VEU DE TEMPS APRES SA MAJOJUTÉ
« Monsieur mon fils, vous ayant déjà envoyé ce que j'ai pense vous satisfaire à ce que me dites, avant que d'aller à Gaillon, il m'a semblé qu'il restait encore ce que j'estime aussi nécessaire pour vous l'aire obéir à tout vostre royaume, et reconnoître combien désirez le revoir en Testât auquel il a esté par le passé durant les règnes des rois mes seigneurs vos père et grandpère. Pour y parvenir, j'ai pensé qu'il n'y a rien qui vous serve tant que de voir qu'aimiez les choses réglées et ordonnées, et tellement policées que Ton connoisse les désordres qui ont esté jusques ici par la minorité du roi vostre frère, qui empeschoitque l'on ne pouvoit faire ce que l'on désirait, Cela vous a tant déplu que, incontinent qu'avez eu le moyen d'y remédier et de tout régler, par la paix que Dieu vous a donnée, que n'avez perdu une seule heure de temps à rétablir toutes choses selon leur ordre et la raison , surtout aux choses de l'église et qui concernent nostre religion. Laquelle pour conserver, et par bonne vie et exemple tascherde remettre tout à icejle, comme par la justice conserver les bons et nettoyer le royaume des mauvais, et'recouvrer parla vostre autorité et obéissance entière, encore que tout cela serve , et soit le principal pilier et fondement de toutes choses , si est-ce que je cuide que, vous voyant réglé en vostre personne et façon de vivre, et vostre cour remise avec l'honneur et police que j'y ai vus autrefois; que cela sera un exemple partout vostre royaume, et une connoissance à un chacun du désir et volonté qu'avez de remettre toutes choses selon Dieu et la raison. Et afin qu'en effet cela
(I) Cos conseils furoiil écrits par Jlonlaigiie, sous la dictée de Catlicriiie, ainsi qu'on le lit dans \e Posl-scripium ; mais on y reconiiait tout ce que Montaigne lui-même a inséré dans sou Livre sur les devoirs des souveraitis.
soit connu d'un chacun, je désirerois que preniez une heure certaine de vous lever, et pour contenter notre noblesse, faire comme faisoit feu roi votre père ; car, quand il prenoit chemise , et que les habillemens entroient , tous les princes , seigneurs, capitaines, chevaliers de l'ordre, gentilshommes de la chambre, maîtres-d'liostel, gentilshommes, servans entroient lors ; et il parloit à eux et le voyoient, ce qui les contentoit beaucoup.
« Cela fait, s'en alloit à ses affaires ; et tous sortoient, hormis ceux qui en estoient, et les quatre secrétaires. Si faisiez de même, cela les contenteroit fort, pour estre accoutumés de tout temps aux rois vos père et grand-père.
« Après cela, que donnassiez une heure ou deux à ouïr les dépesches et affaires, qui sans vostre présence ne se peuvent dépescher; et ne • passer les dix heures pour aller à la messe. Que tous les princes et seigneurs vous accompagnent ; et non comme je vous vois aller, que n'avez que vos archers; et au sortir de la messe, dîner s'il est tard, ou sinon , vous promener pour vostre santé ; et ne passiez onze heures que ne dîniez ; et après dîner, pour le moins deux fois la semaine donner audience, qui est une chose qui contente infiniment vos sujets, et après vous retirer ; et venir, chez moi ou chez la reine, afin que l'on connoisse une façon de cour, qui est chose qui plaît infiniment aux François. Ayant demeuré demi-heure ou une heure en public, vous retirer ou à vostre étude, ou en privé, oîi bon vous semblera; et sur les trois heures après midi, vous alliez vous promènera pied ou à cheval, afin de vous montrer et contenter la noblesse; et passiez vostre temps avec ceste jeunesse à quelque exercice honneste, sinon tous les jours, au moins deux ou trois fois la semaine": cela les contentera tous beau-
WÎS DICTES PAK CATHtlUiNfc DE MEDICIS, ktc.
coup, l'ayant ainsi accoutumé du temps du roi vosire père qui lesaiinoit infiniment ; après cela souper avec vostre famille, et raprès-soupée, deux fois la semaine, tenir la salle de bal, car . j'ai ouï dire au roi vostre grand-père : - Qu'il falioit, pour vivre en repos avec les François et qu'ils aimassent leur roi, les tenir joyeux et occupés à quelque exercice.» Pour cesi effet, il faut combattre à cheval, à pied, avec la lance. Au temps passé, les garnisons de gendarmes estoient par les provinces, où la noblesse d'alentour s'exerçoit à courre la bague ou tout autre exercice honneste ; et outre qu'ils servoieni pour la sûreté du pays ils contenoient les esprits de pis faire.
