LIVRE I, CHAP. XXV
Voicy mes leçons : Celuy là y a mieulx prou- Il lé qui les faict que qui les scait. Si vous le M'oyez, vous l'oyez; si vous Toyez, vous le \ eoyei. Jà à Die»! ne plaise, dict quelqu'un en Platon <, que philosopher ce soit apprendre plusieurs choses, et traicter les arts î Hanc amplissimam omnium artium henè tivendi di^ciplinam vUà tnagis quàm litleris perse- 'Kti sMn(*.'Leon, prince des Phliasiens, s'enitranl à Heraclides Ponticus^ de quelle scien- (le quoi art il faisoit profession: «Je ne IV, dict il, ny art ny science; mais je suis , ..;l()sophe. " On reprochoit à Diogenes, comment, estant ignorant, il se mesloit de la phi- Sophie. « Je m'en mesle, dict il.d'autant mieulx i jjropos. » Hegesias le prioit de luy lire quelque livre : » Vous estes plaisant, luy respondit il : vous choisissez les figues vrayes et naturelles, noh peinctes ; que ne choisissez vous aussi les exercitations naturelles, vrayes et non escriptes * ? »
Il ne dira pas tant sa leçon comme il la fera; il la répétera en ses actions : on verra s'il y a de la prudence en ses entreprinses ; s'il y a de la bonté, de la justice en ses deportements ; s'il a du jugement et de la grâce en son parler, de la vigueur en ses maladies, de la modestie en ses jeux, de la tempérance en ses voluptés, de l'ordre en son (Economie ; de l'indifférence en son goust, soit chair, poisson, vin ou eau : Quidisciplinam suam non ostentaiionem scientice, sed legem vitœjputet , quique obtemperet ipse sibi et decretis pareat *. Le vray mirouer de nos discours est le cours de nos vies. Zeuxidanms respondit à un qui luy demanda pourquoy les Lacedemoniens ne redigeoient j)ar esvers un sens directement opposé à celui que leur doune Horace.
(1) Daus le dialogue intitulé lesIOuaux, p. 97 et suiv., édiL lie Francfort, leoi. s. \. L.
- C'est par leurs moeurs plutôt que par leurs études qu'ils -iiit dévoués au plus grand de tous les arts, à celui de bien vivre. Cic. Tittc. qtiœsl., TV, 3.
(S) Ce n'est pas Héraclide de Pont, mais Pjlhagore.qui fii celle réponse à Léon , prince des Pbliasiens ; mais c'est d'un •i>Te d'HeracBde, disciple de Maton, que Cicéron a tiré ce fait, conuoe il nous lapprend dans ses Tusculanes, V, 3, ut scribit (indiior Platonis Ponticm Beraclides. Platon ne vint au monde •pte plus de cent ans après Pythagore. C (4) I)I0C. L*ERCE, VI, 48. C.
pl Si ce qu'il sait lui sert, non à montrer qu'il sait, mais à i''«'tr tes mœurs ; s'il s'obéit à lui-même et agit conformc- 't â ses priudpes. Cic, Tusc. quceu., D, 4
cript les ordonnances de la prouesse, et ne les donnoient à lire à leurs jeunes gents • - Que c'estoit parce qu'ils les vouloyent accoustumer aux faicls, non pas aux paroles *. » Comparez, au bout de quin2e ou seize ans, à cesluy cy un de ces latineurs de collège, qui aura mis autant de temps à n'apprendre simplement qu'à parler. Le monde n'est que babil ; et ne veis jamais homme qui ne die plustost plus, que moins qu'il ne doibt. Toutesfois la moitié de nostre aage s'en va là : on nous tient quatre ou cinq ans à entendre les mots, et les coudre en clauses 2 ; encores autant à en proportionner un grand corps, estendu en quatre ou cinq parties ; aultres cinq, pour le moins, à les sçavoir briefvement mesler et entrelasser de quelque subtile façon : laissons le à ceulx qui en font profession expresse.
Allant un jour à Orléans, je trouvay dans ceste plaine, au deçà de Clery, deux régents qui venoyent à Bourdeaux, environ à cinquante pas l'un de l'aultre : plus loing derrière eux je veoyois ime troupe et un maistre en teste, qui estoit feu monsieur le comte de La Rochefoucault. Un de mes gents s'enquit aii premier de ces régents qui estoit ce gentilhomme qui venoit après luy ; luy, qui n'avoit pas veu ce train qui le suy voit, et qui pensoit qu'on luy parlast de son compaignon, respondit plaisamment : « Il n'est pas gentilhomme, c'est un grammairien ; et je suis logicien. » Or, nous qui cherchons icy, au rebours, de former, non un grammairien ou logicien, mais un gentilhomme, laissons les abuser de leur loisir : nous avons affaire ailleurs. Mais que nostre disciple soit bien pourveu de choses, les paroles ne suy vront que trop ; il les traisnera si elles ne veulent suy vre. J'en oy qui s'excusent de ne se pouvoir exprimer, et font contenance d'avoir la teste pleine de plusieurs belles choses, mais à faulte d'éloquence, ne i^ pouvoir mettre on évidence : c'est une baye. Sçavez vous, à mon advis, que c'est que cela? ce sont des ombrages qui leur viennent de quelques conceptions informes, qu'ils ne peuvent desmesler et esckircir au dedans, ny par conséquent produire au dehors ;
(1) Plci., Âpt^hlhegmes des Lacedemoniens. C.
