou, la dernière bénédiction. Le langage du pape est italien, santant son ramage boulognois*, qui est le pire idiome d'Italie; et puis de sa nature il a la parole mal aysée. Au demourant, c'est un très beau vieillard, d'une moyenne taille et droite, le visage plein de majesté, une longue barbe blanche, eagé lors de plus de quatre-vins ans, le plus sein* pour cest aage et vigoureus qu'il est possible de désirer, sans goûte, sans colicque, sans mal d'est omach, et sans aucune subjection : d'une nature douce, peu se passionant des affaires du monde, grand bastissur; et en cela il lairra à Rome et ailleurs un singulier honneur à sa mémoire ; grand aumônier, je dis hors de toute mesure®. Entre autres tesmoignages de cela, [il n'est nulle fille à marier à laquelle il n'eide pour la loger, si elle est de bas-lieu -, et contel'on"^ en cela sa libéralité pour arjant contant *.] Outre cela, il a basti des collieges pour les Grecs, pour les Anglois, Escossois, François, pour les Allemands, et pour les Polacs^, qu'il a dotés de plus de dix mille escus chacun de rante à perpétuité, outre la despanse infinie des bastimans. Il l'a faict pour appeler à l'église les enfans de ces nations-là, corrompues

(1) MonUiigne et ses amis.

(2) Mais.— (3) De se tenir.

(4) Ui pape, qui était Grégoire xm { Hugues Buoncompagno) était en effet de Bologne : c'est à lui qu'on doit la réfonnation du Calendrier romain. — (5) Sain.

(6} On faisait monter ses aumônes à deux miUioDs d'écos d'or. — (7) Corapte-t-on.

(8) Ce qui est enfermé entre deux crochets est ajouté en narge de la main de Montaigne.

(9) Les Polorfais. On écrit Polaques, et ce nom vient de la Poiaquie, qui est ie palatinat de Bielsko.

de mauvaises opinions contre l'église ; et là les enfans sont logés , nourris , habillés, instruicts et accon.inodés de toutes choses, sans qu'il y aille un quatrin * du leur, à quoy que ce soit Les charges publiques pénibles, il les rejette volantiers sur les espaulesd'autrui, fuïant à se donner peine. Il preste tant d'audiences qu'on veut. Ses responses sont courtes et résolues, et perd-on temps de lui combattre saresponse par nouveaus argumans. En ce qu'il juge juste, il se croit ; et pour son fils mesme^ qu'il eime furieusemant , il ne s'ebranle pas contre ceste siene justice. Il avanse ses parans [mais sans aucun interest des droits de l'église qu H conserve inviolablemaht. Il est très-magnifique en bastimans publiques^ et réformation des rues de ceste ville^] ; et à la vérité, a une vie et des mœurs ausquels il n'y a rien de fort extraordinere ny en l'une ny en l'autre part, toutefois inclinant beaucoup plus sur le « bon ^. " Le dernier de. décembre eux deus® disnarent chez M. le cardinal de Sans", qui observe plus des cerimonies romeines que nul autre François. Les benedirite et les grâces fort longues y furent dites par deus chapelins, s'antre-respondans l'un l'autre à la façon de l'office de l'église. Pandant son disné, on lisoit en italien une perifrase » de l'Evangile du jour. Ils lavarent avec lui et avant et après le repas. On sert à chacun une serviette pour s'essuïer ; et devant ceus à qui ou veut faire un honneur particulier, qui tient le siège à costé ou vis-à-vis du maistre, on sert des grans quarrés d'argent qui portent leur salière, de mesme façon que ceus qu'on sert en France aus grans. Audessus de cela il y a une serviette pliée en quatre ; sur ceste serviette le pein, le cousteau, la forchette, et le culier. Audessus de tout cela une autre serviette, de laquelle il se faut serNir et laisser le demeurant en Testât qu'il est : car après que vous estes à table, on vous sert, à costé de ce quarré, une assiette d'arjant ou de terre, de laquelle vous vous servez. De tout ce qui se sert

fl) La plus petite des monnaies, qui vaut quatre denien, qualrmo : comme on dirait en France un liard.

(2) Jacques Buoncompagno, qu'il avait ea avant d'entrer dans les ordres. —(3) Publics.

(4) Ceci est encore ajouté de la main de MonUigne.

(5) Ajouté par Montaigne

(6) MM. d'Esiissac et M^)ntaigne. — (7i De Sens. — («) phrase, explication.

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