« Or, pour retourner à la police de la cour, du temps du roi vostre grand-père, il n'y eut homme si hardi d'oser dire dans sa cour injure à autre; car s'il eut esté ouï, il eust esté mené au prévost de l'hôtel. Lescapitainesdesesgardesse promenoient ordinairement par les salles et dans la cour, et quand l'après-dinée le roi estoit retiré en sa chambre, chez la reine, ou chez les dames, les archers se îenoient aux salles parmi lesdegrés et dans la cour pour empescher que les pages et laquais ne jouassent et ne tinssent les berlans qu'ils tiennent ordinairement dans le chasteau où vous êtes logé, avec blasphesmes et juremens, chose exécrable, et devez renouveler les anciennes ordonnances et les vosires mesmes, en faisant faire punition bien exemplaire, afin que chacun s'en abstienne. Aussi les suisses se promenoient à la cour ; et le prévost de l'hôtel avec ses archers dans la basse cour et parmi les cabarets et lieux publics, pour voir ce qui s'y fait et empescher les choses mauvaises, et pour punir ceux qui avoient délinqué. Les portiers ne laissoient entrer personne dans la cour ou chasteau, si ce n'estoit les enfans du roi, les frères et sœurs, en coché , à cheval, en litière. Les princes et princesses descendoient dessous la porte ; les autres hors la porte. Tous les soirs, depuis que la nuit venoit, legrandmaistre avoit commandé au maistre-d'hôtelde faire allumer des flambeaux par toutes les salles et passages ; et aux quatre coins de la cour et degrés des falLots 5 et jamais la porte du chasteau n'estoit ouverte que le roi ne fust éveillé; et n'y cntroit ni sortoit personne, quel qu'il fût; comme aussi au soir, dès que le roi estoit couclié, on fermoit les portes, et on mettoit les
clefs sou« le chevet de son lit. Au matin, quand on alluit couvrir pour son dîner, le gentilhomme qui tranchoit devant lui alluii quérir le couvert, et porioii en sa main la nef et les couteaux avec lesquels il devoit trancher ; devant lui , l'huissier de salle \ et après, les officiers pour couvrir ; comme aussi, quand on alloit à la viande, le maistre-d'hostel y alloit en personne et le panetier ; et après eux, c'estoient enfans d'honneur et pages, sans valetaille ni autre que l'écuyer de cuisine ; et cela estoit plus sûr et plus honorable.
« L'après-dînée et l'après-soupée, quand le roi demandoit sa collation, un gentilhomme de la chambre l'alloil quérir; et, s'il n'y en avoit point, un gentilhomme servant qui portoit en sa main la coupe ; et après lui venoient les officiers de la paneterie et échansonnerie. Aussi en la chaml)re n'enlruii jamais personne quand on faisoit son lit ; et, si le grand chambellan ou premiergentilhomme de la chambre n'estoit aie voir faire, y assistoit un des principaux gentilshommes de ladite chambre ; et, au soir, le roi se deshabilloit en la présence de ceux qui au matin estoient entrés lorsqu'on portoit le» habillemens.
« Je vous ai bien voulu mettre tout ceci de la façon que je l'ai vu tenir aux rois vos père et grand-père, pour les avoir vus tous aimés et honorés de leurs sujets; et en estoient si contents, que pour le désir que j'ai de vous voir de mesme, j'ai pensé que je ne vous pouvoia donner meilleur conseil que de vous régir comme eux.
» Monsieur mon fils, après vous avoir parlt de la police de la cour, et de ce qu'il faut faire pour rétablir tous vos ordres en vostre royaume, il me semble qu'une des choses la plus nécessaire pour vous faire aimer de vos sujets, c'est qu'ils connoissent qu'en toutes choses avez soin d'eux, autant de ceux qui sont près de vosire personne que de ceux qui en sont loin. Je dis ceci parce que vous avez vu comme les malins, avec leur méchanceté, ont fait entendre partout que vous ne vous souciez de leur considération, aussi que vous n'aviez agréable de les voir ; et cela est procédé des mauvais offices et menteries dont se sont aidés ceux qui. pour vous faire haïr, ont pensé s'esiablir et s'accroître ; et que, pour la multitude des affaires et négligence de ceux à qui faisiei les c^mman-
WIS DICTÉS PAR GATHEaiNE DE MÉDICIS
déments, bien souvent les Jéppsches nécessaires, au lieu d'estre diligemment répartdues, ne l'ont pas esté; au contraire, ont demeuré quelquefois un mois ou six semaines ; qui esloit cause que, voyant telle négligence, on pensoit estre vrai ce que disoient ces malins. Voilà ce qui me fait vous supplier que dorénavant vous n'omettiez un seul jour, prenant l'heure de vostre commodité, que ne voyez toutes les dépesches, de quelque part qu'elles viennent, et que preniez la î>eine d'ouïr celles qui vous sont envoyées. Si ce sont choses de quoi le conseil puisse vous soulager, les y envoyer, et faire un amendement au chancelier pour jamais, que toutes les choses qui concernent les affaires de vostre Etat, qu'avant que les maistres des requestes entrent au conseil, qu'il aie à donner une heure pour les dépesches ; et après faire entrer les maistres des requestes et faire suivre le conseil pour les parties.
