A MADAME DIANE DE FOIX , COMTESSE BE GLUSO.N
Je ne veis jamais père, pour bossé ou teigneux que feust son fils, qui laissast de l'advouer; non pourtant, s'il n'est du tout enyvré de ceste affection, qu'il ne s'aperçoive de sa défaillance ; mais tant y a qu'il est sien : aussi moy, je veoy mieulx que tout aultre que ce ne sont icy que resveries d'homme qui n'a gousté des kîiences que la crouste première en son enfance, et n'en a retenu qu'un gênerai et informe visage, un peu de chasque chose, et rien du tout, à la françoise. Car, en somme, je sçay qu'il y a une médecine, une jurisprudence, quatre parties en la mathématique, et grossièrement ce à quoy elles visent; et à Tadventure encores sçay je la prétention des sciences en gênerai au service de nostre vie ; mais d'y enfoncer plus avant, de m'estre rongé les ongles à l'estude d'Aristote, monarque de la doctrine moderne, ou opiniastré après quelque science, je ne l'ay jamais faict ; ny n'est art dequoy je sceusse peindre seulement les premiers hneaments ; et n'est enfant des classes moyennes qui
(1) Plusieiu-3 auteurs citent ce (ait d'après Philippe Camerarius, Medil. Eist., Cent, m, c. 51, où il ciie lui-méuie J. B. Egnatius. C.
(i) On peut voir sur cette question la Déclamation latine de lilio Giraldi adiersus tttteras ei Utteratos, tom. U, pag. 583, éd. i de Leyde, 1696 ; la Sagesse de Cbarron, UI, 14, et les célèbrei I paradoxcs.dc Rou&seau. J. V. L. ^
r:SS\lS DE MONTAIGNE,
ne ,se puisse dire plus sçavant que moy, qui n'ay seulement pas de quoy l'examiner sur sa première leçon; et, si Ton m'y force, je suis contrainct assez ineptement d'en tirer quelque matière de propos universel, sur quoy j'examine son jugement naturel; leçon qui leur est autant incongneue comme à moy la leur.
Je n'ay dressé commerce avecques aulcun livre solide, sinon Plutarque et Seneque, où je puyse comme les Danaïdes, remplissant et versant sans cesse. J'en attache quelque chose à ce papier; à moy, si peu que rien. L'histoire, c'est mon gihbier en matière de livres, ou la poésie, que j'ayme d'une particuhere inclination : car, comme disoit Cleanthes, tout ainsi que la voix, contraincte dans l'estroict canal d'une trompette, sort plus aiguë et plus forte; ainsi me semble il que la sentence, pressée aux pieds nombreux de la poésie, s'eslance bien plus brusquement, et me fiert* d'une plus vifve secousse. Quant aux facultés naturelles qui sont en moy, deq«oy c'est icy l'essay, je les sens flecliir soubs la charge : mes conceptions et mon jugement ne marche qu'à tastons, chancelant, bronchant et chopant ; et quand je suis allé le plus avant que je puis, si ne me suis je aulcunement satisfaict ; je veois encores du pais au delà, mais d'une veue trouble et en nuage, que je ne puis desmesler. En entreprenant de parler indifféremment de tout ce qui se présente à ma fantasie, et n'y employant que mes propres et naturels moyens, s'il m'advient, comme il faict souvent, de rencontrer de bonne fortune dans les bons aucteurs ces mesmes lieux que j'ay entreprins de traicter, comme Je viens de faire chez Plutarque tout présentement son discours de la force de l'imagination, à me recognoistre, au prix de ces gents là, si foible et si chestif, si poisant et si endormy, je me foys pitié ou desdaing à moy mesme : si me gratifie je de cecy, que mes opinions ont cest honneur de rencontrer souvent aux leurs, et que je voys au moins de loing après, disant que voire-; aussi que j'ay cela, que chascun n'a pas, de cognoistre l'extrême différence d'entre
(1) Rousseau, qui a si bion profité de ce ctiapilre et du précédent, cul à s'ap|)laudir, dans sa jeunesse, d'avoir lu Montaigne, lorsqu'il se souvint que^ertveul dire/rappe,dulalin/eri7, et devint ainsi l'heureux interprèle de celte devise de la mai sonde Solar: Tel fiert qiiinetuepas (Confess.,Part.I,liv. 5). 3. V. L.
^ Disant que c'est vrai ; oui, vraiment.
eulx et moy; et laisse, ce neantmoins, courir mes inventions ainsi fôibles et basses comme je les ai produictes, sans en replastrer et recoudre les defaults que ceste comparaison m'y a descouverts.
Il fault avoir les reins bien fermes pour entreprendre de marcher front à front avecques ces gents là. Les escrivains indiscrets de noslre siècle, qui, parmy leurs ouvrages de néant, vont semant des lieux entiers des anciens avK teurs pour se faire honneur, font le contraire ; car ceste infinie dissemblance de lustres rend un visage si pasle, si terni et si laid à ce qui est leur, qu'ils y perdent beaucoup plus qu'ils n'y gaignent.
C'estoient deux contraires fantasies : le philosophe Chrysippus mesloit à ses livres, non les passages seulement, mais des ouvrages entiers d'aultres aucteurs, et en un la Medée d'Kuripides; et disoit Apollodorus que, qui en retrancheroit ce qu'il y avoit d'estrangier, son papier demeureroit en blanc : Epicurus, au rebours, en trois cents volumes qu'il laissa, n'avoit pas mis une seule allégation*.
Il m'adveint, l'autre jour, de tumber sur un tel passage 2 : j'avois traisné languissant après des paroles françoises si exsangues, si descharnées et si vuides de matière et de sens, que ce n'estoit voirement que paroles françoises; au bout d'un long et ennuyeux chemin, je veins à rencontrer une pièce haulte, riche et eslevéç jusques aux nues. Si j'eusse trouvé la pente doulce et la montée un peu alongée, cela cust esté excusable : c'estoit un précipice si droict et si coupé que, des six premières paroles, je cogneus que je m'envolois en l'aultre monde; de là je descouvris la fondrière d'où je venois, si basse et si profonde, que je n'eus oncques' puis le cœur de m'y ravaller. Si j'estoifois l'un' de mes discours de ces riches despouilles, il esclaireroit'par trop la bestise des aultres. 11' prendre en aultruy mes propres faultesne i semble non plus incompatible que de reprend i comme je foys souvent, celles d 'aultruy l. moy : il les fault accuser par tout et leur os ter tout lieu de franchise. Si sçay je combien; audacieusement j'entreprends moy mesme, i touts coups, de m'egualer à mes larrecins, d'al-
(1) DiOG. Laerce, Chrysippe, VII, 181, 182 ; Epicure, X, a;. (
(2) Sur un de ces beaux passages des anciens, copiés par écrivains indiscrets de son siècle. J V. L.