LIVRE I, CHAP. XXVIÏ
cores où les corps eussent part à l'alliance, où l'homme feust engagé tout entier, il est certain que l'amitié en seroit plus pleine et plus comble : mais ce sexe, par nul exemple, n'y est encores peu arriver, et, par le commun consentement des escholes anciennes, en est rejecté.
Et ceste aultre licence grecque est justement abhorrée par nos mœurs; laquelle pourtant, pour avoir, selon leur usage, une si nécessaire disparité d'aages et différence d'offices entre les amants, ne respondoit non plus assez à la parfaicte union et convenance qu'icy nous demandons : Quis est enim iste amor amiciliœ ? Cur neque deformem adolescçntem quisquàm amat, neque formosum senem ? ^ Car la peincture mesme qu'en faict l'académie ne me des advouera pas, comme je pense, de dire ainsi de sa part, que ceste première fureuj inspirée par le fils de Venus au cœur de l'amant sur î'object de la fleur d'une tendre jeunesse, à laquelle ils permettent touts les insolents et passionnés efforts que peult produire une ardeur immodérée, estoit simplement fondée en une beauté externe, faulse image de la génération corporelle; car elle ne se pouvoit fonder en l'esprit, duquel la montre estoit encores cachée, qui n'estoit qu'en sa naissance et avant l'aage de germer ; que si ceste fureur saisissoil un bas courage, les moyens de sa poursuitte, c'estoient richesses, présents, faveur à l'advancement des dignités, et telle aultre basse marchandise qu'ils reprouvent ; si elle tomboit en, un courage plus généreux, les entremises estoient généreuses de mesme, instructions philosophiques, enseignements à révérer la religion, obeyr aux loix, mourir pour le bien de son païs, exemples de vaillance, prudence, justice ; s'esludiant l'amant de se rendre acceptable par la bqnne grâce et beauté de son ame, celle de son corps estant fanée, et espérant, par ceste société mentale, establir un marché plus ferme et durable. Quand ceste poursuitte arrivoit à l'effect en sa saison (car ce qu'ils ne requièrent point en l'amant qu'il apportast loysir et discrétion en son entreprinse, ils le requièrent exactement en l'aimé, d'autant qu'il luy falloit juger d'une beauté interne, de diffi-
(») Qu'est-ce, en effet, que cet amour (Taniitiéî d'où vient qu'il ne s'attache ni à un j'-une homme laid ni à un l)eaa Tieilbrdî Cic , Tuic. qiuent., IV, 53.
ESSAIS DE MONTAIGNE
cile cognoissance et abstruse descouverte), lors naissoit en l'aimé le désir d'une conception spirituelle par l'entremise d'une spirituelle beauté. Geste cy est oit icy principale; la corporelle accidentale et seconde : tout le rebours de l'amant. A ceste cause préfèrent ils l'aimé, et vérifient que les dieux aussi le préfèrent ; et tansent grandement le poëte iEschylus d'avoir en l'amour d'Achilles et de Patroclus donné la part de l'amant à Achilles, qui estoit en la première et imberbe verdeur de son adolescence et le plus beau des Grecs. Après ceste communauté générale, la maistresse et plus digne partie d'icelle exerçant ses offices et prédominant, ils disent qu'il en provenoit des fruicts très utiles au privé et au public ; que c'estoit la force des païs qui en recevoient l'usage, et la principale delTense de l'eqaité et-de la liberté: tesmoings les salutaires amours de Harmodius et d'Aristogiton. Pourtant la nomment ils sacrée et divine; et n'est, à leur compte, que la violence des tyrans et lascheté des peuples qui luy soit adversaire. Enfin, tout ce qu'on peult donner à la faveur de l'académie, c'est dire que c'estoit un amour se terminant en amitié ; chose qui ne se rapporte pas mal à la définition stoïque de l'amour : Amorem conatum esse amicitiœ faciendœ ex pulchritudinis specie*.
