LIVRE I, CHAP. XXVIII
d'un désir trop aspre et violent, Ceulx qui disent qu'il n'y a jamais d'excès en la verla, d'autant que ce n'est plus vertu si l'excès y est, se jouent des vertus :
Imani sapiens tiomen ferai, œquus Mqui, Ultra quant sa fis est , virtutem si petat ipsam ' .
C'est une subtile considération de la philosophie. On peult et trop aimer la vertu et se porter excessivement en une action juste A ce biais s'accommode la voix divine : « Ne soyez pas plus sages qu'il ne fault ; mais soyez sobrement sages *. »» J'ay veu tel grand ^ blecer la réputation de sa religion pour se montrer Teligieux oultre tout exemple des hommes de sa sorte. J'ayme des natures tempérées et moyennes : l'immoderation vers le bien mesme, si elle ne m'o£fense, elle m'estonne, et me met en peine de la baptizer. Ny la mère de Pausanias*, qui donna la première instruction, et porta la première pierre à la mort de son fils, ny le dictateur Posthumius^, qui feit mourir le sien, que l'ardeur de jeunesse avoit heureusement poulse sur les ennemis un peu avant son reng, ne me semble si juste, comme estrange; et n'ayme ny à conseiller nyàsuyvre une vertu si sauvage et si chère. L'archer qui oultrepasse le blanc fa ait, comme celuy qui n'y arrive pas; et les yeulxme troublent à monter à coup vers une grande lumière, esgalement comme à dévaler à l'ombre. Calliclfô, en Platon 6, dict l'extrémité de la philosophie esire dommageable, et conseille de ne s'y enfoncer oultre les bornes du proufit ; que prinse avec modération elle est plaisante et commode ; mais qu'en fin elle rend un homme sauvage et vicieux, desdaigneux des religions et loLx communes, ennemy de la conversation civile, ennemy des voluptés humaines, incapable de toute administration politique, et de secourir auUruy et de se secourir soy mesme, propre à estre imptinéement
(1) Le sage n'est plus sage , le juste n'est plus juste , si n)a amour pour la vertu va trop loin. Uon.,Epist.,l,G, 15.
(99 s. Pacl, Ep. aux Romains, xn,3.
(3) 11 y a apparence que Montaigne veut parlrr ici de Henri m , roi de France. Sixte V disait au cardinal de Joyeuse : o il n'y a rien que voire roi n'ait fait et ne fasse pour être moioc, ni que je n'aie fait , moi , pour ne Tôlre point. >• G.
(•^ DiocoRc DE Sicile, XI , 45 ; le scholiaste de Thccvoioe , I . 154; CoRSEUus Xepos, Patisankis, c 5; Stobée, Serin. 3«; TzETZÈs , Chiliad., XII , 477 , etc. J. V. L.
(5) Val. Uaxime, II, 7; DioDoaE db Sicile, XII, 19, ir. d'Amyot ; Tite Li ve , IV , 29 , etc. C.
(6) Dans le Gorgias. Voyez aclc-Cblle , X , «2. J. V. U
ESSAIS DE MONTAIGNE
souftletté. Il dict vray; car en son excès elle esclave nosire naturelle franchise, et nous desvoye, par une importune subtilité, du beau et plain chemin que nature nous trace.
L'amitié que nous portons à nos femmes, elle est très légitime : la théologie ne laisse pas de la brider pourtant et de la restreindre. Il me semble avoir leu aultrefois chez sainct Thomas *, en un endroict où il condamne les mariages des parents es degrés deffendus, ceste raison parmi les aultres, qu'il y a dangier que l'amitié qu'on porte à une telle femme soit immodérée : car si l'affection maritale s'y treuve entière et parfaicte comm e elle doibt, et qu'on la surcharge encores de celle qu'on doibt à la parentelle, il n'y a point de double que ce surcroist n'emporte un tel mary hors les barrières de la raison.
Les sciences qui règlent les mœurs des hommes, comme la théologie et la philosophie, elles se meslent de tout : il n'est action si privée et secrette qui se desrobe de leur cognoissance et jurisdiction. Bien apprentis sont ceulx qui syndicquent leur liberté : ce sont les femmes qui communicquent tant qu'on veult leurs pièces à garsonner ; à medeciner, la honte le deffend. Je veulx donc de leur part apprendre cecy aux maris, s'il s'en treuve encores qui y soient trop acharnés : c'est que les plaisirs mesmes qu'ils ont à l'accointance de leurs femmes sont reprouvés, si la modération n'y est observée ; et qu'il y a de quoy faillir en licence et desbordement en ce subject là comme en un subject illégitime. Ces encherissements deshontés, que la chaleur première nous suggère en ce jeu, sont non indécemment seulement, mais dommageablement employés envers nos femmes. Qu'elles apprennent l'impudence au moins d'une auhre main : elles sont tousjours assez esveillées pour nostrebesoing.Je ne m'y suisservy que de l'instruction naturelle et simple.
