CHAPITRE XIV
On est puny pour s'opiniastrer à une place sans raison.
La vaillance a ses limitas comme les aultres vertus , lesquels franchis, on se treuve dans le train du vice : en manière que par chez elle on se peult rendre à la témérité, obstination et folie, qui n'en sçait bien les bornes malaysées en vérité à choisir sur leurs confins. De ceste considération est née la coustume que nous avons aux guerres, de punir, voire de
fin de l'anitce 1532. La réQexion suivante est deGoiccuRDiM, liv. XX. G.
{i)Chaiiue état, chaque profession.
(2) MciiiaigDe plaçait ici, dans l'édition de 1588, le chapitre kililulé, Que le gomt des biens et des maulx despcnà, en bonne vartie, de l'opinion que nous en aïons. Il en a fait depuis le quarantième de ce premier livre. ) v L.
mort, ceulx qui s'opiniastrent à deffendre une place qui par les règles militaires ne peult estre soustenue. Aultrement soulis l'espérance de l'impunité, il n'y auroit ponllier * qui n'arrestast une armée.
Monsieur le connestable de Montmorency, au siège de Pavie, ayant esté commis pour passer le .Tesin et se loger aux fauxbourgs Sainct- Antoine, estant empesché d'une tour au bout du pont, qui s'opiniastra jusqu'à se faire battre, feit pendre tout ce qui estoit dedans 2 ; et encores depuis, accompaignant monsieur le Dauphin au voyage delà les monts, ayant prins par force le chasteau de Yillane, et tout ce qui estoit dedans ayant esté mis en pièces par la furie des soldats, horsmis le capitaine et l'enseigne, il les feit pendre et estrangler pour ceste mesme raison ^ : comme feit aussi le capitaine Martin du Bellay, lors gouverneur de Turin en ceste mesme contrée, le capitaine de Sainct Bony, le reste de ses gents ayant esté massacré à la prinse de la place *.
Mais d'autant que le jugement de la valeur et foiblesse du lieu se prend par restimatinu et contrepoids des forces qui l'assaillent ( car tel s'opiniastreroit justement contre deux couleuvrines qui feroit l'enragé d'attendre trente canons ), où se met encores en compte la grandeur du prince conquérant, sa réputation, le respect qu'on luy doibt ; il y a danger qu'on presse un peu la balance de ce costé là : et en advient par ces mesmes termes, que tels ont si grande opinion d'eulx et de leurs moyens que, ne leur semblant raisonnable qu'il y ait rien digne de leur faire teste, ils passent le coulteau partout où ils treuvent résistance, autant que fortune leur dure ; comme il .se veoid par les formes de sommation et desfi que les princes d'Orient, et leurs successeurs qui sont encores, ont en usage, fiere, haultaine et pleine d'un commandement barbaresque. Et au quartier par où les Portugalois escornerent les Indes, ils trouvèrent des estats avecques ceste loy universelle et inviolable, que tout ennemy vaincu par le roy en présence, ou par son lieutenant, est hors de composition de rançon et de mercy.
Ainsi sur tout il se fault garder, qui peult, de
(I) Poulailler (bicoque).
(âj ilemoires de m.uiti» dc BELL.i\,l!v. ir.lT
(3) Mém. de GcatAixE 01; Bellay, liv MU , C
(4) ID., ibid., Uy. IX.
ESSAIS DE MONTÂIGINE
tumber entre les mains d'un juge ennemy, victorieux et armé.