‹ OEuvres. Vec une notice biographiqueChapitre 55 sur 402 · HERODOTE, I, 85. J. V. L · texte numérisé non relu

HERODOTE, I, 85. J. V. L

(3) Lccnc», Traité de la Déesse de Syrie. C. ' f4) ptwE, Hist. na/.,vn, 4. C.

(5) Iphis paya garçon les vœux qu'il fit pucelle.

Ovide. Vét., IX, 793

(6) Au mois de septembre 1580. Dans le Voyage de Montaigne, voyez à la fin de ce volume, il est parle de Marie Germain, et CD y lit ces mots : « Nous ne le sceumes veoir, parce qu'il esloit au village. » Il y est dit aussi que ce fut l'évêque de Châfons, le cardinal de Lenoncourt, qui lui donna le nom de Gernain. i. V. L

telle fois, de leur place ; et Celsus recite d'un presbtre qui ravissoit son ame en telle extase que le corps en demonroit longue espace sans respiration et sans sentiment. Sainct Augustin en nomme unaultre * à qui il ne falloit que faire ouïr des cris lamentables et plainctifs; souMain il defailloit, et s'emportoit si vifvement hors de soy qu'on avoit beau le tempester et hurler, et le pincer, et le griller, jusques à ce qu'il feusl ressuscité : lors, il disoit avoir ouï des voix, mais comme venants de loing, et s'appercevoit de ses eschauldures et meurtrissures. Et, que ce ne feust une obstination apostée contre son sentiment, cela le montroit, qu'il n'avoit ce pendant ny pouls ny haleine.

Il est vraysemblable que le principal crédit des visions, des enchantements et de tels effects extraordinaires, vienne de la puissance de l'imagination, agissant principalement contre les âmes du vulgaire, plus molles ; on leur a si fort saisi la créance qu'ils pensent veoir ce qu'ils ne veoyent pas .

Je suis encores en ce doubte, que ces plaisanies haisons *, dequoy nostre monde se veoid si entravé qu'il ne se parle d'aultre chose , ce sont volontiers des impressions de l'apprehen sion et de la crainte : car je sçais, par expérience, que tel, de qui je puis respondre comme de moy mesme, en qui il ne pouvoit cheoir souspeçon aulcun de foiblesse et aussi peu d'enchantement, ayant ouï faire le conte à un sien compaignon d'une défaillance extraordinaire en quoy il estoit tumbé, sur le poinct qu'il en avoit le moins de besoing, se trouvant en pareille occasion, l'horreur de ce conte luy veint à coup si rudement frapper l'imagination qu'il encourut une fortune pareille; et de là en hors feut subject à y recheoir, ce vilain souvenir de son inconvénient le gourmandant et tyrannisant. Il trouva quelque remède à ceste resverie par une aultre resverie; c'est que advouant luy mesme et preschant avant la main ceste sienne subjection, la contention de son ame se souiageoit sur ce que, apportant ce mal comme attendu, son obligation en amoindrissoit et luy en poisoit moins. Quand il a eu loy, à son chois ( sa pensée desbrouillée et desbandée, son corps se trouvant en son deu ), de le faire lors pre-

(*} C'est Restitulus. De Civil. Dei, XIV, 21. (*) C'est-àwlire noiiemenis d'egiiiUeiies. Il y a dans {'édition * de !S88,/o/. 35. ces vlalsantes liaiion^ ors mariages. C

ESSAIS DE MONTAIGNE

mierement tenter, saisir, et surprendre à la cognoissanee d'aultruy, il s'est guari tout net. A qui on a esté une fois capable, on n'est plus incapable, sinon par juste foiblesse. Ce malheur n'est à craindre qu'aux entreprinses où nostre amb se treuve oultre mesure tendue de désir et de respect, et notamment où les commodités se rencontrent improuveues et pressantes : on n'a pas moyen de se r'avoir de ce trouble. J'en sçais à qui il a servy d'y apporter le corps mesme, demy rassasié d'ailleurs, pour endormir l'ardeur de ceste fureur, et qui, par l'aage, se treuve moins impuissant de ce qu'il est moins puissant; et tel aultre à qui il a servy aussi qu'un amy l'ayt âsseuré d'estre fourni d'une contrebatterie d'enchantements certains à le préserver. Il vault mieulx que je die comment ce feut.

