CHAPITRE XX
De la force de V imagination,
Fortis imaginatio générât casum^, disent les clercs.
Je suis deceulx qui sentent très grand effort de l'imagination ; chascun en est heurté, mais aulcuns en sont renversés. Son impression me perce, et mon art est de luy eschapper, par faulte de force à luy résister. Je vivroy de la seule assistance de personnes saines et gayes ; la
( 1) Tout ce discours de la nature est imité de Lccrèce, III, 945, jusqu'à la fin du livre. Ces dernières paroles sont traduites de Sk<bque, Epist. 120 ; le traité du même philosophe de BrcvUate vilce a fourni aussi à Montaigne quelques imitations. J. V. L.
(2) Cette idée et celle de la pbraee suivante appartionnent à SîMÈQcs, Epist. 34, C.
(3) (t Une imagination forte produit l'éTénement même, m dUeut les savants, les gens habile».
veue des angoisses d'aultruy m'angoisse mate* riellement, et à mon sentiment souvent usurpéj le sentiment d'un tiers ; un tousseur continuel ir^ rite mon poulmon et mon gosier ; je visite plus mal volontiers les malades auxquels le debvoir m'intéresse que ceulx auxquels je m'attends moins et que je considère moins ; je saisis le mal que j'estudie et le couche en moy. Je ne trenve pas estrange qu'elle donne et les fiebvreS et la mort ' à ceulx qui la laissent faire et qui luy applaudissent. Simon Thomas estoit un grand médecin de son temps ; il me souvient que, me rencontrant un jour à Toulouse, chez un riche vieillard pulmonique, et traictant avec luy des moyens de sa guerison, il luy dict que c'en estoit l'un de me donner occasion de me plaire en sa compaignie ; et que, fichant ses yeux sur la frescheur de mon visage, et sa pensée sur ceste alaigresse et vigueur qui regorgeoit de mon adolescence, et rempUssant touts ses sens de cest estât florissant en quoy j'estoy, son habitude s'en pourroit amender ; mais il oublioit a dire que la mienne s'en pourroit empirer aussi. Gallus Vibius banda si bien son ame à comprendre l'essence et les mouvements de la folie, qu'il emporta son jugement hors de son siège, si qu'oncques pnis il ne l'y peut remettre, et se pouvoit vanter d'estre devenu fol par sagesse*. Il y en a qui de frayeur anticipent la main du bourreau ; et celuy qu'on desbandoit pour luy lire sa grâce se trouva roide mort sur l'eschaffaud, du seul coup de son imagination. Nous tressuons, nous tremblons, nous paslissons et rougissons aux secousses de nos imaginations ; et, renversés dans la plume, sentons nostre corps agité à leur bransle, quelquesfois jusques à en expirer ; et la jeunesse bouillante s'eschauffc si avant en son harnois, toute endormie, qu'elle assouvit en songe ses amoureux désirs :
Vt, quasi iransactis sœpè omnibu' rebu', profundant Fluminis ingénies fliictus, veslemque crventent » .
Et encores qu'il ne soit pas nouveau de veoir croistre la nuict des cornes à tel qui ne les avoit pas en se couchant ; toutesfois l'événement de
(i)Sin. le rhéteur (Corjft-ot'. 9, liv. n), de qui Montaigne doit avoir pris ce fait, ne dit point que Vibius Gallus perdit la raison en tâchant de comprendre l'essence de la folie, mais eu s'appliquant, avec trop de contention d'esprit, à en imiter les mouvements. C.
(S) Luc, IV, 10». Ces deux vers expliquent ce que vient de dire Montaigne avec une liberté qu'on ne pourrait supporter daoB notre langue. E. j.