‹ OEuvres. Vec une notice biographiqueChapitre 395 sur 402 · VOLONTAIRE · texte numérisé non relu

VOLONTAIRE

Barre, un Trazée*, ceste torne* de gents de bien , desquels inesme les deu\ leur mauvaise fortune .les approcha d'un tyran, et leur meit en main le maniement de ses affaires ; touts deux estimés de !uy et chéris, et encores l'un l'avoit nourri, e* avoit pour gages de son amitié la nourriture de son enfance; mais ces trois là sont suffisants tesmoings par leur cruelle mort, combien il y a peu de liance en la faveur des mauvais maistres. Et, à la vérité, quelle amitié pealt on espérer en celuy qui a bien le cœur si ilur de haïr son royaume qui ne faict que de lui obeïr, et lequel, pour ne se sçavoir pas encores trop aymer, s'appauvrit luy mesme, et destruil son empire?

Or, si Ton veult dire que ceul\ là pour avoir bien vescu sont lumbés en ces inconvénients , qu'on regarde hardiement autour de celuy Jà inesme 5, et on verra que ceul\ qui veinrent en sa grâce, et s'y mainteinreni par meschancetc , no feurent pas de plus longue durée. Qui a ouï parler d'amour si abandonnée, d'affection si opiniastre? qui a jamais leu d'homme si obstineemcnt acliarné envers Poppée? or feut-elle après empoisonnée par luy mesmes. Agrippine, sa mère, avoit tué son mari Claude pour luy faire place en l'empire; pour l'obliger, elle n' avoit jjTinais faict difficulté de rien faire ni de souffrir : doncques son fils mesme, son nourrisson, soQ empereur faict de sa main, après l'avoir souvent faillie, luy osta la vie. Et n'y eut lors personne qui ne dist qu'elle avoit fort bienli.eriié ceste punition, si c'eust esté par les mains de quelque aultre que de celuy qui la luy avoit baillée. Qui feut oncques plus aysé à manier, plus simple, pour le dire mieux, plus vray niais que Claude l'empereur? qui feut oncques plus coeffé de femme que luy de Messaline! Il la meit enfin entre les mains du bourreau. La simplesse demeure toujours au\ tyrans. »Mls en ont, à ne sçavoir bien faire. Mais 'e ne sçais comment à la fin, pour user de cruauîe, mesme envers ceulx qui leur sont près, si peu qu'ils ayent d'esprit, cela même s'esveille. Assez commun est le beau mot de cestuy là *, qui veoyant la gorge descouverte de sa femme, qu'il aimoit le plus, et sans laquelle il sembloit qu'il n eust sceu vivre, il la caressa de ceste belle parole, • Ce beau col sera tantost coupé, si je le cora-

(1) Cn Burrhiix, un Thraséas. C. — (2) Celle Irinilé. (3) De Séron.--{i) De Caligula.

mande. • Voylà pour quoy la pluspart des tyrans anciens estoient cooimunemi-nt tués par leurs favoris, qui, ayants cogneu la nature de la tyrannie, ne se pouvoient tant asseurcr de la volonté do tyran, comme ils se defioient de sa puissance. Ainsi feut tué Domit'an par Estieime ' ; Commode, par une de ses amies mesme-; Antonin, parMacrin-*, et de mesme quasi touts les aultres.

C'est cela , que certainement le tyran n'est jamais aimé, ny n'ainie. L'amitié, c'est un nom sacré , c'est une chose saincte ; elle ne se met jamais qu'entre gents de bien, ne se prend que par une mutuelle estime ; elle s'entretient, non tant par un bienfaict que par la bonne vie. Ce qui rend un ami asseuré de l'aultre, c'est la cognoissance qu'il a de son intégrité : les respondants qu'il en a, c'est son bon naturel, la foy et la constance. [I n'y peult avoir d'amitié là où est la cruauté, là où est la desloyauté, là où est l'injustice. Entre les meschants, quand ils .s'assemblent , c*est un complot , non pas comoaiffnie; ils ne s'entretiennent pas, mais ils s'entre-craignent ; ils ne sont pas amis, mais ils sont complices.

Or. quand bien cela n'empescheroit point, encores .seroit-il mal aysé de trouver en un tyran une amour asseurée, parce qu'estant au dessus de touts, et n'ayant point de compaignon , il est desjà au delà des bornes de l'amitié qui a son gibier en l'équité, qui ne veult jamais clocher, ains est toujours eguale. Voylà pour quoy il y a bien ( ce dict on ) entre les voleurs quelque foy au partagedu butin, pour ce qu'ils sont pairs et compaignons, et que s'ils ne s'entr'aiment, au moins ils s'entre-craignent, et ne veulent pas en se desunissant rendre la force moindre; mais du tyran, ceulx qui sont les favoris ne peuvent jamais avoir aulcune assearance, de tant qu'il a apprins d'eulx mesmes qu'il peult tout, et qu'il n'y a ny droict ny debvoir aulcun qui l'oblige ; faisant son estât de compter sa volonté pour raison, et n'avoir compaignon aulcun, maisd'eslre de tout maistre. Doncques n'est ce pas grand'piiié, que veoyant tant d'exemples apparents, veoyaot ie dangier si présent , personne ne se veuille

(1) ScET., dans la Vie de OamUien, c. 17.

(2) Qui se nommait Marcia. !Ierodie:<, Gt. I.

(3) AntODiD Caracalla, qu'un centurion nommé Maniai tua d'un coup de poignard, à rinsligation àc Macrin.

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