LIVRE I, CHÂP. XXV
le bon temps ce pendant ; moy, selon leur licence etimpunité, admire de les veoir si doulces et molles. A qui il gresle sur la teste, tout l'hémisphère semble cstre en tempeste et orage; et disoit le Savoïard que « Si ce sot de roy de France eust sceu bien conduire sa fortune, il estoit homme pour devenir maistre d'hostel de son duc; " son imagination ne concevoit aultre plus eslevée grandeur que celle de son maistre. Nous sommes insensiblement touts en ceste erreur; erreur de grande suitte et préjudice. Mais qui se présente comme dans un tableau ceste grande image de nostre mère nature en son entière majesté; qui lit en son visage une si générale et constante variété; qui se remarque là dedans^ et non soy, mais tout un royaume, comme un traict d'une poincte très délicate, celuy là seul estime les choses selon leur juste grandeur.
Ce grand monde, que les uns multiplient encores comme espèces soubs un genre, c'est le mirouer où il nous fault regarder, pour nous cognoistre de bon biais. Somme je veulx que ce soit le livre de mon escholier. Tant d'humeurs, de sectes, de jugements, d'opinions, de loix et de coustumes, nous apprennent à juger sainement des nostres, et apprennent nostre jugement à recognoistre son imperfection et sa naturelle foiblesse; qui n'est pas un legier apprentissage; tant de remuements d'estat et changements de. fortune publicque nous instruisent à ne faire pas grand miracle de la nostre ; tant de noms, tant j de victoires et conquestes ensepvelies sous l'on- j bliance rendent ridicule l'espérance d'éterniser nostre nom par la prinse de dix argoulets et d'un j pouiller* qui n'est cogneu que de sa cheute; ' l'orgueil et la fierté de tant de pompes estrangieres, la majesté si enflée de tant de courts et de grandeurs nous fermit et asseure la veue à soustenirresclat des nostres, sanscillerles yeuLx; tant de milliasses d'hommes enterrés avant nous nous encouragent à ne craindre d'aller trouver si bonne compaignie en l'aultre monde ; ainsi ! du reste. Nostre vie, disoit Pythagoras^jetire^ i à la grande et populeuse assemblée des jehyL "
ij De dix chtOfs soldats et (fiin poulailler. Les argouteu' ^♦âient des arquebusiers à cbeval; et comme Us n'étaiea'. pas considérables eo comparaison des autres cavaliers ^ on :f (Jit no argudet pour un homme de néant. Ménage.
W Ck-, Tuscvl, V, 3. RocssEAC, daos TÊmOe, liv. IV, p^e «a transcrire ce passage d'après les Essais. J. V. L.
p) Rciirer i , ressembler. Mcor.
olympiques; les uns s'y exercent le corps pour en acquérir la- gloire des jeux ; d'aultres y portent des marchandises à vendre pour le gaing ; il en est, et qui ne sont pas les pires, lesquels n'y cherchent aultre fruict que de regarder comment et pourquoy chasque choise se faict, et estre spectateurs de la vie des aultres hommes, pour en juger et régler la leur.
Aux exemples se pourront proprement assortir touts les'plus proufitables discours de la philosophie, à laquelle se doibvent toucher les actions humaines comme à leur règle. On luy dira,
Quid fas opiare, quid asper mie mimmus habel; palriœ carisque proplnquii Quantum elargiri deceai; qitem te Deus esse Jtissit, et hiimanà quà pane locaïus es in re; Quid sumus, aut quidnam victuri gi/jnimur....*
que c'est que sçavoir et ignorer, qui doibt estre le but de l'estude : que c'est que vaillance, tempérance et justice ; ce qu'il y a à dire entre l'ambition et l'avarice, la servitude et lasubjection, la licence et la liberté ; à quelles marques on cognoisl le vray et solide contentement; jusques où il fault craindre la mort, la douleur et la honte ;
Et quo quemque modo fugiatque feratque labiorem* *
quels ressorts nous meuvent, et le moven de tant de divers bransles en nous ; car il me semble que les premiers discours dequoy on luy doibt abrùver J'entendemeiçi, ce dojbvent estre ceulx qui règlent ses mœurs et son sens , qui luv apprendront à se cognoistre et ^ sçavoir bien mourir et bien vivre. Entre les arts libéraux, commenceons par l'art qui npus fait libres ; elles' servent toutes f oirement en quelque manière à l'ijnstruction de nostre vie et à son usage, comme toutes aultres choses y servent en quelque manière aussi -, mais choisissons celle qui y sert directement et professoirement. Si nous sçavions restreindre les appartenances de nostre vie à
(1) Ce qa'oo peut dâirer, à quoi doit servir Targent, et qu'on doit faire pour sa patrie et sa famille, ce que Dieu a voulu que Phomme filt sur la terre , et quel rang il lui a a»igoé dans le monde ; qp que nous sommes , et dans quel dessein il nous a donné Tëtre. Pers., m, 69.
(2) Et comment qpus devons éviter ou Apporter les peines. YiRC, Ênéid. m, 459.
