‹ OEuvres. Vec une notice biographiqueChapitre 389 sur 402 · A MADAMOISELLE DE MONTAIGNE, MA FEMME · texte numérisé non relu

A MADAMOISELLE DE MONTAIGNE, MA FEMME

Ma femme, vous entendez bien que ce n'est pas le tour d'un galant homme, aux règles de ce temps icy, de vous courtiser et caresser encores ; car ils disent qu'un habile homme peult bien prendre femme, mais que de l'espouser c'est à faire à un sot. Laissons les dire : je me tiens, de ma part, à la simple façon du vieil aage ; aussi en porté-je tantost le poil : et, dfi vray, lanouvelleté couste si cher jusqu'à ceste heure à ce pauvre estât ( et si , je ne sçais si nous en sommes à la dernière enchère), qu'en tout et par tout j'en quitte le party. Vivons, ma femme, vous et moy,à la vieille françoise. Or, il vous peult souvenir comme feu monsieur de la Boëtie, ce mien cher frère et compaignon inviolable, me donna mourant ses papiers et ses livres, qui m'ont esté depuis le plus favory meuble des miens. Je ne veulx pas chichement en user mov seul, ny ne mérite qu'ils ne servent qu'àmoy ; à ceste cause, il m'a prins envie d'en faire part à mes amis. Et parce que je n'en ay, ce crois je, nul plus privé que vous, je vous envoyé la lettre consolatoire de Pluiarque à sa femme, traduicte parluy en françois ; bien marry de quoy la fortune vous a rendu ce présent si propre,etque, n'ayant enfant qu'une fille longuement attendue, au bout de quatre ans de nostre mariage, il a fallu que vous l'ayez perdue dans le deuxiesme an de sa vie. Mais je laisse à Plutarque la charge de vous consoler, et de vous advertir de vostre debvoir en cela, vous priant le croire pour l'amour de moy ; car il vous descouvrira mes intentions, et ce qui se peult alléguer en cela, beaucoup mieulx que je ne ferois moymesme. Surce, ma femme, je me recommende bien fort à vostre bonne grâce, et prie Dieu qu'il vous maintienne en sa garde. De Paris, ce 10 septembre 1570.

Vostre bon mary,

Michel de Montaigne.

(1) imprimée au-devnnl de la Lelire de consolàlion de Pluiarque à sa femme, dans le recueil déjà cité, fol. 89.

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