LIVRE I, CHAP. XXIII
si attentifve, soubs couleur de leur prescher leur seureté, leur preschent leur ruyne et leur honte • rien de noble ne se faict sans hazard. J'en sçais un de courage très martial de sa complexion, et entreprenant, de qui toots les joors on corrompt la bonne fortune par telles persuasions : « Qu'il se resserre entre les siens; qu'il n'entende à auleunc reconciliation de ses anciens ennemis; se tienne à part, et ne se commette entre mains plus fortes, quelque promesse qu'on luy face, quelque utilité qu'il y veoye. » J'en sçais un aultre qui a inesperéement advancé sa fortune pour avoir prins conseil tout contraire.
- La hardiesse, dequoy ils cherchent si avidement la gloire i se représente, quand il est besoing, aussi magnifiquement en pourpoinct qu'en armes , en un cabinet qu'en on camp , le bras pendant que le bras levé.
La prudence si tendre et circonspecte est mortelle ennemie des haultes exécutions. Scipion sceut, pour practiquer la volonté de Syphax, quittant son armée, et abandonnant i'Espaigne doubteuse encores sous sa nouvelle conqueste, passer en Afrique dans deux simples vaisseaux pour se commettre, en terre ennemie, à la puissance d'un roy barbare, à une foy incogneue, sans obligation, sans ostage, soubs la seule seureté de la grandeur de son propre courage, de son bon heur, et de la promesse de ses haultes espérances ^ Habita /ides ipsam plerumque fidem obligat-. A une vie ambitieuse et fameuse, il fault, au rebourss, prester peu et porter la bride courte aux souspeçons : la crainte et la desfiance attirent l'offense et la convient. Le plus desfiant de nos roys^ establit ses affaires principalement pour avoir volontairement abandonné et commis sa vie et sa liberté entre les mains de ses ennemis : montrant avoir entière fiance d'euLx, à fin qu'ils la prinssent de luy. A ses légions mutinées et armées contre luy, César opposoit seulement l'auctorité de son visage
il) TITB UVE, XXVllI, 17. j. v. L.
3) La confiance que nous accordons à un autre nous gagne
•ivent la sienne. Id., XXII, 22.
13) Au rebours se rapporte à ces mois : La prudence si tendre et circonspecte, etc. Montaigne aurait dû l'effacer, lorsqu'il eut ajouté, depuis, l'exemple de Scipion. i. V. L.
.4) Louis XI. Voyez les Mémoires de Comines, Irv. n, c. 5 à 7. L'Iiistorion blâme fort celle action de Louis XI, qui, par là, se mit en grand danger. C.
et la fierté de ses paroles ; et se fioil tant à soy et à sa fortune qu'il ne craignoit point de s'abandonner et commettre à une armée séditieuse et rebelle :
Sletit aggere fultus Cespitis, intrepidus vuUu ; tneruitque timert, A'<7 metuens ' .
Mais il est bien vray que ceste forte asseurance ne se peult représenter bien entière et naïfve que par ceulx ausquels l'imagination de la mort, et du pis qui peult advenir après tout, ne donne point d'efîiroy : car de la présenter tremblante encores, doubteuse et incertaine, pour le service d'une importante reconciliation, ce n'est rien faire qui vaille. C'est un excellent moyen de gaigner le cœur et volonté d'aultmy, de s'y aller soubmettre et fier, pourveu que ce soit librement et sans contraincte d'aulcune nécessité, et que ce soit en condition qu'on y porte une fiance pure et nette, le front au moins deschargé de tout scrupule. Je veis, en enfance, un gentilhomme, commandant à une grande ville, empressé à l'esmotion d'un peuple furieux : pour esteindre ce commencement de trouble, il print party de sortir d'un lieu très asseuré où il est oit, et se rendre à ceste tourbe mutine; d'où mal luy print, et y.feut misérablement tué. Mais il ne me semble pas que sa faulte feust tant d'estre sorty, ainsi qu'ordinau-ement on le reproche à sa mémoire, comme ce feut d'avoir prins une vove de soubmission et de mollesse, et d'avoir voulu endormir ceste rage plustost en suy vanl qu'en guidant, et en requérant plustost qu'en remonstrant; et estime qu'une gracieuse sévérité, avecques un commandement militaire plein de sécurité et de confiance, convenable à son reng et à la dignité de sa charge, luy eust mieulx succédé, au moins avecques plus d'honneur et de bienséance. Il n'est rien moins esperable de ce monstre ainsin agité que l'humanité et la doulceur ; il recevra bien plustost la révérence et lacraincte. Je luy reprocherois aussi qu'ayant prins une resolution, plustost brave à mon gré que téméraire, de se jecter foible et en pourpoinct emmy ceste mer tempestueuse d'hommes insensés, il la debvoil
(1) n parut sur im tertre de gazon, debout, atec un Tîsage intrépide ; Il mérita d'être craint en ne craignaat pas. Lccaci, V, 316.
ESSAIS DE MONTAIGNE
avaller toute *, et n'abandonner ce personnage : au lieu qu'il luy adveint, après avoir recogneu le danger de près, de saigner du nez et d'altérer encores depuis ceste contenance desmise 2 et flatteuse, qu'il avoil entreprinsc, en ilne contenance effroyée : chargeant sa voix et ses yeulx d'estonnement et de pénitence; cherchant à conniller^ et à se desrober, il les enflamma et appella sur soy.