Un comte de très bon lieu, de qui j'estois fort privé, se mariant avecques une belle dame qui avoit esté poursuyvie de tel qui assistoit à la feste, mettoit en grande peine ses amis; et nomméement une vieille dame sa parente, qui presidoit à ces nopces et les faisoit chez elle, craintifve de ces sorcelleries qu'elle me feit entendre. Je la priay de s'en reposer sur moy. J'avoy de fortune en mes coffres certaine petite pièce d'or platte, où estoient gravées quelques figures célestes contre le coup du soleil, et pour oster la douleur de teste, la logeant à poinctsur la cousturedu test; et pour l'y tenir elle estoit cousue à un ruban propre à rattacher soubs le menton ; resverie germaine à celle de quoy nous parlons. Jacques Peletier *, vivant chez moy, m'avoit faict ce présent singulier. J'advisay d'en tirer quelque usage, et dis au comte qu'il pourroit courre fortune comme les aultres, ayant là des hommes pour luy en vouloir presler une; mais que hardiment il s'allast coucher ; que je luy ferois un tour d'amy, et n'espargnerois à son besoing un miracle qui estoit en ma puissance, pourveu que sur son honneur il me promeist de le tenir très fidèlement secret : seulement, comme sur la nuict on iroit luy porter le resveillon, s'il luy estoit mal allé, il me feist un tel signe. Il avoit eu i'ame et les aureilles si battues qu'il se trouva

{!) Médecin rélèbre du temps de Montaigne. Il publia divers ouvnges de médecine cl quelques poésies assez faibles qui furent imprimées à Paris en 1547. Il mourut en lo82,àgé de 65 ans. Voyez Mceron, loin. XXI. \. J).

lié du trouble de son imagination, et me feit son signe à l'heure susdicte. Je luy dis lors à l'aureille qu'il se levast, soubs couleur de nous chasser, et prinst en se jouant la robhede nuict que j'avoy sur moy ( nous estions de taille fort voysine ), et s'en vestist tant qu'il auroit exécuté mon ordonnance, qui feut, quand nous serions sortis, qu'il se retirast à tumber de l'eau, dict trois fois telles paroles, et feist tels mouv6»nents ;/qu'à chascune de ces trois fois il ceignist le ruban que je luy mettois en main, et couchast bien soigneusement la médaille qui y estoit attachée sur ses roignons, la figure en telle posture: cela faict, ayant, à la dernière fois, bien estreinct ce ruban pour qu'il ne se peust ny desnouer ny mouvoir de sa place, qu'en toute asseurance il s'en retournast à son prix faict *, et n'oubliast de rejecter ' ma robbe sur son lict, en manière qu'elle les abriast^ touts deux. Ces singeries sont le principal de l'effect ; nostre pensée ne se pouvant desmesler que moyens si estranges ne viennent de quelque abstruse science : leur inanité leur donne poids et révérence. Somme, il feut certain que mes characteres se trouvèrent plus vénériens que solaires, plus en action qu'en prohibition. Ce feust une humeur prompte et curieuse qui me convia à tel effect, esloingné de ma nature. Je suis ennemy des actions subtiles et feinctes ; et hay la finesse, en mes mains, non seulement récréative, mais aussi proufitable : si l'action n'est vicieuse, la route l'est.

Amasis, roy d'^Egypte, espousa Laodice, très belle fille grecque : et luy, qui se monstroit gentil compaignon par tout ailleurs, se trouva court à jouir d'elle, et menaça de la tuer, estimant que ce feust quelque sorcière. Comme es choses qui consistent en fantasie, elle le rejecta à la dévotion, et ayant faict ses \ œux et promesses à Venus, il se trouva divinement remis dès la première nuict d'après ses oblations et sacrifices"'. Or elles ont tort de nous recueiUir de ces contenances mineuses, querelleuses et fuyardes, qui nous esteignent en nous allumant. La bru de Pythagoras ^disoit que la

(1) A son affaire j fi sa besogna.

(2) Couvrit. Vieux mot, remplacé par le mot abriter.

(3; HÉRODOTE, II, 181. Hérodote dit que ce lut Laodice ou Ladice qui offrit ces vœux et ces sacrifices à Vénus. C.

(4! Montaigne a voulu parler de Théano, fameuse pytliagori

LIvfeE I, CHAI' W

femme qui couclie aveoques un homme doibt, avecques sa cotto, laisser quand et quand la honte, et la reprendre avecques sa cotte. L'amo de l'assaillant, troublée de plusieurs diverses alarmes, se pert ayséement : et à qui l'imagination a faict une fois souffrir ceste honte ( et elle ne ^. Ik faiei souffrir qu'aux premières accointances, d'autant qu'elles sont plus ardentes et aspres, et aussi qu'en ceste première cognoissance qu'on donne de soy, on craint beaucoup plus défaillir), ayant mal commencé, il entre en fiebvre et despit de cest accident, qui luy dure aux ()Ccasions suyvantes.