C'est une religieuse liaison et dévote que le mariage : voylà pourquoy le plaisir qu'on en tire ce doibt estreun plaisir retenu, sérieux, et meslé à quelque sévérité ; ce doibt estre une volupté aulcunement prudente et consciencieuse. Et parce que sa principale fin c'est la génération, " il y en a qui mettent en doubte si, lors que nous sommes sans l'espérance de ce fruict, comme
(1; Uiiiis l^xSecimdu Seciindœ, qua-sl. 154. url. 9. 0.
quand elles sont hors d'aage ou enceinctes, il est permis d'en rechercher l'embrassement : c'est un homicide "a la mode de Platon'. Certaines nations, et entre aultres la mahumetane, abominent la conjonction avecques les femmes enceinctes ; plusieurs aussi avecques celles qui ont leurs flueurs. Zenobia ne recevoit son mary que pour une charge; et cela faict elle le laissoit courir tout le temps de sa conception, luy donnant lors seulement loy de recommencer '^ : brave et généreux exemple de mariage. C'est de quelque poëte^ disetteux et affamé de ce déduit que Platon emprunta ceste narration : que Jupiter feit à sa femme une si chaleureuse charge un jour, que, ne pouvant avoir patience qu'elle eust gaignée son lict, il la versa sur le plancher ; et par la véhémence du plaisir oublia les resolutions grandes et importantes qu'il venoit de prendre avec les auUres dieux en sa court céleste; se vantant qu'il l'avoit trouvé aussi bon ce coup là que lors que premièrement il la depucella à cachette de leurs parents.
Les roys de Perse appelloient leurs femmes à lacompaigniede leurs festins; mais quand le vin venoit à les eschauffer en bon escient, et qu'il falloit tout à faict lascher la bride à la volupté, ils les renvoyoient en leur privé, pour ne les faire participantes de leurs appétits immodérés; et faisoient venir en leur lieu des femmes ausquelles ils n'eussent point ceste obligation de respect ^. ïouts plaisirs et toutes gratifications ne sont pas bien logées en toutes sortes de gents. Epaminondas avoit faict emprisonner un garson desbauché ; Pelopidas le pria de le mettre en liberté en sa faveur : il l'en refusa et l'accorda à une sienne garse qui aussi l'en pria; disant « que c'estoit une gratification deue à une amie, non à un capitaine s." Sophocles, estant compaignon en la preture avecques Periclès, voyant de cas de fortune passer un beau garson : « 0 le beau garson que voylà ! » dict il à Periclès. « Cela seroit bon à un aultre qu'à un prêteur, luy dict Periclès, qui doibt avoir non les mains seulemjent, mais aussi les yeulx
(1) Lois,\m, pag. 912, éd. de Francfort, 1002. C.
(2) Trébellil's PoLLioN. Triffluta ttjrann., c. 30. G.
(3) Ce poète est Homère. Voyez l'Iliade, XIV, 294; et Platon, République, III, pag. G12, éd. de 1602. Voyez aiissi Bayle, à l'article Jhhow, note J. C.
(4) Plut. , Préceptes de Mariage, c. 14. C.
(?;; Plut., Instruction pour ceux qui manient affaires d'étiV , c. y, Ir. d'Aiiiyol. G.
lAMXE I, CHAP. XXIX.
(Of
(liasits'." .l.lius Vtrus rcmperour respondit i sa tomme, (*omme elle se plaignoit de quoy il s, li.s, ;t aller à l'amour d'aullres femmes, i;m li II iiisoit par occasion consciencieuse, Tautant que le mariage estoit un nom d'honneur et dignité, non de folastre et lascive concupiscence-. Et nostre histoire ecclésiastique a conservé avecques honneur la mémoire de ccste femme qui répudia son mary pour ne \ ouloir seconder et soustenir ses attouchements trop insolents et desbordés. Il n'est, en somme, auli.une si juste volupté en laquelle l'excès et l'intempérance ne nous soit reprochable.
