LIVRE I, CHAP. XXV
t retenant de leur science; mais quant aux dis- ( (^urs de la philosophie, ils ont accoustumé ilVsgayer et resjouir ceulx qui les traictent, non les renfronger et conirister. »
Pfjwwffflt Aiiim{ (ormenta laleniis in œgro
I ori.nn- . dejTrendas et gaudia : siimit utrumque
/ , • ': ' itiim furies '.
L'ame qui loge la philosophie doiht par sa santé rendre sain eneores le corps : elle doibt faire luire jusques au dehors son repos et son aise ; doil't former à son moule le port extérieur, et 1 armer, par conséquent, d'une gratiense fierté, (iun maintien actif et alaigre, et d'une contenance contente et débonnaire. La plus expresse marque de la sagesse, c'est une esjouissance constante; son estât est, comme des choses au dessus de la lune, tousjours serein : c'est baroeo et baraliplon- qui rendent leurs supposts ainsi crottés et enfumés; ce n'est pas elle : ils ne la cognoissent que par ouyr dire. Comment? elle faict estât de sereiner les tempestes de l'ame, et d'apprendre la faim et les fiebvres à rire, non par quelques epicycles imaginaires, mais par raisons naturelles et palpables : elle a pour son but la vertu, qui n'est pas, conmie dict l'eschole, plantée à la teste d'un mont coupé, rabotteux et inaccessible : ceulx qui l'ont approchée la tiennent, au rebours, logée dans one belle plaine fertile et florissante, d'où elle veoid bien soubs soy toutes choses ; mais si peult on y arriver, qui en sçait l'addresse, par des routes ombrageuses, gazonnées et doux fleurantes, plaisamment, et d'une pente facile et polie, comme est celle des voultes célestes. Pour n'avoir hanté ceste vertu suprême, belle, iriumphante, amoureuse, délicieuse, pareillement et courageuse, ennemie professe et irréconciliable d'aigreur, de desplaisir, de crainte rt de contraincte, ayant pour guide nature, fnrtune et volupté pour compaignes; ils sont
tàh elide superlatils, les deux premiers à malu$jlet deux autres à boaus, et n'en dérivent pas. E. J.
(i) Les tourments d'un esprit inquiet percent à l'extérieur «■■i bien que la joie ; le visage réfléchit ces diverses affections *• rime. JDY., IX, 18.
<*) Deux termes de l'ancienne los^que scolastique : Barbara, celareni, darii, ferio, baraliplon, Celatites, dabilis,fapesmo, frisesomorum, Ceaare, camestres, feslino, baroco, darapU. ftlapton, disamis, dalM, bocardo, ferison. i. s dix-oenf mots factices exprimaient les dix-oeuf formes du : iogisine. j. V. L.
allés selon leur foiblesse feindre ceste sotte image, triste, querelleuse, despite, menaceuse, mineuse, et la placer sur un rochierà l'escart, emmy des ronces; fanlosmesàestonnerlesgents.
Mon gouverneur , qui cognoist debvoir remplir la volonté de son disciple autant ou plus d'affection que de révérence envers la vertu , luy sçaura dire que les poètes ' suy vent les humeurs communes, et luy faire toucher au doigt que les dieux ont mis plustost la sueur aux advenues des cabinets de Venus que de Pallas. Et, quand il commencera de se sentir, luy présentant Bradamante ou Angélique^, pour maistresse à jouyr, et d'une beauté naîfve, active, généreuse, non hommasse, mais virile, au prix d'une beauté moUe, affettée , délicate, artificielle; Tune travestie en garson, coiffée d'un morion luisant, l'aultre vestue en garse^, coiffée d'un attiffet .emperlé ; il jugera masle son amour mesme s'il choisit tout diversement à cest efféminé pasteur de Phrygie.
Il luy fera ceste nouvelle leçon : Que le prix et haulteur de la vraye vertu est en la facilité, utilité et plaisir de son exercice ; si esloingné de difficulté, que les enfants y peuvent comme les hommes, les simples comme les subtils. Le règlement, c'est son util, non pas la force. Socrates , son premier mignon, quitte à escient sa force pour glisser en la naïveté et aysance de son progrès. C'est la mère nourrice des plaisirs humains ; en les rendant justes, elle les rend seurs et purs; les modérant, elle les tient en haleine et en appétit; retranchant ceuLx qu'elle refuse, elle nous aiguise envers ceulx qu'elle nous laisse ; et nous laisse abondamment touts ceulx que veult nature, et jusques à la satiété, sinon jusques à la lasseté, maternellement ; si d'adventure nous ne voulons dire que le régime qui arreste le beuveur avant l'yvresse, le mangeur avant la crudité , le paillard avant la pelade, soit ennemy de nos plaisirs. Si la fortune commune luy fault, elle luy eschappe*, ou elle s'en passe, et s'en forge une aultre toute sienne , non plus flottante et roulante. Elle sçait estre riche, et puissante, et sçavante,
H) nés., È?7. xù m-, y. 9sn. J. V. u
(9) Deux héroioes du poème de fAriotte. C.
(3) En jeune fiUe. E. J
(4; C'est-à-dire , la vertu se dérobe à Finftuence de la fbrlune commune , ou même elle s'en sépare totit-à-fait, et seferge une antre (or tiaie toute sienne, etc. L»....