" C'est la forme que , durant les rois mes seigneurs vos père et grand-père, tenoit monsieur le comiétable et ceux qui assistoient audit conseil. Les autres choses qui ne dépendent que de vostre -Volonté, après, comme dessus est dit, les avoir entendues, commander les dépesches et réponses selon vostre volonté, aux secrétaires. Le lendemain, avant que rien voir de nouveau, vous les faire lire, et commander qu'elles soient envoyées sans délai-. Ce faisant, n'en viendra d'inconvénient à vos affaires. Vos sujets connoîtront le soin qu'avez d'eux ; cela les fera plus diligents et soigneux ; et connoîtront davantage combien vous voulez conserver vostre Etat, et le soin^que prenez de vos affaires. Quand il viendra, soit de ceux qui ont charge de vous, ou d'autres des provinces pour vous voir, il faut que vous preniez la peine de parler à eux ; leur demander de leurs charges; et, s'ils n'en ont point, dulieu d'où ils viennent. Qu'ils connoissent que vous voulez savoir ce qui se fait parmi vostre royaume; et leur faire bonne chère, et non pas parler une fois à eux ; mais, quand les trouverez en vostre chambre ou ailleurs, leur dire toujours quelque mot.
« C'est comme j'ai vu faire aux rois vos père et grand -père, jusqu'à leur demander, quand ils ne savaient ce de quoi les entretenir, de leur ménage, afin de parler à eux et de leur faire connoitre qu'ils avoient bien agréable de les voir. • En ce faisant les menteuse.s inventions qu'on
a trouvées pour vous déguiser à vos sujets seront connues de tous ; en serez mieux aimé et honoré d'eux ; car, retournant à leur pays, feront entendre la vérité, si bien que ceux qui vous ont aidé à nuire seront connus pour méchants, comme ils sont. Aussi je vous dirai que, du temps du roi Louis douziesme vostre aïeul, qu'il avoit une façon que je désirerois infiniment que vous voulussiez prendre pour vous oster toutes les importunités et presses de la cour, et pour faire connoîlre à tous qu'il n'y a que vous qui donnez les biens et honneurs; vous en serez mieux servi et avec plus de faveur. Il avoit ordinairement en sa poche le nom de ceux qui avoient charge de lui, fust-ce près ou loin, grands et petits, comme de toutes qualités; comnie aussi il avoit un autre rôle où estoient écrits tous les offices, bénéfices et autres choses qu'il pouvoit donner. Il avoit fait commandement à un ou deux des principaux officiers en chaque province que, quelque chose qui vaquast ou avînt de confiscations , aubaines , amendes et autres choses pareilles,' nul ne fust averti que premièrement ceux à qui iKen avoit donné la charge, ne l'en avertissent par lettres expresses qui ne tombassent es mains des secrétaires ni autres que de lui-même. Lors, il prenoit son rôle et regardoit selon la valeur qu'il voyoitpar icelui ce qu'on lui demandoit; et selon le rôle qu'il avoit dans sa poche, il donnoit à celui que bon lui sembloit, et lui en faisoit faire la dépesche lui-mesme sans qu'il en sust rien ; il l'envoyoit à celui à qui il le donnoit. ♦» Et si de fortunç quelqu'un en estant averti, le lui venoit demander, il le refusoit ; car jamais à ceux qui demandoient il ne donnoit ; afin de leur oster la façon de l'importuner. Ceux qui le servoient sans laisser leurs charges, sans le venir presser à la cour, et dépenser plus que ne vaut le don bien souvent, il les récompensoit des services qu'ils lui faisoient.
"Aussi estoit-il le roi le mieux servi, àce que j'ai ouï dire, qui fust jamais^ car ils ne reconnoissoient que lui ; et ne faisoit-on la cour à personne, estant le plus aimé qui fust jamais. Et prie Dieu qu'en fassiez de même , car tant qu'en ferez autrement aux places ou autres inventions, croyez qu'on n'en tiendra pas le don de vous seul, car j'en aî ouï parler où je suis.
«Je ne veux pas oublier à vous dire une