Je reviens à ma description de façon plus équitable et plus equable. Omninô amicitiœ, corroboratis jàm confirmatisque et ingeniis, et œtatibusjudicandœsunt^. Audemourant, ce que nous appelions ordinairement amis et amitiés, ce ne sont qu'accointances et familiarités nouées par quelque occasion ou commodité, par le moyen de laquelle nos âmes s'entretiennent. En l'amitié de quoy je parle, elles se meslent et confondent l'une en l'aultre d'un meslange si universel qu'elles effacent et ne retrouvent plus la cousture qui les a joinctes. Si on me presse de dire pourquoy je l'aymoys, je sens que cela ne se peult exprimer qu'en respondant : « Parce que c'estoit luy ; parce que c'estoit moy. >» Il y a, au delà de tout mon discours et de ce que j'en puis dire particulièrement, je ne sçay quelle force
(1) L'amour est l'envie d'obtenir l'amitié d'une personne qui nous attire par sa beauté. Cic, Titsc, quœst., IV, 34.
(2) L'amitié ne peut être solide quedanslamaturité de l'âge et de l'esprit. Cic, de Amicit.,c. 20.
inexplicable et fatale, médiatrice de ceste union. Nous nous cherchions avant que de nous estçe. veus, et par des rapports que nous oyions l'un de l'auhre, qui faisoient en nostre affection plus d'effort que ne porte la raison des rapports; je croys par quelque ordonnance du ciel. Nous nous embrassions par nos noms; et à nostre première rencontre, qui feut par hazard en une grande feste et compaignie de ville, nous nous trouvasmes si prins, si cogneus, si obligés entre nous, que rien dès lors ne nous feut si proch^ que l'un à l'aultre. Il escrivit une satyre l^ti^HJ excellente, qui est publiée S par laquelle il excuse* et explique la précipitation de nostre intelligencg| si promptement parvenue à sa perfection. AyaiH si peu à durer, et ayant si tard commencé (ca^' nous estions touts deux hommes faicts, et luy plus de quelque année), elle n'avoit point à perdre temps ; et n'avoit à se régler au patron des amitiés molles et régulières, ausquelles il fault tant de précautions de longue et préalable conversation. Ceste cy n'a point d'aultre idée que d'elle mesme, et ne se peult rapporter qu'à soy ; ce n'est pas une spéciale considération, ny deux, ny trois, ny quatre, ny mille; c'est je ne sçay quelle (juintessence detoutcemeslange, qui, ayant saisi toute ma volonté, l'amena se plonger et se perdre dans la sienne; qui, ayant saisi toute sa volonté, la mena se plonger et se perdre en la mienne, d'une faim, d'une concurrence pareille; je dis perdre, à la vérité, ne nous reservant rien qui nous feust propre, ny qui feust ou sien ou mien.
Quand Lelius^, en présence des consuls romains, lesquels, après la condamnation de Tiberius Gracchus, poursuyvoient touts ceulx qui avoient esté de son intelligence, veint à s'enquérir de Gains Blossius (qui estoit le principal de ses amis), combien il eust voulu faire pour luy, et qu'il èust respondu : «« Toutes choses ; —
(1) Dans le recueil déjà cité plus haut, Paris, 1571. Voi'i quelques-uns des vers dont Montaigne veut parler :
Prudentum bona pars vulgà malè credula nulli
Fidil amicitiœ, nisi quam eaploraverii œtas,
El varia castis hiciantetn exercuil usti.
At nosjungit amor paullà magii aiinHua, et qui
Nil tamen ad summum reliqui sibi fecii amorem...
Te, Montane, mihi casus sociavii iit omîtes
Et natura potens , ec amoris gratior tllex
Yirius j. V. L.
(2) C\c.,dcVAmiti<>,c. 11; Plut., Vie des Gracqiiet.c.Q; Vau MAXIME, IV, 7,1. J. V. U