LIVRE I, CHAP. XX
Olun spectant oculi lœsot, Urduntur et ipti ; Mullaque corporibui iransitione nocint ' ;
nareiUemcnt rimagination, esbranlée avecques lemence, éslance des traits qui puissent of-
; user l'objett estrangier. L'antiquité a tenu de
r rtaines femmes en Scythie, qu'animées et
MToucées contre quelqu'un, elles le tuoient
• seul regard. Les tortues et les autruches
Couvent leurs œufs de la seule veue, signe ils y ont quelque vertu ejaculatrice. Et quant \ sorciers, on les dict avoir des yeulx offen- - et nuisants •
Sesclo qtils teneros oculus mihi fascinât agnos*.
sont pour moy mauvais respondants que maicns. Tant il y a que nous veoyons par expérience les femmes envoyer, au corps des enfants qu'elles portent au ventre, des marques de leurs fantasies; tesmoing celle qui engendra le more; et il feut présenté à Charles, roy de Bohême et empereur, une fille d'auprès de Pise, toute velue et hérissée, que sa mère disoit avoir esté ainsi conceue à cause d'une image de sainct Jean-Baptiste pendue en son lict.
Des animaulx il en est de mesme ; tesmomgs les brebis de Jacob, et les perdris et lièvres que la neige blanchit aux montaignes. On veit dernièrement chez moi un chat guestant un oyseau au hault d'un arbre, et, s'estants fichés la veue ferme l'un contre l'aultre quelque espace de temps, l'oyseau s'estre laissé cheoir comme mort entre les pattes du chat, ou enyvré par sa propre imagination, ou attiré par quelque force attractive du chat. Ceulx qui aiment la volerie ont ouï faire le conte du faulconnier, qui, arrestant obstinéement sa veue contre un milan en l'air, gageoit, de la seule force de sa veue, le ramener contrebas, et le faisoit, à ce qu'on dict ; car les histoires que j'emprunte, je les renvoyé sur la conscience de ceulx de qui je les prens. Les discours sont à moy, et se tiennent par la preuve de la raison, non de l'expérience ; chascun v peult joindre ses exemples, et qui n'en a point, qu'il ne laisse pas de croire qu'il en est assez, veu le nombre et variété des accidents. Si je ne commet bien, qu'un aultre comme pour mov.
(i) En regardant des yeux malades, les yeux le deviennent eux-mêmes, et les maux se communiquent souTent d'un corps 1 Fauire. Otide, de Remedio anioris, v. eij.
<2) Je ne sais quel malin regard ensorcelle mes tendres agneaux. Vm-.c, Eclog., m, 103.
lô'- J'ai trouvé, dans une des dernières éditions doîlontaigae :
Aussi en l'estade que je traicte de nos mœurs et mouvements, les tesmoignages fabuleux, pourveu qu'ils soyent possibles, y servent comme les vrais ; advenu ou non advenu, à Romeou à Paris, à Jean ou à Pierre, c'est tousjours un tour do Ihumaine capacité, duquel je suis utilement advisé par ce récit. Je le veoy, et en fay mon proufit, esgalement en umbre qu'en corps ; et aux diverses leçons qu'ont souvent les histoires, je prens à me servir de celle qui est la plus rare et mémorable. 11 y a des aucteurs desquels la fin, c'est dire les événements; la mienne, si j'y sçavois arriver, seroit dire sur ce qui peult advenir. Il est justement permis aux escholes de supposer des similitudes, quand ils n'en ont point ; je n'en fay pas ainsi pourtant, et surpasse de ce costé là en reUgion superstitieuse toute foy historiale. Aux exemples que je tire céans de ce que j'ay leu, ouï, faict ou dict, je me suis deffendu d'oser altérer jusques aux plus legieres et inutiles circonstances; ma conscience ne falsifie pas un iota; mon inscience, je ne sçay.
Sur ce propos, j'entre par fois en pensée qu'il puisse assez bien convenir à un théologien, à un philosophe, et telles gents d'exquise et exacte conscience et prudence, d'escrire l'histoire. Comment peuvent ils engager leur foy sur une foy populaire ? comment respondre des pensées de personnes incogneues, et donner pour argent comptant leurs conjectures? Des actions à divers membres qui se passent en leur présence, ils refuseroient d'en rendre tesmoignage, assermentés par un juge, et n'ont homme si familier des intentions duquel ils entreprennent de pleinement respondre. Je tiens moins hazardeux d'escrire les choses passées que présentes : d'autant que l'escrivain n'a à rendre compte que d'une vérité empruntée.
Aulcuns me convient d'escrire les affaires de mon temps, estimants que je les veoy d'une veue moins blecée de passion qu'un aultre, et de plus près, pour l'accès que fortune m'a donné aux chefs de divers partis. Mais ils ne disent pas que pour la gloire de Salluste je n'en prendroy pas la peine ; ennemy juré d'obligation, d'assiduité, de constance; qu'il n'est rien si con-
Si je ne conte bien, (fu'tm aultre conte pcutr moy ; mais dans toutes les plus anciennes il y a : SI /« ne comme Irien, qu'un aultre comme pour moy; c'est-à-dire, si j'emploie dcscjcetuptes qui ne conviennent pas exactement an sujet que je traite, qu'un autre y en substitue de plus convenables. C.
ESSAIS DE MONTAIGiNE,
traire à mon style qu'une narration estendue ; je me recouppe si souvent à faulte d'iialeine; je n'ay ny composition ny explication qui vaille ; ignorant, au-delà d'un enfant, des frases et vocables qui servent aux choses plus communes; pourtant ay je prins à dire ce que je scay dire, accommodant la matière à ma force ; si j'en prenois qui me guidast, ma mesure pourroit faillir à la sienne ; que, ma liberté estant si libre, j'eusse publié des jugements, à mon gré mesme et selon raison, illégitimes et punissables.
Plutarcjue nous diroit volontiers, de ce qu'il en a faict, que c'est l'ouvrage d'aultruy que ses exemples soyent en tout et par tout véritables ; qu'ils soyent utiles à la postérité, et présentés d'un lustre qui nous esclaire à la vertu, que c'est son ouvrage. Il n'est pas dangereux, comme en une drogue medecinale, en un conte ancien, qu'il soit ainsin ou ainsi.