‹ OEuvres. Vec une notice biographiqueChapitre 396 sur 402 · DE LA SERVITUDE VOLONTAIRE · texte numérisé non relu

DE LA SERVITUDE VOLONTAIRE

faire sage aux despens d*aultruy? et que, de tant de gents qui s*approchent si volontiers des tyrans, il n'y en ayt pas un qui ayi l'advisement et la hardiesse de leur dire ce que dict ( comme porte le conte ) le renard au lion qui faisoit le malade : « Je l'irois voir de bon cœur dans ta tasniere ; mais je veois assez de traces de bestes qui vont en avant vers toy ; mais en arrière qui reviennent, je n'en veois pas une ? " Ces misérables veoyent reluire les thresors du tyran, et regardent tout estonnés les rayons de sa braverie ; et , alleichés de ceste clarté, ils s'approchent, et ne veoyent pas qu'ils se mettent dans la flamme qui ne peult faillir à les consumer : ainsi le satyre indiscret ( comme disent les fables ), veoyant esclairer le feu trouvé par le sage Promelhéc, le trouva si beau, qu'il l'alla baiser, et se brusler * : ainsi le papillon , qui , espérant jouir de quelque plaisir, se met dans le feu pource qu'il reluit , il esprouve l'aultre vertu, cela qui brusle, ce dict le poëte toscan. Mais encores, mettons que ces mignons eschappent les mains de celuy qu'ils servent; ils ne se saulvent jamais du roy qui vient après : s'il est bon , il fault rendre compte , et recognoistre au moins lors la raison : s'il est mauvais et pareil à leur maistre , il ne sera pas qu'il n'ayt aussi bien ses favoris , lesquels communément ne sont pas contents d'avoir à leur tour la place des aultres , s'ils n'ont encores le plus souvent et les biens et la vie. Se peuU-il doncques faire qu'il se trouve aulcun , qui, en si grand péril, avecques si peu d'asseurance , veuille prendre ceste malheureuse place, de servir en si grand' peine un si dangereux maistre ? Quelle peine , quel martyre est ce! vray Dieu! estre nuict et jour après pour songer pour plaire à un, et neantmoins se craindre de luy, plus que d'homme du monde ; avoir tousjours l'œil au guet , l'aureille aux escoutes, pour espier d'oîi viendra le coup , pour descouvrir les embusches . pour sentir la mine de ses compaignons , pour ad-

(1) Ceci est pris d'un traité de Plut., \nl\l\iïé: Comment on pourra recevoir tUUUé de ses ennemis, c. 2.

viser qui le trahit , rire à chascun , se craindre de touls , n'avoir aulcun ny ennemy ouvert , ny amy asseuré, ayant tousjours le visage riant et le cœur transy , ne pouvoir estre joyeux, et n'oser estre triste!

Mais c'est plaisir de considérer, qu'est ce qui leur revient de ce grand torment, et le bien qu'ils peuvent attendre de leur peine et de ceste misérable vie. Volontiers le peuple, du mal qu'il souffre, n'en accuse pas le tyran, mais ceulx qui le gouvernent : ceulx là , les peuples , les nations , tout le monde à l'envy , jusques aux laboureurs ; ils savent leurs noms, ils deschiffrent leurs vices , ils amassent sur eulx mille oultrages , mille vilenies, mille mauldissons ; toutes leurs oraisons , touls leurs vœux sont contre ceulx là ; touts les malheurs , toutes les pestes, toutes les famines, ils les leur! reprochent ; et si quelqueslbis ils leur font par" apparence quelque honneur, lors mesme il les maugréent en leur cœur , et les ont en horreur| plusestrange que les bestes sauvages. Voylà Is gloire , voylà l'honneur qu'ils receoivent de leur service, les gents, desquels quand chascun! auroit une pièce de leurs corps , ils ne seroientL pas encores, ce semble , satisfaicts , ny à demy ' saoulés de leur peine. Mais certes , encores après qu'ils sont morts , ceulx qui viennent après ne sont jamais si paresseux , que le nom de ces mange -peuples ne soit noircy de l'encre de mille plumes , et leur réputation deschirée dans mille livres, et les osmesmes , par manière de dire , traisnés par la postérité , les punissant , encores après la mort , de leur meschante vie.

Apprenons doncques quelquefois , apprenons à bien faire : levons les yeulx vers le ciel, ou bien pour nostre honneur , ou pour l'amour de la mesme vertu, à Dieu tout puissant, asseuré tesmoing de nos faicts , et juste juge de nos faultes. De ma part, je pense bien, et ne suis pas trompé, puis qu'il n'est rien si contraire à Dieu , tout libéral et débonnaire, que la tyran nie, qu'il reserve bien là bas à part pour le» tyrans et leurs complices quelque peine parti culiere.

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