LIVRE I, CHAP. XXV
escoute, qu'il n'aye aulcune souvenance des mots. Le parler que j'ayme, c'est un parler simple et naïf, tel sur le papier qu'à la bouche ; un parler succulent et nerveux, court et serré ; non tant délicat et peigné, comme véhément et brusque :
Bœc demum sapiet dicUo, quœ feriet ' ;
plustost difficile qu'ennuyeux ; esloingné d'affectation; desreglé, descousu et hardy : chasque loppin y fasse son corps; non pedantesque, non fratesque-, non plaideresque, mais plustost soldatesque, comme Suétone appelle celuy de Julius Cesar^; et si ne sens pas bien pourquoy il l'en appelle.
J'ay volontiers imité ceste desbauche qui se veoid en nostre jeunesse an port de leurs vestements; un manteau en escharpe, la cape sur une espaule, un bas mal tendu, qui représente ime fierté desdaigneuse de ces parements estrangiers, et nonchalante de l'art'; mais je la treuve encore mieulx employée en la forme du parler. Toute affectation, nomméement en la gayeté et liberté françoise, est mesadvenante au courtisan ; et en une monarchie, tout gentilhomme doibt estre dressé au port d'un courtisan ; parquoy nous faisons bien de gauchir un peu sur le naïf et mesprisant. Je n'ayme point de tissure où les baisons et les coustures paroissent ; tout ainsi qu'en un beau corps il ne fault pas qu'on y puisse compter les os et les veines. Quœ veritati operam dat oratio incomposîta sit et simpïex*. Quis aceuratè loquitur,nisi qui vuUputidè loqui^l L'éloquence faict injure atix choses, qui nous destourne à soy. Comme aux accoustrements, c'est pusillanimité de se vouloir marquer par quelque façon particulière et inusitée, de mesme au langage la recherche des phrases nouvelles et
(1) Que l'expression frappe, eDe plaira. Epitaphe de Lucain , Lttée dans la Bibliothèque latine de Fabricius, II, 10. C.
(2) Kon monacal. Fratesque , de fitalieu (tauxo , adjectif dérivé de frate, moine. G.
(3) C'est dans sa vie , c. 5S , au commenooment Mais Montaigne a été trompé |>ar les éditions vulgaires, où on lisait : Eioquentiû militari ; qtià re aut œquavit, etc.; au lieu que , dans les dernières et meilleures éditions , ou lit aujourd'hui : Eloquentiâ, militanque re, aut œquaiit, etc. Ainsi, ce qui lui faisait de la peine disparait avec la Hausse leçon. C
(4) La vérité doit parler uo langage simple et saits art. So., Epist. 40.
(5) Quiconque parle avec affectation est sûr de causer du dégoût et de l'ennui. S».. Epist. 75.
ESSAIS DE MOINTAlGNËv^'
dqs mois peu cogneus vient d'une ambition scholastlque et puérile. Peusse je ne me servir ([ue de ceulx qui servent aux haies à Paris ! Aristoplianes le grammairien n'y enlendoit rien, de reprendre en Epicurus la simplicité de ses mots et la fin de son art oratoire, qui estoit perspicuité de langage seulement*. L'imitation du parler, par sa facilité, suyt incontinent tout un peuple ; l'imitation du juger, de l'inventer, ne va pas si viste. La pluspart des lecteurs, pour avoir trouvé une pareille robbe, pensent très faulsement tenir un pareil corps ; la force et les nerfs ne s'empruntent point, les atours et le manteau s'empruntent. La pluspart de ceux qui me hantent parlent de inesme les Essais ; mais je ne sçay s'ils pensent de mesme. Les Athéniens, dict Platon 2, ont pour leur part le soing de l'abondance et élégance du parler, les Lacedemoniens, de la briefveté, et ceulx de Crète, de la fécondité des conceptions plus que du langage ; ceulx cy sont les meilleurs. Zenon disoits qu'il avoit deux sortes de disciples : les uns qu'ils nommoient yt/olôyouj-, curieux d'apprendre les choses, qui estoient ses mignons; les aultres lnyofilovs, qui n'avoyent soing que du langage. Ce n'est pas à dire que ce ne soit une belle et bonne chose que le bien dire , mais non pas si bonne qu'on la faict, et suis despit de quoy nostre vie s'embesongne toute à cela. Je vouldrois premiereinent bien sçavoir ma langue, et celle de mes voysins où j'ay plus ordinaire commerce.