(2) En phrases, en périodes. Ainsi, dans le chap. 30 de ce prcmi<T Bvre : « Un des vieiOards. .. presche en cummun toute la grangée, en se prnuM'iiant d'un bout à aafflre, et redisant une uicsine claiise à pla-ieurs Toit, u J. V. L.
ESSAIS DE MONTA
ils ne s'entendent pas encores eulx mesmes ; et veoyez les un peu bégayer sur le poinct de l'enfanter, vous jugez que leur travail n'est point à l'accouchement , mais à la conception , et qu'ils ne font que leicher ceste matière imparfaicte. De ma part, je tiens, et Socrate l'ordonne, que qui a dans l'esprit une vifve imagination et claire, il la produira, soit en bergamasque, soit par mines s'il est muet :
Verbaque prœvisam rem non invita sequenlnr ';
Et comme disoit celuy là, aussi poétiquement en sa prose, quum res animum occupavêre, verba ambiunl'-; et cest aultre, ipsœ res verba rapiunt^. Il ne sçait j)as ablatif, conjunctif, substantif, ny la grammaire : ne faict* pas son laquais, ou une harangiere du Petit Pont; et si, vous entretiendront tout votre saoul, si vous en avez envie, et se desferreront aussi peu, à l'adventure, aux règles de leur langage que le meilleur maistre es arts de France. Il ne sçait pas la rethorique, ny, pour avant jeu, capter la benevolence du candide lecteur: ny ne luy chault de le sçavoir. De vray, toute ceste belle peincture s'eiface ayséement par le lustre d'une vérité simple et naïfve : ces gentillesses ne servent que pour amuser le vulgaire,'incapable de prendre la viande plus massive et plus ferme , comme Afer montre bien clairement chez Tacitus^. Les ambassadeurs de Samos estoient venus à Cleomenes, roy de Sparte, préparés d'une belle et longue oraison, pour l'esmouvoir à la guerre contre le tyran Polycrates ; après qu'il les eut bien laissés dire, il leur respondit : " Quant à vostre commencement et exorde, il ne m'en souvient plus, ny par conséquent du milieu ; et quant à vostre conclusion, je n'en veulx rien faire^. » Voylà une belle response, ce me semble, et des harangueurs bien camus! Et quoy cest aultre?
(1) Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement, Kl les mots , pour le dire , arrivent aisément.
HOR., Art poét., V. 311, imité par Boileau,
(2) Quand les choses ont saisi l'esprit,' les mots viennent en foule. SÉN. Controv€rs.,m,proœm.
(3) Les choses entraînent les paroles. Cic, de Finib., III, 5.
(4) Toutes les éditions que j'ai pu consulter sont conformes à cette leçon ; mais, comme clic est assez obscure , je proposerais de lire : Ke le sçait pas son laquais, ou, etc. C'est du moins ainsi que la phrase doit être entendue. Lef....
■ (5) Dial. des Orateurs, c. 19. Mais il faut lire Aper dans le texte de Montaigne. J. V. L.
(U) Plut., Apophthegrnes des Lacédémoniens. C.
j les Athéniens estoient à choisir de deux archl- ! tectes à conduire une grande fabrique : le pre- I mier, plus affetté, se présenta avecques un l)ea I discours prémédité sur le subject de ceste hî j songne, et tiroit le jugement du peuple à sa fa veur ; mais l'aultre en trois mots : «« Seigneui Athéniens, ce que cestuy a dict, je le feray *. Au fort de l'éloquence de Cicero, plusieurs ei^ entroient en admiration; mais Caton n'en fail sant que rire : « Nous avons, disoit il, un plai^ sant consul^. » Aille devant ou après, un^ utile sentence, un beau traict est tousjours d| saison ; s'il n'est pas bien" pour ce qui va de vant, ny pour ce qui vient aprîs, il est bien ei soy. Je ne suis pas de ceulx qui pensent bonne rhythme faire le bon poème : laissez lui allonger une courte syllabe, s'il veult; poi cela, non force : si les inventions y rient, l'esprit et le jugement y ont bien faict leur of fice, voylà un bon poète, diray je, mais mauvais versificateur,
Entunctœ naris , durits xomponere versus ''.
