‹ OEuvres. Vec une notice biographiqueChapitre 75 sur 402 · LIVRE I, CHAP. XXVl · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAP. XXVl

monstrueux, rappiecés de divers membres, sans certaine figure, n'ayants ordre, saitte, ny proportion que fortuite ?

ncsinit in piscem tnulier formosa supemè '.

Je vay bieû jusques à ce second poinct avecques mon peintre ; mais je demeure court en l'auUre et meilleure partie; car ma suffisance ne va pas si avant que d'oser entreprendre un tableau riche, poly, et formé selon l'art. Je me suis advisé d'en emprunter un d'Estienne de La Boëtie, qui honorera tout le reste de ceste besongne : c'est un discours auquel il donna nom LA Servitude volontaire ; mais ceulx qui l'ont ignoré l'ont bien proprement depuis rebaptisé le Contre un. Il l'escrivit par manière d'essay en sa première jeunesse 2, à l'honneur de la liberté contre les tyrans. Il court pieça es mains des gents d'entendement, non sans bien grande et méritée recommendation ; car il est gentil et plein ce qu'il est possible. Si y a il bien à dire, que ce ne soit le mieulx qu'il peust faire : et si en l'aage que je l'ay cogneu plus avancé, il eust prins un tel desseing que le mien de mettre par escript ses fantasies, nous verrions plusieurs choses rares, et qui approcheroient bien près de l'honneur de l'antiquité; car notamment en ceste partie des dons de nature, je n'en cognoy point qui luy soit comparable. Mais il n'est demeuré de luy que ce discours, encores par rencontre, et croy qu'il ne le veit oncques depuis qu'il luy eschappa ; et quelques mémoires sur cest edict de janvier 3, fameux par nos guerres civiles, qui trouveront encores ailleurs peut estre leur place. C'est tout ce que j'ay peu recouvrer de ses reliques, moy qu'il laissa, d'une si amoureuse recommendation, la mort entre les dents, par son testament, héritier de sa bibliothequp et de ses papiers, oultre le livret de ses œuvres

Considérant la conduicte de la besongne d'un peintre que j'ay, il m'a prins envie de l'ensuyvre. Il choisit le plus bel endroict et milieu de chasque paroy pour y loger un tableau eslaboré de toute sa suffisance ; et le vuide tout autour, il le remplit de crotesques, qui sont peinctures fantasques, n'ayants grâce qu'en la variété et estrangeté. Que sont ce icy aussi, à la vérité, que crotesques et corps

(1) La partie supérieure est une belle femme et le reste un poisson. Hoa., Alt poétique, v. 4.

(2) :f 'ayant pas atteincl le diz-hiiillesme an de $on aage,é&l. de 1588, in-4<>. A la. fin du chapitre, il dit que La Boétie n'aTait alors que seize ans. J. V. L.

(3) Donné en 1SG9, sous le règne de Charles IX, encore mineur. Cet édit accordait aux huguenots Texercice public de leur religion. Le parlement refusa d'abord de Fenregislrer, en disant : Xec possianus, nec debemus; mais il y consentit, après deux lettres de jussion. Il y a dans cet édit une espèce de règle de conduite pour les protestants ; et il est dit qu'Us ria tanceront rien de contraife au concile de Nicée, au symbole, ni nu livre de V Ancien et du So»n>ea» Testament.

ESSAIS DE MONTAIGNE

quej'ay faict mettre en lumière*. Et si suis obligé particulièrement à ceste pièce, d'autant qu'elle a servy de moyen à nostre première accointance ; car elle me feut montrée longue espace avant que je l'eusse veu, et me donna la première cognoissance de son nom, acheminant ainsi ceste amitié que nous avons nourrie, tant que Dieu a voulu, entre nous, si entière et si parfaicte que certainement il ne s'en lit gueres de pareilles, et entre nos hommes il ne s'en veoid aulcune trace en usage. Il fauît tant de rencontres à la bastir que c'est beaucoup si la fortune y arrive une fois en trois siècles.

Il n'est rien à quoy il semble que nature nous aye plus acheminés qu'à la société; et dict Aristote ^ que les bons législateurs ont eu plus de soing de l'amitié que de la justice. Or, le dernier poinct de sa perfection est cestuy cy : car en gênerai toutes celles que la volupté, ou le proufit, le besoing publicque ou privé, forge et nourrit, en sont d'autant moins belles et généreuses, et d'autant moins amitiés qu'elles meslent aultre cause et but et fruict en Pamitié qu'elle mesme. Ny ces quatre espèces anciennes, naturelle, sociale, hospitalière, vénérienne, particulièrement n'y conviennent, ny conjoinctement.

Des enfants aux pères, c'est plustost respect. L'amitié se nourrit de communication, qui ne peult se trouver entre eulx pour la trop grande disparité, et offenseroit à l'adventure les debvoirs de nature : car ny toutes les secrettes pensées des pères ne se peuvent communiquer aux enfants, pour n'y engendrer une messeante privauté; ny les advertissements et corrections, qui est un des premiers offices d'amitié, ne se pourroient exercer des enfants aux pères. Il s'est trouvé des nations où, par usage, les enfants tuoyent leurs pères, et d'aultres oîi les pères tuoyent leurs enfants, pour éviter l'empeschement qu'ils se peuvent quelquesfois entreporter : et naturellement l'un despend de la ruine de l'aultre. Il s'est trouvé des philosophes desdaignants ceste cousture naturelle : tesmoings Aristippus^, qui, quand on le pressoit de l'affection qu'il debvoit à ses

(1) A Paris, en 1571, chez Frédéric More). G.