(5) On a déjà vu que Montaigne emploie le mot or/ an féminin ; mais, après avoir dit )es-aMi-Ut»&raitx ,* il est surprenant qu'il l'ait voulu fcure lëminih. Il est certain qu'on trouve iS elles dans les plus ancienïies éditions. La pensée est de Ski. Epist. 88. b
ESSAIS DE MONTAIGNE
leurs justes et naturels limites, nous trouverions
que la meilleure part des sciences qui sont en
usage est hors de nostre usage ; et en celles mes-
mes qui le sont, qu'il y a des estendues et enfon-
ceures très inutiles que nous ferions mieulx de
laisser là ; et, suyvant l'institution de Socrates',
borner le cours de nostre estude en icelles où
fault l'utilité :
Sapere aude, Incipe : Vivendi rectè qui prorogat horam Riisticus exspectat dùm defluat amnis ; al ilte labitur, et labetur in omne volubilis œvum '.
C'est une grande simplesse d'apprendre à nos enfants,
Quid moveant Pisccs, animosaque signa Leonis, Lotus et Hesperià quid Capricornus aquà ^,
la science des astres et le mouvement de la huictiesme sphère, avant que les leurs propres :
Tt ^'àoTpâfftv Bowtsw<;
Anaximenes escrivant à Pythagoras ^ : « De quel sens puis-je m'amuser au secret des estoiles, ayant la mort ou la servitude tousjours présente aux yeulx ? » car lors les roys de Perse preparoient la guerre contre son païs. Chascun doibt dire ainsin : « Estant battu d'ambition, d'avarice, de témérité, de superstition, et ayant au dedans tels aultres ennemis de la vie, iray je songer au bransle du monde ? »
Après qu'on lui aura apprins ce qui sert à le faire plus sage et meilleur, on l'entretiendra que c'est que logique, physique, géométrie, rhétorique ; et la science qu'il choisira, ayant desjà le jugement formé, il en viendra bientost à bout. Sa leçon se fera tantost par devis, tantost par livre ; tantost son gouverneur luy fournira de l'aucteur mesme, propre à ceste fin de son institution ; tantost il luy en donnera la moelle et la substance toute maschée ; et si de soy mesme il n'est familier des livres pour y
(I) Dioc. Laerce, Vie de Socrate, 11, 21. C.
!2) Ose être vertueux ; commenct; : dirférer de régler sa conduite, c'est imiter la simplicité du voyageur qui, trouvant un fleuve sur son chemin , attend qu'il soit écoulé ; le fleuve coule et coulera éternellement. Hor., Epist., \ï, l, 40.
(3) Quelle est l'influence des Poissons, du Lion enflammé, et du Capricorne qui se plonge dans la mer occidentale. Pao- PERCE, IV, 1, 89.
(4) Que m'importent les Pléiades, ou les étoiles du Bouvier? ANACR,, Od., XVII, 10.
rsi Dioc. Laerce, II, 4. C.
trouver tant de beaux discours qui y sont, pour l'effect de son desseing, on luy pourra joindra quelque homme de lettres qui à chasque be^ soing fournisse les munitions qu'il fauldfaj pour les distribuer et dispenser à son nourrissoi Et que ceste leçon ne soit plus aysée et naturelle que celle de Gaza*, qui y peult faire doubte ' Ce sont là préceptes espineux et mal plaisants,| et des mots vains et descharnés, où il n'y a, point de prinse, rien qui vous esveille l'esprit en ceste cy l'ame treuve où mordre et où paistre. Ce fruict est plus grand sans compà-j raison, et si sera plustost meury.
C'est grand cas que les choses en soient en nostre siècle, que la philosophie soit, jusque aux gents d'entendement, un nom vain et fan^ tastique, qui se treuve de nul usage et de m prix, par opinion et par effect. Je croy qv ces ergotismes en sont cause, qui ont saisi se^ avenues. On a grand tort de la peindre inac cessible aux enfants et d'un visage renfroi gné, sourcilleux et terrible : qui me l'a mas^ quée de ce faulx visage, pasle et hideux?! n'est rien plus gay, plus gaillard, plus enjouâ et à peu que je ne die foUastre ; elle ne presch| que festes et bon temps : une mine triste et' transie montre que ce n'est pas là son gistc Demetrius le grammairien ^ rencontrant, dans . le temple de Delphes, une troupe de philosophes assis ensemble, il leur dict : «« Ou je me trompe, ou, à vous veoir la contenance si paisible et si gaie, vous n'estes pas en gi'and discours entre vous. » A quoy l'un d'eux, Haracleon le Mégarien, respondit : « C'est à faire à ceulx qui cherchent si le futur du verbe |3«)Àw^a double ), ou qui cherchent la dérivation des comparatifs x^'fo"'' et |3/),Ttov *, et des superlatifs x.'-'^f^^o-Tov et PjAtio-tovo, qu'il fault rider le front s'en-
(1) Savant du quinzième siècle, né à Tliessalonique , c,ui passa en Italie avec plusieurs autres savants de la Grèce. Il est auteur d'une grammaire grecque un peu obscure poui' les commençants. C.
(î) Plut., des Oraclei qui ont cessé, c. 5. C.
(5) BâXXd), lancer, dont le futur fait PaXw. E. J
(4) C'est-à-dire, qui cherchent d'où dérivent les comparatib y^Eïpov et piXTiiv, pe;i« et melius, comparatifs neutres, Tun de j^speù;, mancus, et non pas de xa/o;, mauvais ; l'autre vrM positif, qui sert de comparatif à à^a9o;. E. J.
(5) Xê''pKiT-o>( et psXrKiTov, pessimume[ optimum, super tifs neutres dérivés des mêmes primitifs. C'est ainsi qu'en 1 tin pejor et pessimus, melior et opUmus, servent de compara*