Qu'on face, dict Horace, perdre à son ouvrag toutes ses coustures et mesures,
Tempora ceria modosque etquod prias ordine verbumes Posteriûs facias, prœponens itUima primis... Invenias etiam disjecii memhra poetœ * ."
il ne se démentira point pour cela ; les pièces mesmes en seront belles. C'est ce que respondit Menander, comme on le tansast, approchant le jour auquel il a voit promis une comédie, de quoy il n'y avoit encores mis la main : « Elle est composée et preste ; il ne reste qu'à y adjouster les vers-^ : » ayant les choses et la matière disposée en l'ame, il mettoit en peu de compte le demourant. Depuis que Ronsard et du Bellay ont donné crédit à nostre poésie françoise, je ne veois si petit apprenti qui n'enfle des mots, qui ne renge les cadences à peu près comme eux : Plus sonat quàm valet^. Pour le vulgaire, il ne feut jamais tant de
(1) Vlmt., Instruction pour ceux qui manient affaires d'étal , cliap. 4 d'Amyot. C.
(2) Plut., Vie de Caton, c. 6. C.
(3) Ses vers sont négligés ; mais il a de la verve. Hor. Sat., I, 4, 8.
(4) Otez-en le rhythme et la mesure , changez Tordre des mots ; vous retrouverez le poète dans ses membres dispersés. IIOR., Sat., I, 4, 58.
(5) Plut., Si les Athéniens ont été plus excellents en armsi qu'en lettres, c. 4, trad. d'Amyot. C.
'6) Dans tout cela , plus de son que de sens. Sé.>'. Epist. 40
poètes ; mais, comme il leur a esté Bien ayse
lie ri'prt'sonter leurs rhythmcs, ils demeurent liien au>M court à imiter les riches descriptions de l'un et les délicates inventions de l'autre. Voire mais, que fera il' si on le presse de la ibtilité sophistique de quelque syllogisme? • Le jambon fajct boire ; le boire désaltère : parquoy le jambon désaltère. » Qu'il s'en mocque : il est plus subtil de s'en mocquer que d'y respondre*. Qu'il emprunte d'Aristippus ceste plaisante contrefinesse : « Pourquoy le deslieray je, puisque tout lié il m'empesche^? •' Quelqu'un proposoit contre Cleanthes des finesses dialectiques, à qui Clirysippus dict : Joue toy de ces battelages avecques les ennnts, et ne destourne à cela les pensées sérieuses d'un homme d'aage*. » Si ces sottes arguties, coniorla et aculeata sophismata^, luy doibvent persuader un mensonge, cela est dangereux ; mais si elles demeurent sans effect, et ne l'esmeuvent qu'à rire, je ne veois pas pourquoy il s'en doibve donner garde. Il en est de si sots qu'ils se destournent de leur voye un quart de lieue pour courir après un beau mot : Aut qui non verba rébus optant, sed res extrinsecùs arcesmnt, quibus verba conveniant^: et l'aultre, qui, alicuis verbi décore placentis, tocentur ad id quod non proposuerant scribere'. Je tors bien plus volontiers une bonne sentence, pour la coudre sur moy, que je ne destors mon fil pour l'aller quérir. Au rebours, c'est aux paroles à ser\ir et à suyvre; et que le gascon y arrive, si le frauçois n'y peult aller». Je veuk que les choses surmontent, et qu'elles remplissent de façon l'imagination de celuy qui
I) C'est-à-dire, Mais que fera notre jeune élêir, ti on le preux, etc. — Mootaigoe revient à son principal sujet, qu'a semblail avoir entièrement perdu de vue. G.
;î; Ses. Epist. 49. G. '.
"i DioG. UVERCE, n, 70. G
il DiOG. Laehce, vu, 183. G.
j) Ces sophismes entortillés et épineux. Gic., Acad,,U,U.
It)) Ou qui oe choisissent pas les mou pour les choses, mais qui voui chercher, hors du sujet, des choses auxquelles les mou puissent convenir. QnsTU-, \in, 3.
(7) Qui , pour ne perdre un mol qui leur plaît , s'ei^gent dans one matière qa'Bs n'avaient pas dessein de traiter. Séh., EpiM.sa.
W i--i. Rousseau a dit aus« quelque part : « Toutes les fois qu'à Faide d'un solécisme je pourrai me faire mieux entendre, ne pensez pas que j-hésite. a 11 s'est bien fait entendre sans aToir besoin de solécismes , et sa phrase est exagérée ; mais elle prouve qu'il élait aussi peu esclave du purisme que récnvain gascon. J. V. L.