C'est un bel et grand adgencement sans doubte que le grec et le latin, mais on l'acheté trop cher. Je diray icy une façon d'en avoir meilleur marché que de coustume, qui a esté essayée en moy inesme ; s'en servira qui vouldra. Feu mon père, ayant faict toutes les recherches qu'homme peult faire parmy les gents sçavants et d'entendement, d'une forme d'institution exquise, feut advisé de cest inconve- • nient qui estoit en usage ; et luy disoit on que ceste longueur que nous mettions à apprendre les langues qui ne leur coustoient rien est la seule cause pourquoy nous ne pouvons arriver à la grandeur d'ame et de cognoissance des anciens Grecs et Romains. Je ne croy pas que ce
(1) DlOC. LaerCë, X, 13. G.
(-2) Des Lois, I, p. 641, édit. d'EsUeune, 1578; chap. il, p. 32, édil. d« M. Ast, 1814. J. V. L.
(ô) iw&i-th Herm.ôi. C.
en soit la seule cause. Tîyat y à que l'expédient que mon père y trouva/ ce feut qu'en nourrice, et avant le premier desnouement de ma langue, il me donna en charge à un Allemand, qui depuis est mort fameux médecin en France, du tout ignorant de nostre langue, et très bien versé en la latine. Cestuy cy, qu'i avoit faict venir exprès, et qui estoit bien chï rement gagé, m'avoit continuellement enti^ I* bras. Il en eut aussi avecques luy deux amire moindres en sçavoir, pour me suyvre, et soi lager le premier : ceulx cy ne m'enlretenoiei d'aultre langue que latine. Quant au reste sa maison, c'estoit une règle inviolable que n"j luy mesme, ny ma mère, ny valet, ny chai briere, ne parloient en ma compaignie qu'ai tant de mots de latin que chascun avoit aj prins pour jargonner avecques moy. Cei merveille du fruict que chascun y feit : mo^ père et ma mère y apprindrent assez de latî pour l'entendre, et en acquirent à suffisant pour s'en servir à la nécessité, comme feirei aussi les aultres domestiques qui estoient pli attachés à mon service. Somme, nous nous h tinizasmes tant qu'il en regorgea jusques a ne villages tout autour, où il y a encores, et ont prins pied par l'usage, plusieurs appellations latines d'artisans et d'utils. Quant à moy, j'avoy plus de six ans avant que j'entendisse non plus de françois ou de perigordin que d'arabesque ; et, sans art, sans Uvre, sans grammaire ou précepte, sans fouet et sans larmes, j'avois apprins du latin tout aussi pur que mon maistre d'eschole le sçavoit ; car je ne le pouvois avoir meslé ny altéré. Si par essay on me vouloit donner un thème, à la mode des collèges , on le donne aux aultres en françois, mais à moy il me le falloit donner en mauvais latin pour le tourner en bon. Et Nicolas Grouchy, qui a escript de Comitiis Romanorum^ ; Guillaume Guerente, qui a commenté Aristote; George Buchanan, ce grand poëte escossois; Marc Antoine Muret, que la France et l'Italie reco-j gnoissent pour le meilleur orateur du temps,* mes précepteurs domestiques, m'ont dict souvent que j'avois ce langage en mon enfance si prert et si à main qu'ils craignoient à m'accoster. Buchanan, que je veis depuis à la suitte de feu monsieur le mareschal de Brissac. me dict qa'H
(1) Ouvrage estimé, Pari.s, Vascosau, 1353 ; reproduit dans le tome ht des ànliquiiés romaines de Grévius. J> V. L.
MVRR I, CH.\P. XXV
^toif »près'à esorire lie l'institution des en- . et qoMI pirnoit l'exemplaire de la n uiit'Vcaril avoit lors en charge ce comte • Brisée que nous avons veu depuis si valeu- I l'ox et si brave.
Quant au grec, duquel je n'ay quasi du tout ()int dinielligence, mon père desseigna me le i lire apprendre par art, mais d'une voye nou- \olie, par forme d'esbat et d'exercice; nous [itlotions nos déclinaisons à la manière de ceux qui, par certains jeux de tablier*, apprennent l'ariiiimetique et la gçometrie. Car entre auUres clioses, il avoit esté conseillé de me faire goustcr la science et le debvoir par une volonté non forcée, et de mon propre desir , et d'eslever mon ame en toute doulceur et liberté, sans rigueur et contraincte : je dis jusques à telle superstition que, parce qu'aulcuns tiennent que cela trouble la cervelle tendre des enfants de les esveiller le matin en I sursault, et de les arracher du sommeil (auquel ils sont plongés beaucoup plus que nous ne sommes) tout à coup et par violence, il me faisoit esveiller par le son de quelque instrument ; et ne feus jamais sans homme qui m'en servist.
