LIVRE ï, CHAP. XXV
îer pair à pair quand et eulx, non sans une te- ! ineraii^e espérance que je JMiisse tromper les yeuU des juges à les discerner; mais c'est autant par le benclice de mon application, que le beneflce de mon invention et de ma w Et puis, je ne luicte poinct en gros ces vienx cliampions là, et corps à corps ; c'est par inses, menues et legieres attainctes : je ne ihcurie pas; je ne foys que les taster ; et ne voys point tant, comme je marchande d'aller. Si je leur pouvois tenir pâlot', je serois honneste homme; car je ne les entreprends que par où ils sont les plus roides.- De faire ce que j'ay descouverl d'aulcuns, se couvrir des armes d'aultruy jusques à ne montrer pas seulement le bout de ses doigts; conduire son desseins, comme il est avsé aux scavants en une matière commune, soubs les inventions anciennes rappiecées par cy par là : à ceulx qui les veulent cacher et faire propres, c'est premièrement injustice et lascheté, que n'ayants rien en leur vaillant par où se produire, ils cherchent à se présenter par une valeur pijfreraent estrangiere; et puis, grande sottise, se contentants par piperie de s'acquérir l'ignorante approbation du vulgaire, se descrier envers les gents d'entendement, qui hoclient du inez ceste incrustation empruntée; desquels iseuls la louange a du poids. De ma part il n'est rien que je veuille moins faire : je ne dis les aultres, sinon pour d'autant plus me dire^. iCecy ne touche pas les centons, qui se publient pour centons; et j'en ay veu de très ingénieux jen mon temps, entre aultres un, sous le nom de Capilupus5, oultre les anciens : ce sont des esprits qui se font veoir, et par ailleurs, et par là, comme Lipsius, en ce docte et laborieux il, issu de ses PoUtiques*.
, C'esl-à-dire, si je povvais aller de pair avec eiix. C.
, (^ Cest -à-dire, je ne elle les mitres que potcr mieux exprimer
ma peiuée. Cette explication est en quelque sorte de MonLai-
! li-mérae. Au livre II, ch. 10, on trouve le passage suivaot,
eparail indiquer clairement le sens de cette phrase, je ne
5 aultres, sinon pour cf autant plus médire: «Qu'on veoyc,
que f emprunte, si j'ay sceu choisir de quoy rehaulser ou
uir proprement l'invention, qui vient toujours de moy;
' dire aiu aultres, non à ma teste, mais à ma suitle, ce
"- ne ptds si bien dire, par foiblesse de mon langage ou par
sse de mon sens. » Lkf
' H y a de nombreux centons de Leiio ',CapiIupi, de ses -, de leur neveu ; tous ces jeux d'esprit sont presque ou- J. V. t.
Quoy qu'il en soit, veulx je dire, et quelles que soient ces inepties, je n'ay pas délibéré de les cacher; non plus qu'un mien pouriraict chauve et grisonnant où le peintre auroit mis, non un visage parfaict, mais le mien. Car aussi ce sont icy mes humeurs et opinioas ; je les donne pour ce qui est en ma créance, non pour te qui est à croire : je ne vise icy qu'à descouvrir moy mesme, qui seray par advenlure âoltre demain, si nouvel apprentissage me change. Je n'ay point l'auctorité d'estre creu, ny ne le désire, me sentant trop mal instruict pour instruire aultruy.
Quelqu'un doncques, ayant veu l'article précèdent, me disoit chez moy, l'aultre jour, que je me debvois estre un petit estendu sur le discours de l'institution des enfants. Or. madame, si j'avois quelque suffisance en ce subject, je ne pourroy la mieulx employer que d'en faire un présent à ce petit homme qui vo'is menace de faire tantost une belle sortie de chez vous ( vous est trop généreuse pour commencer aultrement que par un masle ) ; car ayant eu tant de part à la conduicte de vostre mariage, j'ay quelque droict et interest à la grandeur et prospérité de tout ce qui en viendra ; oultre ce que l'ancienne possession que vous avez siu* ma servitude m'oblige assez à désirer honneur, bien et advantage à tout ce qui vous touche ; mais à la vérité je n'y entends, sinon cela, que la plus grande difficulté et importante de l'humaine science semble estre en cest endroict, où il se traicte de la nourriture et institution des enfants. Tout ainsi qu'en l'agriculture, les façons qui vont avant le planter sont certaines et aysées, et le planter mesme; mais, depuis que ce qui est planté vient à prendre vie, à l'eslever il y a une grande variété de façons, et difficulté : pareillement aux hommes ', il y a peu d'industrie à les planter; mais depuis qu'ils sont nayz, on se charge d'un soing divers, plein d'embesongnement et de crainte, à les dresser et nourrir. La montre de leurs incUnations» est si tendre en ce bas aage et si obscure, les pro-
ttim maxime speclant;ynslc compilation, pubnée pour la première fois à Leydc, en 2589, ithSr et in-4*. Montaigne, d'ailleurs, se montre ici reconnaissant ;'car Juste Upse, qui entretenait avec lui uue correspondance épislolaire, lui eu^'oya cet ouvrage, en lui écrivant {Cenlur. U miscetl., Epist. 62) : o lut similis milii leclor sit ! Ce fi vre était dans Tespril du temp^ ; car il firt souveut traduit et commenté. J. V. L.
