CHAPITRE XIX
Que philosopher c'est apprendre à mourir.
Cicero dict que philosopher ce n'est aultre chose que s'apprester à la mort 2. C'est d'autant que l'estude et la contemplation retirent aulcunement nostre ame hors de nous, et l'embesongnent à part du corps, qui est quelque apprentissage et ressemblance de la mort; ou bien, c'est que toute la sagesse et discours du monde se resoult enfin à ce poinct de nous apprendre à ne craindre point à mourir. De vray, ou la raison se mocque, ou elle ne doibt viser qu'à nostre contentement, et tout son travail tendre en somme à nous faire bien vivre, et à nostre aise, comme dict la Saincte Escriture'. Toutes les opinions du monde en sont là, que le plaisir est nostre bat, quoy qu'elles en prennent divers moyens ; aultrement on les chasseroit d'arrivée, car qui escouteroit celuy qui, pour sa fin, establiroit nostre peine et mesaise? Les dissentions des sectes philosophiques en ce cas sont verbales; transcurramus soïertissimas nugas*; il y a plus d'opiniastreté et de picoterie qu'il n'appartient à une si saincte profession ; mais quelque personnage que l'homme entrepreigne, il joue tousjours le sien parmy.
Quoy qu'ils dient, en la vertu mesme, le dernier but de nostre visée, c'est la volupté. Il me
(1) Montaigne veut sans doute parler ici de son ami Estlenne de La Boélie, à la mort duquel il assista en 1563. royez à la fin de ce volume la lettre qu'il fit imprimer à Paris en 1571, où il rapporte les particularités les plus remarquables de la maladie et de la mort de cet ami. J. V. L.
(2) Toia phUosophonan vita commentaûo mortis est. Tusc. quaest., I, 31. C'est uiie traduction du Pnedon de PiArai :
Oj'î'îV ijù.Z ïîTtTT.JêÛC'JOlV, Ti à'KjôvTOKîtV '■ V. L
(3j Ei cognovi quod non esset melius niti lœtari et facert bené in viid stià. Eccles., c. lU.v. 19. (4) Se nous arrêtons pas à ces jeux d'esprit Séhèoce,£/>ù/. 117
ESSAIS DE MONTAIGNE
plaist de battre leurs aureilles de ce mot, qui i leur est si fort à contrecœur, et s'il signifie quelque suprême plaisir et excessif contentement, il est mieulx deu à l'assistance de la vertu qu'à nulle aultre assistance. Geste volupté, pour estre plus gaillarde, nerveuse, robuste, virile, n'en est que plus sérieusement voluptueuse, et luy debvions donner le nom du plaisir, plus favorable, plus doulx et naturel, non celuy de la vigueur, duquel nous l'avons dénommée. Geste aultre volupté plus basse, si elle meritoit ce beau nom, ce debvoit estre en concurrence, non par privilège; je la treuve moins pure d'incommodités et de traverses, que n'est la vertu ; oultre que son gpust est plus momentanée, fluide et caducque, elle a ses veilles, ses jeusnes et ses travaulx, et la sueur et le sang, et en oultre particulièrement ses passions trenchantes de tant de sortes, et à son costé une satiété si lourde qu'elle equipoUe à pénitence. Nous avons grand tort d'estimer que ces incommodités luy servent d'aiguillon et de condiment à sa doulceur (comme en nature le contraire se vivifie par son contraire) , et de dire, quand nous venons à la vertu, que pareilles suittes et difficultés l'accablent, la rendent austère et inaccessible, là où, beaucoup plus proprement qu'à la volupté, elles anoblissent, aiguisent et rebaulsent le plaisir divin et parfaict qu'elle nous moyenne. Geluy-là est certes bien indigne de son accointance, qui contrepoise son coust à son fruict, et n'en cognoist ny les grâces ny l'usage. Geulx qui nous vont instruisant que sa queste est scabreuse et laborieuse, sa jouissance agréable, que nous disent ils par là, sinon qu'elle est tousjours désagréable? car quel moyen humain arriva jamais à sa jouissance? les plus parfaits se sont bien contentés d'y aspirer et de l'approcher, sans la posséder- Mais ils se trompent, veu que de touts les plaisirs que nous cognoissons, la poursuitte mesme en est plaisante; l'entreprinse se sent de la qualité de la chose qu'elle regarde, car c'est une bonne portion de l'effect, et consubstantielle. L'heur et la béatitude qui reluit en la vertu remplit toutes ses appartenances et advenues, josques à la première entrée et extrême barrière.
Or des principaulx bienfaicts de la vertu est le mespris de la mort ; moyen qui fournit nostre vie d'une molle tranquillité, et nous en donne
le goust pur et amiable, sans qui toute aultre volupté est esteincte. Voylà pourquoy toutes les règles se rencontrent et conviennent à cest article. Et combien qu'elles nous conduisent aussi toutes d'un commun accord à mespriser la douleur, la pauvreté et aultres accidents à quoy la vie humaine est subjecte, ce n'est pas d'un pareil soing ; tant parce que ces accidents ne sont pas de telle nécessité ( la pluspart des hommes passent leur vie sans gouster de la pauvreté, et tels encores sans sentiment de douleur et de maladie, comme Xenophilus le musicien, qui vescut cent et six ans d'une entière santé*); qu'aussi d'autant qu'au pis aller la mort peult mettre fin, quand il nous plaira, et coupper broche à touts aultres inconvénients. Mais quant à la mort elle est inévitable :
Omnes eodem cogimiir; omnium Versalur iirna seriùs ociùs
Sors exiiura, ei nos in œternuni Exsilium impositura cymbœ';
et par conséquent, si elle nous faict peur, c'est un subject continuel de torment, et qui ne se peult aulcunement soulager. Il n'est lieu d'où il ne nous vienne ; nous pouvons tourner sans : cesse la teste çà et là, comme en pais suspect : ;; quœ, quasi saxum Tantalo, semper impendet^. Nos parlements renvoyent souvent exécuter les criminels au lieu où le crime est commis : durant le chemin, promenez les par de belles maisons, faictes leur tant de bonne chère qu'il vous plaira, .
Non Siciilœ dapes Dulcem elaborabnnt saporem ; yon aviitm citliarœque camus Somnum reducenl 4 ;
pensez vous qu'ils s'en puissent resjouïr ; et que la finale intention de leur voyage, leur estant ordinairement devant les yeulx, ne leur ayt altéré et affadi le goust à toutes ces commodités ?
(1) Valère maxime, VIII, 15, ext. 3. C.
(2) Nous sommes tous forces d'arriver au même terme ; le sort de chacun de nous s'agite dans l'urne pour en sortir tôt ou lard et nous faire passer de la barque fatale dans un éternel exil. Horace, Od., Il, 3, 25.
(5) Elle est toujours menaçnnle, comme le rocher de Tantalc. Cic, de Finibus.l, 18.
(4) Les mets les plus délicieux ne pourront réveiller leur goût; ni les chants des oiseaux, ni les accords de la lyre, ne leur rendront le sommeil. IIor., Od. 111,1, 18.