Cest exemple suffira pour en juger le reste, et pour recommender aussi et la prudence et l'affection d'un si bon père, auquel il ne se fault prendre s'il n'a recueilly aulcuns fruicls respondants à une si exquise culture. Deux choses en feurent cause : en premier, le champ stérile et incommode ; car, quoique j'eusse la santé ferme et entière, et quand et quand un naturel doulx et traictable, j'estoy parmy cela si poisant, mol et endormy, qu'on ne me pouvoit arracher de l'oysifveté, non pas pour me faire jouer. Ce que je veoyois, je le veoyois l«en ; et, soubs ceste complexion lourde, nourrissois des imaginations hardies et des opinions au dessus de mon aage. L'esprit, je l'avoy^ lent, et qui n'alloit qu'autant qu'on le menoit ; l'appréhension tardifve, l'invention lasche ; et, après tout, un incroyable default de mémoire. De tout cela, il n'est pas merveille s'il ne sceut ■ien tirer qui vaille. Secondement, comme i-ulx que presse un furieux désir de guarison MJ laissent aller à toute sorte de conseils, le
(I) Damier. Oo appelait jadis le jeu de daœcà jeu du uibki. x.D.
bon homme, ayant exireme peur de faillir en chose qu'il avoit tant à cœur, se laissa enfin emporter à l'opinion commune, qui suyt tousjours ceulx qui vont devant, comme les grues, et se rengea à la coustume, n'ayant plus autour de luy ceulx qui luy avoient donné ces premières institutions, qu'il avoit apportées d'Italie ; et m'envoya environ mes six ans au collège de Guienne, très florissant pour lors, et le meilleur de France : et là, il n'est possible de rien adjouster au soing qu'il eut, et à me choisu* des précepteurs de chambre suffisants, et à toutes les aultres circonstances de ma nourriture, en laquelle il réserva plusieurs fa çons particulières, contre l'usage des col leges; mais tant y a que c'estoit tousjours collège. Mon latin s'abastardit incontinent, duquel depuis par desaccoustumance j'ay perdu tout usage ; et ne me servit ceste mienne inaccoustumée institution que de me faire enjamber d'arrivée aux premières classes; car, à treize ans que je sortis du collège, j'avois' achevé mon cours (qu'ils appellent), et, à la vérité, sans aulcun fruict que je peusse à présent mettre en compte.
Le premier goust que j'eus aux l vres, il me veint du plaisir des fables de la Métamorphose d'Ovide ; car environ l'aage de sept ou huict ans, je me desrobois de tout aultre plaisir pour les lire ; d'autant que ceste langue estoit la mienne maternelle et que c'estoit le plus aysé livre que je cogneusse et le plus accommodé à la foiblesse de mon aage,à cause de la matière ; car des Lancelots du Lac, des Amadis, des Huons de Bordeaux, et tels fatras de Uvres à quoy l'enfance s'amuse, je n'en cognoissoys pas seulement le nom ny ne foys encores le corps ; tant exacte estoit ma discipUne ! Je m'en rendoys plus nonchalant à l'estude de mes aultres leçons prescriptes. Là, il me veint singuherement à propos d'avoir affaire à un homme d'entendement de précepteur qui sceut dextrement conniver à ceste mienne desbaucheet aultres pareilles ; car par là j'enfilay tout d'un train Virgile en l'^tneide, et puis Terence, et puis Plante, et des comédies italiennes, leurré tousjours par la douceur du subject. S'il eust esté si fol de rompre ce train, j'estime que je n'eusse rapporté du collège que la haine des Uvres, comme faict quasi toute nostre noblesse. Il .s'y gouverna ingenieu sèment, faisant semblant de n'en veoir rien; il
aiguisoit ma faim, ne me laissant qu'à la desrobée gourmander ces livres et me tenant doulcement en oflice pour les aultres estudes de la règle ; car les principales parties que mon père cherchoità ceulx à qui il donnoit charge de moy, c'estoit la debonnaireté et facilité de complexion. Aussi n'avoit la mienne aultre vice que langueur et paresse. Le danger n'estoit pas que je feisse mal, mais que je ne feisse rien ; nul ne prognostiquoit que je deusse devenir mauvais, mais inutile ; on y prevoyoit de la fainéantise, non pas de la malice. Je sens qu'il en est advenu de mesme ; les plainctes qui me cornent aux aureilles sont telles : il est oysif, froid aux offices d'amitié et de parenté, et aux offices publicques, trop particulier, trop desdaigneux. Les plus injurieux mesme ne disent pas, pourquoy a il prins? pourquoy n'a il payé? mais, pourquoy ne quitte il ? pourquoy ne donne il ? Je recevrois à faveur qu'on ne desirast en moy que tels effects de supererogation ; mais ils sont injustes d'exiger ce que je ne doy pas, plus rigoureusement beaucoup qu'ils n'exigent d'eulx ce qu'ils doibvent. En m'y condamnant, ils effacent la gratification de l'action et la gratitude qui m'en seroit deue ; là où le bien faire actif debvroit plus poiser de ma main en considération de ce que je n'en ay de passif nul qui soit. Je puis d'autant plus librement disposer de ma fortune qu'elle est plus mienne et de moy que je suis plus mien. Toutesfois, si j'estoy grand enlumineur de mes actions, à l'adventure rembarrerois je bien ces reproches, et à quelques uns apprendrois qu'ils ne sont pas si offensés que je ne face pas assez, que de quoy je puisse faire assez plus que je ne foys.
