LETTRE VU
pondants de si pareille conséquence, il est maîaysé à sauver: que nos loix deftendeni offenser la réputation d'aultruy, et ce neantmoins permettent de l'ennoblir sans mérite. Geste pernicieuse licence de jecler aitisin, ànostre poste, au vent les louanges d'un chacun, a esté aultresfois diversement restreincie ailleurs ; voire, à l'adventure ayda elle jadis à mettre la poésie en la male-grace des sages. Quoy qu'il en soit, au moins ne se sçauroit on couvrir, que le vice du mentir n'y apparoisse toujours, très messeant à un homme bien nay» quelque \ isage qu'on luy donne.
Quant à ce personnage de qui je vous parle, monsieur, ilm'envoye bien loing de ces termes ; car le dangier n'est pas que je luy en oste ; et son malheur porte que, comme il m'a fourny , autant qu'homme puisse, de très jus* tes et très apparentes occasions de louange, j'ay bien aussi peu de moyen et de suflisance pour la luy rendre ; je dis moy, à qui seul il s'est communiqué jusques au vif, et qui puis res|>ondre dan million de grâces, de perfections et de vertus qui moisirent oysifves au giron d'une si belle ame, mercy à l'ingratitude de sa fortune. Car, la nature des choses ayant, je ne sçais comment, permis que la vérité, pourl)elle et acceptable qu'elle soit d'elle mesme, si ne l'embrassons nous qu'infuse et insinuée en nos* tre créance par les utils de la persuasion, je me treuve si fort desgamy* et de crédit pour auctoriser mon simple tesmoignage, et d'éloquence pour l'enrichir et le faire valoir, qu'à peu a il tenu que je n'aye quité là tout ce soing, ne me restant pas seulement du sien par où dignement je puisse présenter au monde au moins son esprit et son sçavoir.
De vray^ monsieur, ayant esté surprins de sa destinée en la flt^r de son aage, et dans le train d'une très heureuse et très vigoureuse santé, il n'avoit pensé à rien moins qu'à mettre au jour des ouvrages qui deussent tesmoigner à la postérité quel il estoit en cela ; et à l'adventure estoit-il assez brave, quand il y eust pensé, pour n'en estre pas fort curieux. Mais enfin j'ay prins party qu'il seroit bien plus excusable à luy d'avoir ensepvely avecques soy tant de rares faveurs du ciel, qu'il ne seroit à moy d'ensepVelirencoresla cognoissance qu'il m'en avoit donnée. Et, pourtant, ayant curieusement recueilly tout ce que j'ay trouvé
d'entier parmy ses brouillarts et papiers espars çà et là, le jouet du vent et de ses estudes, il m'a semblé bon, quoy que cefeutst, de le distribuer et de le despartir en autant de pièces que j'ay peu, pour de là prendre occasion de recommender sa mémoire à d'autant plus de genis, choisissant les plus apparentes et dignes jjersonnes de ma cognoissance, et desquelles le tesmoignage luy puisse estre le plus honnorable, comme vous, monsieur, qui de vous mesme pouvez avoir eu quelque cognoissance de luy pendant sa vie, mais certes bien legiere pour en discourir la grandeur de son entière valeur. La postérité le croiia, si bon luy semble ; mais je luy jure, sur tout ce que j'ay de con.science, l'avoir sceu et veutel, tout consideré,qu'à peine par souhait et imagination pouvois-je monter au delà, tant s'en fault que le je luy donne beaucoup de compaignons.
Je vous supplie très humblement, mou.>n.Lii , non seulement prendre la générale protection de son nom, mais encores de ces dix ou douze vers françois, qui se jectent, comme par nécessité, à l'ahry de vostre faveur. Car je ne vous celeray pas que la publication n'en ayt esté différée après le reste de ses œuvres, soubs couleur de ce que, par delà *, on ne les trouvoit pas assez hmés pour estre mis en lumière. Vous verrez, monsieur, ce qui en est ; et parce qu'il semble que ce jugement regarde l'interest de tout ce quartier icy, d'où ils pensent qu'il ne puisse rien partir en vulgaire qui ne sente le sauvage et la barbarie, c'est proprement vo.stre charge, qui, au rengde la première maison de Guyenne, receu de vos ancestres, avez adjousté du vostre le premier reng encores en toute façon de suffisance, maintenir non seulement par vostre exemple, mais aussi par Tauctorité de vostre tesmoignage, qu'il n'en va pas tousjours ainsm. Et ores qae le faire soit plus naturel aux Gascons que le dire, si est ce qu'ils s'arment quelquesfois autant de la langue que du bras,etde l'esprit que du cœur. De ma part.
' <4) 4 Paris, oâ Sontaigoe Causait imprima alors, chez P. More!, tes omvres itoMbumes ^ Ui fioétie. 11 avait bit swts doute un CKiirl voyage de Paris en Périgord, pour re<'ueillir plus compiétemeni les Vers français de son ami; car ccile lettre dihlf r de septembre 1570 est datée de son otiâteau de Moaiaigne, tandis que l'Averli^sement au lecteur, du 10 août, et la lettre à «a iéaaBe, du <0 se|>tenbre, sont datés de Paris. J. V. u
CORRESPONDAINCE DE MO^JTAIGNE,
monsieur, ce n'est pas mon gibbier déjuger de telles choses, mais j'ay ouï dire à personnes qui s'entendent en sçavoir : que ces vers sont non i seulement dignes'de se présenter en place marchande; mais davantage, qui s'arrestera à la beauté et richesse des inventions : qu'ils sont, pour le subject, autant charnus, pleins et moelleux, qu'il s'en soit encores veu en nostre langue. Naturellement chasque ouvrier se sent plus roide en certaine partie de son art, et les plus heureux sont ceulx qui se sont empoignés à la plus noble ; car toutes pièces egualement nécessaires au bastiment d'un corps ne sont pas pourtant egualement prisables. La mignardise du langage, la doulceur et la pohssure reluisent, à ladventure, plus en quelques auhres ; mais en gentillesse d'imaginations, en nombre de saillies, poinctes et traicts, je ne pense point que nuls aultres leur passent devant : etsifauldroit, il encores venir en composition de ce que ce n'estoit ny son occupation, ny son estude, et qu'à peine au bout de chasque an mettoit il une fois la main à la plume, tesmoing ce peu qu'il nous en reste de toute sa vie. Car vous veoyez, monsieur, vert et sec, tout ce qui m'en est venu entre mains, sans chois et sans triage, en manière qu'il y en a de ceulx mesmes de son enfance. Somme, il semble qu'il ne s'en meslast, que pour dire qu'il estoit capable de tout faire ; car, au reste, mille et mille fois, voire en ses propos ordinaires, avons-nous veu partir de luy choses plus dignes d'estre sceues, plus dignes d'estre admirées.
Yoylà, monsieur, ce que la raison et l'affection, joinctes ensemble par un rare rencontre, me commandent vous dire de ce grand homme de bien; et, si la privante que j'ay prinse de m'en addresser à vous, et de vous en entretenir si longuement, vous offense, il vous souviendra, s'il vous plaist, que le principal effect de la grandeur et de l'eminence, c'est de vous jecter en bute à l'importunité et embesongnement des affaires d'aultruy. Surce. après vous avoir présenté ma très humble affectionàvostre service, je supplie Dieu vous donner, monsieur, très heureuse et longue vie. De Montaigne, ce premier de septembre mil cinq cents soixante et dix.
Votre obéissant serviteur,
Michel de Montaigne.
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