(2) Morale à Kicomaque, vra, l, page 1 17, édit. de M. Coray, 1822. J. V. L. , .

(3) DIOC. lAEKCE, II, SI. C.

enfants pour estre sortis de luy, il se meit à cracher, disant que cela en esloit aussi bien sorty ; que nous engendrions bien des pouils et des vers : et cet aulire que Plularque* vouloit induire à s'accorder avecqucs son frère : « Je n'en fais pas, dict il, plus grand estât pour estre sorti de mesme trou. « C'est, à la vérité, un beau nom et plein de dilection que le nom de frère, et à ceste cause en feismes nous, luy et moy, nostre alliance; mais ce meslange de biens, ces partages, et que la richesse de Tui soit la pauvreté de l'aultre, cela destremj merveilleusement et relasche ceste soudure fraternelle ; les frères ayants à conduire le prc grès de leur advancement en mesme sentier mesme train, il est force qu'ils se heurtent chocquent souvent. Davantage, la correspond dance et relation qui engendre ces vrayes parfaictes amitiés, pourquoy se trouvera elle e| ceulx cy? Le père et le fils peuvent estre d^ complexion entièrement esloingnée, et les frerc aussi : c'est mon fils, c'est mon parent ; maiîj c'est un homme farouche, un meschant, ou sot. Et puis, à mesure que ce sont amitiés la loy et l'obligation naturelle nous commende il y a d'autant moins de nostre choix et liberté volontaire; et nostre liberté volontaire n'a point de production qui soit plus proprement sienne que celle de l'aiîection et amitié. Ce n'est pas que je n'aye essayé de ce costé là tout ce qui en peult estre, ayant eu le meilleur père qui feut oncques, et le plus indulgent jusques à son extrême vieillesse ; et estant d'une famille fameuse de père en fils, et exemplaire en ceste partie de la concorde fraternelle :

El ipse Notus in fratres animi paterni '.

D'y comparer l'affection envers les femmes, quoyqu'elle naisse de nostre choix, on ne peult, ny la loger en ce roolle. Son feu, je le confesse

Neque enim est dea nescia nostri, Quœ dulcem curis miscei atnaritiem '

est plus actif, plus cuisant et plus aspre ; mais c'est un feu téméraire et volage, ondoyant et divers, feu de fiebvre, subject à accès et re-

(i) Vlv-i., de l'Amitié fraternelle, c. 4.

(2) Connu moi-même par monaffection paternelle pour me> frères. Hor., Od., II, 2, 6.

(3) Car je ne suis pas inconnu à la déesse qui mélo une ilouce amertume aux peines de l'amour. Catille, LXVîlj, 17

mises, et qni no nous tient qu'à un coing. En ratnitié, c'est une chaleur générale et universelle, temptTÔe, au demeurant, et égale ; une chaleur constante et rassise, toute doulceur et polissare, qui n'a rien d'aspre et de poignant. Qui plus est, en l'amour, ce n'est qu'un désir forcené après ce qui nous fuit :

Corne segue la lèpre il cacciatore

Al freddo, al caldo, alla monlagtia, al lito ;

M più V estima poi che presa vede ;

E toi diaro a chi fugge affretta il piede ' :

aussitost qu'il entre aux termes de l'amitié, c'est à dire en la convenance des volontés, il sesvanouit et s'alanguit ; la jouissance le perd, comme ayant la fin corporelle et subjecte à satiété. L'amitié, au rebours, est inouïe à mesure qu'elle est désirée ; ne s'esleve, se nourrit, ny ne prend accroissance qu'en la jouissance, comme estant spirituelle, et l'ame s'affinant par l'usage. Soubs ceste parfaicte amitié, ces affections volages ont aultrefois trouvé place chez raoy, à fin que je ne parle de luy, qui n'en confesse que trop par ses vers : ainsi ces deux passions sont entrées chez moy en cognoissance l'une de l'aultre, mais en comparaison, jamais ; la première maintenant sa route d'un vol haultain et superbe, et regardant desdaigneusement ceste cy passer ses poinctes bien loing au dessoubs d'elle.

Quant au mariage, oultre ce que c'est un marché qui n'a que l'entrée libre, sa durée estant contraincte et forcée, dépendant d'ailleurs que de nostre vouloir, et marché qui ordinairement se faict à aultres fins, il y survient mille fusées estrangieres à desmesler parmy, suffisantes à rompre le fil et troubler le cours d'une vifve affection : là où, en l'amitié, il n'y & affaire ny commerce que d'elle mesme. Joinct qu'à dire vray, la suffisance ordinaire des femmes n'est pas pour respondre à ceste conférence et communication, nourrice de ceste saincte cousture; ny leur ame ne semble assez ferme pour soustenir l'estreincte d'un nœud si pressé et si durable. Et certes, sans cela, s'il se pouvoit dresser une telle accointance libre et volontaire, où non seulement les âmes eussent ceste entière jouissance, mais en-

(1) Td , à travers les frimas et les chaleurs , à travers les montagnes et les vallées , le chasseur poursuit le lièvre ; il ne désire l'atteindre qu'autant qu'il fuit , et n'en fait plus de ras dès qu'il r.iuriiit. Ariosto, rant. \, nauz. ~.

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