Moname ne laissoit pourtant en mesme temps d'avoir à part soy des remuements fermes et des jugements seurs et ouverts autour des objects qu'elle cognoissoit et les digeroit seule sans aulcune communication ; et entre aultres choses, je crois à la vérité qu'elle eust esté du tout incapable de se rendre à la force et violence. Mettray je en compte ceste faculté de mon enfance? une asseurance de visage et souplesse de voix et de geste à m' appliquer aux rooUes que j'entreprenois ; car avant l'aâge,
lier ab undecimo tùm me vix ceperat annus »,
(1) A peine éiais-je .ilors dans ma douzième année. ViKo., Eclog.yVm, 5<J.
j'ay soustenu* les premiers personnages es tragédies latines de Buchanan, de Guerente et de Muret, qui se représentèrent en nostre collège de Guienne avecques dignité ; en cela, Andréas Goveanus 2, nostre principal, comme en toutes i aultres parties de sa charge, feut sans comparaison le plus grand principal de France, et m'en tenoit on maistre ouvrier. C'est un exerciceque ^ je ne mesloue point aux jeunes enfants de maison, et ay veu nos princes s'y addonner depuis en personne à l'exemple d'aulcuns des anciens honnestemeni et louablement ; il estoit loisible mesme d'en faire mestier aux gents d'honneurj et en Grèce : Aristoni tragico actori rem ape-l rit : huic et genus et fortuna honesta eranl;\ nec ars, quià nihil taie apud Grœcos pudoril est, ea deformabat^ : car j'ay tousjours accusé j d'impertinence ceulx qui condamnent ces esbattements, et d'injustice ceulx qui refusent.^ l'entrée de nos bonnes villes aux comédiens qui le valent, et envient au peuple ces plaisirs publicques. Les bonnes polices prennent soingi d'assembler les citoyens, et les r'allier, commei aux offices sérieux de la dévotion, aussi aux] exercices et jeux ; la société et amitié s'en] augmente ; et puis on ne leur sçauroit concéder des passe-temps plus réglés que ceulx qui se font en présence d'un chascun, et à la veue mesme du magistrat ; et trouveroy raisonnable que le prince, à ses despens, en gratifîast quelquesfois la commune, d'une affection et bonté comme paternelle ; et qu'aux villes populeuses il y eust des lieux destinés et disposés pour ces spectacles ; quelque divertissement de pires actions et occultes.
Pour revenir à mon propos, il n'y a tel que d'alleicher l'appétit et l'affection : aultrement on ne faict que des asnes chargés de livres ; on
(1) Voltaire, dans la préface de l'Écossaise, a transcrit toute la lin de ce chapitre. « Nous ne pouvons, dit-il, mieux finir celle préface que par ce passage do notre compatriote Montaigne sur les spectacles. «
(2) André de Gouvéa, né à Béja, en Portugal, vers la fin du quinzième siècle, fut nommé principal du collège de Guienne, à Bordeaux, en 1534. Il le dirigea pendant treize ans, et ne le quitta que pour l'université de Coïmbre, où il mourut en 1548. Il n"a point laissé d'ouvrage. Aussi le jurisconsulte Antoine de Gouvéa, son frère, est-il beaucoup plus célèbre que lui. J. V. L.
(5) Il découvre son projet à l'acteur tragique Ariston. C'était un homme distingué par sa naissance et sa fortune, et son art ne lui ôtait point l'estime de ses concitoyens; car il n'a rien de honteux chez les Grecs. Titk Live, XXIV, 2i.