CHAPITRE XXIV
Du pedantisme.
Je me suis souvent despité, en mon enfance, veoir es comédies italiennes tousjoors un pédante pour badin, et le surnom de magister n'avoir gueres plus honorable signification parray nous : car, leur estant donné en gouvernement, que pou vois je moins faire que d'estre jaloux de leur réputation ? Je cherchoy bien de les excuser par la disconvenance naturelle qu'il y a entre le vulgaire et les personnes rares et excellentes en jugement et en sçavoir, d'autant qu'ils vont un train entièrement contraire les uns des aultres; mais en cecy perdois je mon latin, que les plus galants hommes c'estoient ceulx qui les avoient le plus à mespris, tesmoing nostre bon du Bellay :
Mais je hay par sur tout un sçavoir pedanlesque:
et est ceste coustume ancienne ; car Plutarque dict' que grec et escholier estoient mots de reproche entre les Romains, et de mespris. Depuis, avec l'aage, j'ay trouvé qu'on avoit une grandissime raison, et que magis magnos clericos non sunt magxs magnos sapientes -. Mais d'où il puisse advenir qu'une ame riche de la cognoissance de tant de choses n'en devienne plus vifve et plus esveillée , et qu'un esprit grossier et vulgaire puisse loger en soy, sans
(1) PLiT., rie de Cic(ron,c. 2 de la iratl. d'Amyot. G.
s; Régnier [Sat.ô, dernier vers) traduit ainsi ce proverbe sinsufier, que nnl)elais { Garganlua, I, 39) met dans la boucLe de frère Jean ilis Entonnnoures :
PiHwu! Ic5 plui gniiili elerci ne sont pjs 1rs plm 6n*.
Frère Jeau, le lidcle portrait des moines de ce temps-ià, s'excase .liosi de son ignorance : « Nostre feu abbé disoyt que c'est rhoMî monstrueuse veoir un moynesçavant. Pardieu '. monsieur mon umy, magis yimijnosclfrUos non sunt magis magnos sa- Vitntes. » H y a dans cccliapilrc quelques autres i;iiit.i lions de naÎK-Liis. i. V. u
s'amender, les discours et les jugements des plus excellents esprits que le monde ait porté, j'en suis encores en doubte. A recevoir tant de cervelles estrangieres, et si fortes et si grandes, il est nécessaire ( me disoit une fille, la première de nos princesses, parlant de quelqu'un) que la sienne se foule, se contraigne et rapetisse, pour faire place aux aultres : je diroy volontiers que, comme les plantes s'estouffent de trop d'humeur et les lampes de trop d'huile , aussi faict l'action de l'esprit par trop d'estude et de matière : lequel, occupé et embarrassé d'une grande diversité de choses, perde le moyen de se desmesler, et que ceste charge le tienne courbe et croupy. Mais il en va aultrement ; car nostre ame s'eslargit d'autant plus qu'elle se remplit : et aux exemples des vieux temps, il se veoid, tout au rebours, des suffisants hommes aux maniements des choses publicques, des grands capitaines, et grands conseillers aux affaires d'estat, avoir esté ensemble très sçavants.
Et quant aux philosophes retirés de toute occupation publicque, ils ont esté aussi quelquesfbis, à la vérité, mesprisés par la liberté comique de leur temps, leurs opinions et façons les rendants ridicules. Les voulez ^ ous faire juges des droicts d'un procès, des actions d'un homme ? ils en sont bien prests ! ils cherchent encores s'il y a vie, s'il y a mouvement, si l'homme est aultre chose qu'un bœuf; que c'est qu'agir et souffrir ; quelles bestes ce sont que loix et justice. Parlent ils du magistrat, ou parlent ils à luy ? c'est d'une liberté irreverente et incivile. Oyent ils louer leur prince ou un roy? c'est un pastre pour eulx, oisif comme un pastr«, occupé à pressurer et tondre ses bestes, mais bien plus rudement qu'un pastre. En estimez vous quelqu'un plus grand, pour posséder deux mille arpents de terre ? eulx s'en moquent, accoustumés d'embrasser tout le monde comme leur possession. Vous vantez vous de vostre noblesse, pour compter sept ayeulx riches ? ils vous estiment de peu, ne concevant l'image universelle de nature, et combien chascun de nous a eu de prédécesseurs, riches, pauvres, roys, valets, grecs, barbares; et quand vous seriez cinquantiesme descendant de Hercules, ils vous trouvent vain de faire valoir ce présent de la fortune. Ainsi les desdaignoit le vulgaire, comme ignorants les premières choses
ESSAIS DE M
et communes, et comme présomptueux et insolents '.
Mais ceste peincture platonique est bien esloingnée de celle qu'il fault à nos hommes. On envioit ceulx là comme estants au dessus de la commune façon, comme mesprisants les actions publicques, comme ayants dressé une vie particulière et inimitable, réglée à certains discours haultains et hors d'usage : ceulx cy, on les desdaigne comme estants au dessoubs de la commune façon, comme incapables des charges publicques, comme traisnants une vie et des mœurs basses et viles après le vulgaire :
Odi hommes ignava opéra, philosopha senientia '.