On deliberoit de faire une montre générale de diverses troupes en armes ( c'est le lieu des vengeances secrettes, et n'est poinct où en plus grande seureté on les puisse exercer ) : il y avoit publicques et notoires apparences qu'il n'y faisoit pas fort bon pour aulcuns, ausquels touchoit la principale et nécessaire charge de les recognoistre.il s'y proposa divers conseils, comme en chose difficile, et qui avoit beaucoup de poids et de suyte. Le mien feut qu'on evitast sur tout de donner aulcun tesmoignage de ce doubte; et qu'on s'y trouvast et meslast parmy les files, la teste droicte et le visage ouvert, et qu'au lieu d'en retrencher aulcune chose ( à quoy les aultres opinions visoyent le plus), au contraire l'on solicitast les capitaines d'advertir les soldats de faire leurs salves belles et gaillardes, en l'honneur des assistants, et n'espargnerleur pouldre. Cela servit de gratification envers ces troupes suspectes, et engendra dès lors en avant une mutuelle et utile confiance.
La voye qu'y teint Julius César, je treuve que c'est la plus belle qu'on y puisse prendre. Premièrement, il essaya par clémence à se faire aymer de ses ennemis mesme, se contentant, aux conjurations qui luy estoient descouvertes, de déclarer simplement qu'il en estoit adverty ; cela faict, il print une très noble resolution d'attendre sans effroy et sans solicitude ce qui luy en pourroit advenir, s'abandonnant et s'en remettant à la garde des dieux et de la fortune ; car certainement c'est Testât où il estoit quand il feut tué.
Un estrangier ayant dict et publié par tout qu'il pourroit instruire Dionysius, tyran de Syracuse, d'un moyen de sentir et descouvrir
(I) // (tel ail soutenir jusqu'au bout sa pretniére rtsolulion et ne pas abandonner son rôle.
3 Soumise, du lalin demissus.
(3) Connider, c'est s'esquiver, chercher à se cacher dans un trou, comme un timide comiil ou 'apin. E. J.
en toute certitude les parties que ses subjects machincroient contre luy, s'il luy vouloit donner une bonne pi^ce d'argent,' Dionysius, en estant adverty, le feit appeller à soy pour s'es- . cl^ircir d'un art si nécessaire à sa; conservation. Cest estrangier luy dict qu'il n'y avoit pas d'aultre art, sinon qu'il luy feist délivrer untalent, et se vantast d'avoir apprins de luy un singulier secret. Dionysius trouva ceste invention bonne et luy feit compter six cents escus K Il n'estoit pas vraysemblable qu'il eust donné si grande somme à un homme incogneu qu'en recompense d'un très utile apprentissage ; et servoit ceste réputation à tenir ses ennemis en crainte. Pourtant les princes sagement publient les advis qu'ils reçoivent des menées qu'on dresse contre leur vie, pour faire croire qu'ils sont bien advertis et qu'il ne se peult rien en-^ treprendre dequoy ils ne sentent le vent. Le duc d'Athènes feit plusieurs sottises en l'establissement de sa fresche tyrannie sur Florence; mais ceste cy la plus notable, qu'ayant receu le premier advis des monopoles ^ que ce peuple dressoit contre luy, par Matteo di Morozo, complice d'icelles, il le feit mourir pour supprimer cest advertissement, et ne faire .sentir qu'aulcun en la ville s'ennuyast de sa domination.
Il me souvient avoir leu aultrefois 3 l'histoire ' de quelque Romain, personnage de dignité, lequel, fuyant la tyrannie du triumvirat, avoit eschappé mille fois des mains de ceulx qui le poursuivoyent par la subtilité de ses inventions. Il adveint un jour qu'une troupe de gents de cheval, qui avoit charge de le prendre, passa tout joignant un hallier où il s'estoit tapy, et faillit de le descouvrir; mais luy, sur ce poinct là, considérant la peine et les difficultés ausquelles il avoit desjà si longtemps duré, pour se sauver des continuelles et curieuses recherches qu'on faisoit de luy par tout, le peu de plaisir qu'il pouvoit espérer d'une telle vie, et combien il luy valoit mieulx passer une fois le pas que demeurer tousjours en ceste transe, luy mesme les r'appella et leur trahit sa cachette, s'abandonnant volontairement à leur cruauté, pour oster eulx et luy d'une plus
itj PLtr., Apopliilwfpues. C.
(21 Jl/owo/)oZ«', conjuration, conspiration (Mcot'. Rabelais a employé ce mol dans le nicme sens, liv. 1, cliap. 17. C. ;3> Dans ArriE>,liv.lV des Guerres ciiHes. 1. V. L.
LIVRK 1, CHAP. XXIII.
longue peine. D'appcller les mains ennemies,
t'est un conseil un jhhi gaillard : si croy je
(jiiencores vauldroit H mieulx le prendre que
demouror en la fiebvre continuelle d'un ac-
lent qui n'a point de remède. Mais puis que
- provisions qu'bn y peult apporter sont
pleines d'inquietud« et d'incertitude, il vault
inieulx d'une belle asseurance se préparer à
it ce qui en pourra advenir, et tirer quelque
insolation de ce qu'on n'est pas asseuré qu'il
advienne.