Les mariés, le temps estant tout leur, ne doibvent ny presser ny taster leur entreprinse, s'ils ne sont prests: et vault mieux faillir indecenjment à estrener la couche nuptiale, pleine d'agitation et de fiebvre, attendant une et une aultre commodité plus privée et moins alarmée, que de tumber en une perpétuelle misère, pour s'estre estonné et désespéré du premier refus. Avant la possession prinse, le patient se doibt, à saillies et divers temps, legierement essaver et offrir, sans se picquer et opiniastrer à se convaincre définitivement soy mesme. Ceulx qui sçavent leurs membres de nature dociles, qu'ils se soignent seulement decontrepiper leur fantasie.

On a raison de remarquer l'indocile liberté do ce membre, s'ingerant si importunéement lors que nous n'en avons que faire, et défaillant si importunéement lors que nous en avons le plus affaire, et contestant de Tauctorité si impérieusement avecques nostre volonté , refusant avecques tant de fierté et d'obstination nos sollicitations et mentales et manuelles. Si toutesfois, en ce qu'on gourmande sa rébellion, et qu'on en tire preuve de sa condemnation, il m'a voit payé pour plaider sa cause, à l'adventure mettrois je en souspeçon nos aultres membres ses compaignons de luy estre allé dresser, par belle envie de lïmportance et doulceur de son usage, ceste querelle apostée, et avoir, par complot, armé le monde à l'enconstre de luy, le chargeant malignement, seul, de leur faulte commune : car je vous donne à penser s'il y a une seule des parties de nostre corps qui ne re-

cienne, qui était la femme et non la belle-fille de Pythagore. Telle est la remarque de Coste, d'après Ménage, ad Diogen. Laeru, tom. n, p. jsoo, coL 2. On trouve la même pensée dans îiérodote, l, g. j. v. u

fuse k nostre volonté souvent son opération, et qui souvent ne s'exerce contre nostre volonté. Elles ont chascune des passions propres,qui les esveillent et endorment sans nostre congé. A quant de fois tesmoignent les mouvements forcés de nostre visage les pensées que nous tenions secrettes, et nous trahissent aux assistants ! Ceste mesme cause qui anime ce membre anime aussi, sans nostre sceu, le cœur, le poulmon et le pouls ; la veue d'un objet agréable respandant imperceptiblement en nous la flamme d'une esmotion fiebvreuse. N'y a il que ces muscles et ces veines qui s'eslevent et se couchent sans l'adveu non seulement de nostre volonté, mais aussi de nostre pensée ? nous ne commandons pas à nos cheveux de se hérisser et à nostre peau de frémir de désir ou de crainte; la main se porte souvent où nous ne l'envovons pas ; la langue se transit, et la voix se fige à son heure ; lors mesme que, n'ayant de quoy frire, nous le luy defîendrions volontiers, l'appétit de manger et de boire ne laisse pas d'esmouvoir les parties qui luy sont subjectes, ny plus ny moins que cest aultre appétit, et nous abandonne de mesme hors de propos, quand bon luy semble ; les utiles qui servent à descharger le ventre ont leurs propres dilatations et compressions, oultre et contre nostre advis, comme ceulx cv destinés à deschargér les roignons. Et ce que, pour auctoriser la puissance de nostre volonté, sainct Augustin* allègue avoir veu quelqu'un qui commandoilà son derrière autant de pets qu'il en vouloit, et que Vives son glossateur enchérit d'un aultre exemple de son temps, de pets organisés, suivants le tondes voix qu'on leur prononceoit, ne suppose non plus pure l'obéissance de ce membre ; car en est il ordinairement de plus indiscret et tumultuaire ? joinct que j'en connois un si turbulent et revesche, qu'il y a quarante ans qu'il tient son maistre à peter d'une haleine et d'une obligation constante et irremittente, et le mené ainsin à la mort . Et pleust à Dieu que je ne le sceusse que par les histoires, combien de fois nostre ventre, par le refus d'un seul pet, nous mené jusques aux portes d'une mort trt s angoiseuse ! et que l'empereur - qui

(i; Voyez efe Ciiit. Dci, XIV, 24, et le commentaire de \1vès sur ce passage. C.

(* Claude, cinquième empereur romam. MaisSuétone^Cloiaf., c. 3î) rapporte seulement que Claude avait eu dessein d'autoriser celte liberté par un edit. C.