Quant à ces philosophes, dis je, comme ils estoyent grands en science, ils estoyent encores plus grands en toute action. Et tout ainsi qu'on dict de ce geometrien de Syracuse^, lequel ayant esté destourné de sa contemplation, pour en mettre quelque chose en practique à la deffense de son païs, qu'il meit soubdain en train des engins espouvantables et des effets surpassants toute créance humaine ; desdaignant toutesfois luy mesme toute ceste sienne manufacture, et pensant en cela avoir corrompu la dignité de son art, de laquelle ses ouvrages n'estoient que l'apprentissage et le jouet ; aussi eulx, si quelquesfois on les a mis à la preuve de l'action, on les a veu voler d'une aile si haulte qu'il paroissoit bien leur cœur et leur ame s'estre merveilleusement grossie et enrichie par l'intelligence des choses. Mais aulcuns, veoyants la place du gouvernement politique saisie par des hommes mcapables, s'en sont reculés ; et celuy qui demanda à Crates jusques à quand il fauldroit philosopher, enreceut ceste response : « Jusques à tant que ce ne soient plus des asniers qui conduisent nos armées*. » Heraclitus resigna la royauté à son frère ; et aux Ephesiens, qui luy reprochaient à quoy il passoit son temps à jouer avecques les enfants devant le temple : « Vaut il pas mieulx faire cecy que gouverner les affaires en vostre compaignie»? D'aultres,
(J) Tout ce passage, El quant aux philosophes, elc., est traduit assez fidèlement du ThééuHe de Pi.atos. Vojj. les Pensées de l'iaton, pag. 250 de la seconde édition. J. V. I,.
\2) Je liais ces hommes incapables d'agir, dont la philosopiiic est loule en paroles. Pacuvus ap. Gellicm, XIII, 8.
(3) Archimcde. Plut., Vie de Slarcellns, c. 6. C.
(4) Uioc. Laerce. VI, thî. C.
15JID..1X, 6,3. G.
les sant .
ONTÂIGNE,
ayants leur imagination logée au dessus de la fortune et du monde, trouvèrent les sièges de justice, et les throsnes mesmes des roys, bas vils ; et refusa Empedocles la royauté que les Agrigentins luy offrirent*. Thaïes accusa» quelquesfois le soing du mesnage et de s'ei; chir, on luy reprocha que c'estoit àia mode regnard, pour n'y pouvoir advenir ; il luy print envie, par passetemps, d'en montrer l'expérience ; et, ayant pour ce coup ravalé son sça^ voir au service du proufit et du gaing, dres«| une traficque qui dans un an rapporta telles richesses qu'à peine en toute leur vie les plus expérimentés de ce mestier là en pouvoyent faire de pareilles 2. Ce qu'Aristote récite d'aulcuns, qui appelloyeut et celuy là et Anaxagoras, et leurs semblables, sages et non prudents, pour n'avoir assez de soing des choses plus utiles, oultre ce que je ne digère pas bien ceste différence de mots, cela ne sert point d'excuse à mes gents ; et à veoir la basse et nécessiteuse fortune dequoy ils se payent, nous aurions plustost occasion de prononcer touts les deux qu'ils sont et non sages et non prudents.
Je quitte ceste première raison, et croy qu'il vault mieulx dire que ce mal vienne de leur mauvaise façon de se prendre aux sciences ; et qu'à la mode dequoy nous sommes instruicts, il n'est pas merveille, ny si les escholiers, ny les maistres, n'en deviennent pas plus habiles, quoy qu'ils s'y facent plus doctes. De vray, le soing de la despense de nos pères ne vise qu'à nous meubler la teste de science ; du jugement et de : la vertu, peu de nouvelles. Criez d'un passant à nostre peuple : « 0 le sçavant homme ! » et d'un | aultre : « 0 le bon homme ^ !» il ne fauldra pas | à destourner les yeulx et son respect vers le I premier. Il y fauldroit un tiers crieur : « 0 les j lourdes testes ! » Nous nous enquerons volontiers : « Sçait il du grec ou du latin? escriî il en vers ou en prose? » Mais s'il est devenu meilleur ou plus advisé, c'estoit le principal, et c'est ce qui demeure derrière. Il falloit s'enquérir qui est mieulx sçavant, non qui est plus sçavant.
Nous ne travaillons qu'à remplir la mémoire, et laissons l'entendement et la conscience vuides. Tout ainsi que les oyseaux vont quelquesfois à
(1) Ukx;. LAEf.CE, Eiiipidocte, VIII , 03. C.
(-2) ID., Thaïes, 1, 20; Cic, de Diviiiat., 1, i9. C.
i3'. Imité de Ses., Epist. 88. J. V. U