ESSAIS DE MOMAIGINE,
et coucher en des matelas musqués; elle aime la vie, elle aime la beauté, et la gloire, et la santé; mais son office propre et particulier, c'est sçavoir user de ces biens là regléement, et les sçavoir j)erdre constamment ; office bien plus noble qu'aspre , sans lequel tout cours de vie est desnaturé, turbulent et difforme, et y peult on justement attacher ces escueils, ces halliers, et ces monstres.
Si ce disciple se rencontre de si diverse condition qu'il ayme mieulx ouyr une fable que la narration d'un beau voyage, ou un sage propos, quand il l'entendra; qui, au son du tabourin qui arme la jeune ardeur de ses compaignons, se destourne à un aultre qui l'appelle au jeu des batteleurs; qui, par souhait, ne treuve plus plaisant et plus doulx revenir pouldreux et victorieux d'un combat, que de la paulme ou du bal , avecques le prix de cest exercice; je n'y treuve aultre remède sinon qu'on le mette pastissier dans quelque bonne ville, feust il fils d'un duc ; suivant le précepte de Platon : « Qu'il fault colloquer les enfants, non selon les facultés de leur père, mais selon les facultés de leur ame. »
Puisque la philosophie est celle qui nous instruit à vivre , et que l'enfance y a sa leçon comme les aultres aages, pourquoy ne la ïuy communique l'on?
Vdum et molle luium est ; nunc mine properandus, et acri Fingendus sine fine rotâ '.
On nous apprend à vivre quand la vie est passée. Cent escholiers ont prins la vérole, avant que d'estre arrivés à leur leçon d'Aristote : De la tempérance. Cicero disoit^ que, quand il vi^ vroit la vie de deux hommes , il ne prendroit pas le loisir d'estudier les poètes lyriques ; et je treuve ces ergotistes plus tristement encores inutiles. Nostre enfant est bien plus pressé ; il ne doibt au paidagogisme que les premiers quinze ou seize ans de sa vie ; le demourant est deu à l'action. Employons un temps si court aux instructions nécessaires. Ce sont abus ;
(1) L'argile est encore molle et humide ; vite , hâtons-nous et , sans perdre un instant , façonnons-la sur la roue. Pers., ni, 23.
(2) Dans un passage cité par Ses., Episl. 49. M. Mai a placé ce fragment parmi ceux du quatrième livre de la Béptiblique. Voy. notre édition de Cicéron,lom. XXIX, pag. 334. La rëtlexion suivante est aussi de SéDèoue : Eodan modo diU' Içcticos; trisifusineptisiint. J, y. L.
ostez toutes ces subtilités espineuses de la dialectique , dequoy nostre vie ne se peult amender; prenez les simples discours de la philosophie, sçachëz les choisir et traicter à poinct Jj^ ils sont plus aysés à concevoir qu'un conte de^ Boccace ; un enfant en est capable au partir de -, la nourrice, beaucoup mieulx que d'apprendre! à lire ou escrire. La philosophie a des discours pour la naissance des hommes, comme pour la décrépitude.
Je suis de l'advis de Plutarque , qu'Aristote n'amusa pas tant son grand disciple à l'artifice ] de composer syllogismes , ou aux principes de ] géométrie, comme à l'instruire des bons pre-j ceptes touchant la vaillance, prouesse, la ma-lj gnanimité et tempérance , et l'asseurance de ne] rien craindre ; et, avecques ceste munition, ilj l'envoya encores enfant subjuguer l'empire du : monde à tout trente mille hommes de pied,, quatre mille chevaulx, et quarante dpux mille | escus seulement. Les aultres arts et sciences , . dict il, Alexandre les honoroit bien, et louoitj leur excellence et gentillesse ; mais, pour plaisir qu'il y prinst , il n'estoit pas facile à se lais-^ ser surprendre à l'affection de les vouloir exercer.
Petite liinc, juvenesqtte senesque, Finem animo certum, miserisque viatica canis '.
C'est ce que dict Epicurus au commencement de sa lettre à Meniceus : « Ny le plus jeune refuye à philosopher, ny le plus vieil s'y lasse^.» Qui faict aultrement, il semble dire, ou qu'il n'est pas encores saison d'heureusement vivre, ou qu'il n'en est plus saison. Pour tout cecy , je ne veulx pas qu'on emprisonne ce garson, je ne veulx pas qu'on l'abandonne à la cholere et humeur melancholique d'un furieux maistre d'eschole ; je ne veulx pas corrompre son esprit à le tenir à la géhenne et au travail, à la mode des aultres , quatorze ou quinze heures par jour, comme un portefaix ; ny ne trouverois bon, quand, par quelque complexion solitaire et melancholique , on le verroit adonné d'une application trop indiscrette à l'estude des livres, qu'on la luy nourrist ; cela les rend ineptes à la conversation civile, et les destoumede meilleures occupations. Et combien
(1) Jeunes gens, vieillards, tirez de là de quoi régler votre conduite ; faites-vous des provisions pour le triste hiver de la vie. Pers., V, 64.
(a) Pioç. Laerçe, X, 122. Ç.