ESSAIS DE MONTAIGNE

nous donna liberté de peter par tout nous en eust donné le pouvoir ! Mais nostre volonté, pour les droicts de qui nous mettons en avant ce reproche, combien plus vraysemblablement la pouvons nous marquer de rébellion et sédition par son desreglement et désobéissance ? Veuit elle toujours ce que nous vouldrions qu'elle voulsist? ne veult elle pas souvent ce que nous luy prohibons de vouloir, et à nostre évident dommage ? se laisse elle non plus mener aux conclusions de nostre raison? Enfin, je diroy pour monsieur ma partie, que plaise à considérer qu'en ce faict sa cause estant inséparablement conjoincte à un consort, et indistinctement, on ne s'addresse pourtant qu'àluy, et par les arguments et charges qui ne peuvent appartenir à son dict consort : car l'effet d'iceluy est bien de convier inopportunéement par fois, mais refuser, jamais; et de convier encores tacitement et quielement : partant se veoid l*animosité et illégalité manifeste des accusateurs. Quoy qu'il en soit, protestant que les advocats et juges ont beau quereller et sentencier, nature tirera ce pendant son train ; qui n'auroit faict que raison, quand elle auroit doué ce membre de quelque particulier privilège ; aucteur du seul ouvrage immortel des mortels : ouvrage divin, selon Socrates ; et amour, désir d'immortalité et daimon immortel luy mesme. Tel, à l'adventure, par cest effect de l'imagination, laisse icy les escrouelles que son compaignon reporte en Espaigne. Yoylà pourquoy, en telles choses, l'on a accoustumé de demander une ame préparée. Pourquoy practiquent lesmédecins avant main la créance de leur patient avecques tant de faulses promesses de saguarison, si ce n'est à fin que l'effectde l'imagination supplée l'imposture de leur apozeme ? ils sçavent qu'un des maistres de ce mestier leur a laissé par escript qu'il s'est trouvé des hommes à qui la seule veue de la médecine faisoit l'opération. Et tout ce caprice m'est tumbé présentement en main, sur le conte que me faisbit un domestique apotiquaire de feu mon père, homme simple et Souysse, nation peu vaine et mensongiere, d'avoir cogneu longtemps un marchand, à Toulouse, maladif et subject à la pierre, qui avoit souvent besoing de clysteres, et se les faisoit diversement ordonner aux médecins selon l'occurrence de son m.al ; apportés qu'ils estoyent, il n'y avoit rien obmis des formes accoustumées ;

souvent il tastoit s'ils estoyent trop chauds ; 1'. voylà couché, renversé, et toutes les approches faictes, sauf qu'il ne s'y faisoit aulcune injection. L'apotiquaire retiré après ceste cerimonie, le patient accommodé comme s'il avoit véritablement prins le clystere, il en sentent pareil effect à ceulx qui les prennent. Et si le médecin n'en trouvoit l'opération suffisante, il lui en donnoit deux ou trois aultres de mesme forme. Mon tesmoing jure que, pour cspargner la despense (car il les payoit comme s'il les eust receus), la femme de ce malade ayant quelquesfois essayé d'y faire seulement mettre de l'eau tiède, l'effect en descouvrit la fourbe ; et, pour avoir trouvé cenlx là inutiles, qu'il faulsit revenir à la première façon.

Une femme, pensant avoir avalé une espingle avecques son pain, crioit et setormentoit comme ayant une douleur insupportable au gosier, où elle pensoit la sentir arrestée ; mais parce qu'il n'y avoit ny enfleure ny altération par le dehors, un habile homme ayant jugé que ce n'estoit que fantasie et opinion, prinse de quelque morceau de pain qui l'avoit picquée en passant, la feit vomir, et jecta à la desrobée dans ce qu'elle rendit une espingle tortue. Cette femme, cuidant l'avoir rendue, se sentit soubdain deschargée de sa douleur. Je sçay qu'un gentilhomme, ayant traicté chez luy une bonne compaignie, se vanta trois ou quatre jours après, par manière de jeu (car il n'en estoit rien), de leur avoir faict manger un chat en paste ; dequoy une damoisetle de la troupe print telle horreur, qu'en estant tumbée en un grand desvoyement d'estomac et fiebvre, il feut impossible de la sauver. Les bestes mesmes se veoyent, comme nous, subjectes à la force de l'imagination; tesmoings les chiens qui se laissent mourir de dueil de la perte de leurs maistres; nous les veoyons aussi japper et trémousser en songe ; hennir les chevaulx et se débattre.

Mais tout cecy se peult rapporter à l'estroicte cousture de l'esprit et du corps s'entrecommuniquants leurs fortunes ; c'est aultre chose que l'imagination agisse quelquesfois non contre son corps seulement, mais contre le corps d'aultruy . Et tout ainsi qu'un corps rejecte son mal à son voysin, comme il se veoid en la peste, en la verolle et au mal des yeulx, qui se chargent de l'un à l'aultre :

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