Mais, à parler en bon escient, est ce pas un misérable animal que l'homme ? A peine est il 1 son pouvoir, par sa condition naturelle, de -ouster un seul plaisir entier, et. pur, encores se met il en peine de le retrencher par discours : il n'est pas assez chestif, si par art et par estude il n'augmente sa misère :
FortuiiK miseras aiijcimus arte vias'\
La sagesse humaine faict bien sottement Tin- . genieuse de s'exercer à rabattre le nombre et la doulceur des voluptés qui nous appartiennent; comme elle faict favorablement et industrieusement d'employer ses artifices à nous. peigner et farder les maulx, et ^en alléger le sentiment. Si j'eusse esté chef de part, j'eusse prins aullre voye plus naturelle, qui est à dire, • vraye, commode et saincte ; et me feusse peutestre rendu assez fort pour la borner : quoique nos médecins spirituels et corporels, comme par complot faict entre eulx, ne treuvent aulcune voye à la guarison, ny remède aux maladies du corps et de l'ame, que par le torment, la douleur et la peine. Les veilles, les jeusnes, les haires, les exils loingtains et solitaires, les prisons perpétuelles, les verges et aultres afthctions, ont esté introduictes pour cela ; mais en telle condition que ce soyent véritablement afflictions, et qu'il y ayt de l'aigreur poignante ; et qu'il n'en advienne point comme à un Gallio*, lequel ayant esté envoyé en exil en îisle de Lesbos, on feut adverty à Rome qu'il - y donnoit du bon temps, et que ce qu'on luy
(1) Qc, de Offkiis, 1 , 40. C.
(3) SPAaTie.^ , Verus.c. 5. J. V. L.
(3) Ktws avons travaillé Dous-mémes à augn^nler la misère de notre condition. Prop., 111,7,44.
(4) Sénateur romain , exile pour avoir déplu a Tibère. Tar!TE, Àtinales,\l,ô. C.
avoit enjoinct pour peine luy tournoit à commodité ; parqaoy ils se radviserent de le rappeler près de sa femme et en sa maison, et luv ordonnèrent de s'y tenir, pour accommoder leur punition à son ressentiment. Car, à qui le jeusne aiguiseroit la santé et l'alaigresse, à qui le poisson seroit plus appétissant que la chair, ce ne seroit plus recepte salutaire : non plus qu'en l'aultre médecine, les drogues n'ont point d'effect à l'endroict de celuy qui les prend avecques appétit et plaisir; l'amertume et la difficulté sont circonstances servants à leur opération. Le naturel qui accepteroit la rubarbe comme familière en corromproit l'usage; il fault que ce soit chose qui blece nostre estDmach pour le guarir : et îcy fault la règle commune, que les choses se guarissent par leurs contraires; car le mal y guarit le mal.
Geste impression se rapporte aulcunement à ceste auhre si ancienne, de penser gratifier au ciel et à la nature par nostre massacre et homicide, qui feut universellement embrassée en toutes religions. Encores du temps de nos pères, Amurat, en la prinse de l'Isthme, immola six cents jeunes hommes grecs à l'ame de son père, afin que ce sang servist de propitiation à l'expiation des peschés du trespassé. Et en ces nouvelles terres descouvertes en nostre aage pures encores et vierges au prix des nostres, l'usage en est aulcunement receu par tout; toutes leurs idoles s'abruvent de sang humain, non sans divers exemples d'horrible cruauté : on les brusle vifs, et demy rostis on les recire du brasier pour leur arracher le cœur et les entrailles ; à d'aultres, voire aux femmes, on les escorche vifves, et de leur peau ainsi sanglante en revest on et masque d'aaftres. Et non moins d'exemples de constance et resolution: car ces pauvres gents sacrifiahles, vieillards, femmes, enfants, vont, quelques jours avant, questants eulx mesmes les aumosnes pour l'offrande de letir sacrifice, et se présentent à la boucherie chantants et dansants avecques les assistants.
Les ambassadeurs du roy de Mexico, faisants entendre à Femand Cortez la grandeur de leui maistre, après lui avoir dict qu'il avoit trente vassaux, desquels chascun pouvoit assembler cent mille combattants, et qu'il se tenoit en la plus belle et forte ville qui feust soubs le ciel, luy adjousterent qu'il avoit à sacrifier aui
ESSAIS DE MONTAIGNE
dieux cincpiante mille hommes par an. De vray, ils disent qu'il nourrissoit la guerre avecques certains grands peuples voisins, non seulement pour l'exercice de la jeunesse du pais, mais principalement pour avoir de quoy fournir à ses sacrifices par des prisonniers de guerre. Ailh'urs, en certain bourg, pour la bienvenue dudit Cortez, ils sacrifièrent cinquante hommes tout à la fois. Je diray encores ce conte : aulcuns de ces peuples, ayants esté battus par luy, envoyèrent le recognoistre, et rechercher d'amitié; les messagers luy présentèrent trois sortes de présents, en ceste manière : « Seigneur, voylà cinq esclaves ; si tu es un dieu fier qui te paisses de chair et desang, mange les, et nous t'en amerrons davantage ; si tu es un dieu débonnaire, voylà de l'encens et des plumes ; si tu es homme, prend les oyseaux et les fruicts que voicy. »