, PotUica.sive dviOt docirinœ tibri sex, qal ad principa- (i) Ko^s Platon. Tbéagis, p. 88, edit. de ifiOi C
ESSAIS DE MONTAIGNE
messes si incertaines et faulses, qu'il est malaysé d'y establir aucun solide jugement. Veoyez Cimon, veoyez Themistocles, et mille autres, combien ils se sont disconvenus à eulx mesmes. Les petits des ours et des chiens montrent leur inclination naturelle ; mais les hommes, se jectants incontinent en des accoustumances, en des opinions, en des loys, se changent ou se desguisent facilement : si est il difficile de forcer les propensions naturelles. D'où il advient que par faulte d'avoir bien choisi leur route, pour néant se travaille on souvent, et employé l'on beaucoup d'aage à dresser des enfants aux choses ausquelles ils ne peuvent prendre pied. Toutesfois en ceste difficulté, mon opinion est de les acheminer tousjours aux meilleures choses et plusproufitables, et qu'on se doibtpeu apphquer à ces legieres divinations et prognostiques que nous prenons des mouvements de leur enfance. Platon, en sa Republique, me semble leur donner trop d'auctorité.
Madame, c'est un grand ornement que la science, et un util de merveilleux service, notamment aux personnes eslevées en tel degré de fortune, comme vous estes. A la vérité, eUe n'a point son vray usage en mains viles et basses : elle est bien plus fiere de prester ses moyens à conduire une guerre, à commander un peuple, à practiquer l'amitié d'un prince ou d'une nation estrangiere, qu'à dresser un argument dialectique, ou à plaider un appel, ou ordonner une masse de pilules. Ainsi, madame, parce que je croy que vous n'oublierez pas ceste partie en l'institution des vostres, vous qui en avez savouré la doulceur, et qui estes d'une race lettrée ( car nous avons encores les escripts de ces anciens comtes de Foix, d'où monsieur le comte vostre mary et vous estes descendus, et François monsieur de Caudale, vostre oncle, en faict naistre touts les jours d'aultres qui estendront la cognoissancede ceste quaUté de vostre famille à plusieurs siècles ) , je vous veulx dire là dessus une seule fantasie que j'ay, contraire au commun usage : c'est tout ce que je puis conférer à vostre service en cela.
La charge du gouverneur que vous luy donnerez, du chois duquel despend tout l'effect de son institution, elle a plusieurs aultres grandes parties, mais je n'y touche point pour n'y sçavoir rien apporter qui vaille ; et de cest article
sur lequel je me mesle de luy donner advis, il , m'en croira autant qu'il y verra d'apparence. A un enfant de maison, qui recherche les lettres non pour le gaing (car une fm si abject'e est indigne de la grâce et faveur des muses, et puis> elle regarde et despend d'aultruy ), ny tant pour les commodités externes que pour les siennes propres et pour s'en enrichir et parer au dedans, ayant plustost envie d'en réussir * habile homme qu'homme sçavant, je vouldrois aussi qu'on feust soingneux de luy choisir un conducteur qui eust plustost la teste bien faicte que bien pleine, et qu'on y requist touts les deux, mais plus les mœurs et l'entendement que la science; et qu'il se conduisist en sa charge d'une nouvelle manière.
On ne cesse de criailler à nos aureilles, comme qui verseroit dans un entonnoir ; et nostre charge ce n'est que redire ce qu'on nous a dict : je vouldrois qu'il corrigeast ceste partie, et que de belle arrivée, selon la portée de l'ame qu'il a en main, il commenceast à la mettre sur la montre, luy faisant gouster les choses, les choisir et discerner d'elle mesme ; quelquefois luy ouvrant chemin, quelquefois le luy faisant ouvrir. Je ne veulx pas qu'il invente et parle seul ; ;je veulx qu'il escoute son disciple parler à son tour. Socrates, et depuis Arcesilaus, faisoient premièrement parler leurs disciples, et puis ils parloient à eulx 2. Obest plerùmque Us, gui discere volunU auctoritas eorum, gui docenl^. Il est bon qu'il le face trotter devant luy, pour juger de son train, et juger jusques à 'que! poinct il se doibt ravaller pour s'accommodei à sa force. A faulte de ceste proportion, nooj gastons tout; et de la scavoir choisir et s'y con duire bien mesuréement, c'est une des plus ardues besongnes que je sçache ; et est l'effec' d'une haulte ame et bien forte scavoir coudes cendre à ces allures puériles et les guider. J» marche plus seur et plus ferme à mont qu'à val;
Ceulxqui, comme nostrè usage porte, entrer prennent, d'une mesme leçon et pareille mesur de conduicte, régenter plusieurs esprits de ;• diverses mesures et formes ; ce n'est pas mer
(1) D'en tirer un liabW homme qu'un homme sçavant, édi in-i' de iUSS, fol. 53 verso. Monlaigiie, en changeanl depuis 1 1 coHslruclion, a pris le mol réussir daiis le sens italien riuscin I
(2) DiOG. Laerce,1V,3C. G.
(3) L'autorité de ceux qui enseignent nuit souvent à ceux q veulent apprendre. Cic, de Katur. deor., 1, 5.