‹ OEuvres. Vec une notice biographiqueChapitre 80 sur 402 · LIVRE I, CHAP. XXVllI · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAP. XXVllI

Ct «oSr , >nincu par k^ Oo(s rigoureux ,

^i;Viijsin» H<sjà,(o vnillant .imounnix , f Que Trau maistre^^c à sou plaisir le tourne,

Parlant aux (lois , leur jerta cestc voix : Pardonnez iiioy niainteiiaiil qiiej y veoys Et gardez moy la mort , quaml je retourne.

0 coptir léger! ô courage nul seur!

Penses tu plus qiie souffrir jo le puisse ? 0 Ixiiite rreuze .' A couverte malice, Traisire beauté, veiiiineiise doulccur!

Tu estois donc U)u4>urs sœur de la soeur ? Et moy, trop simple , il falloit que j'en Ossc L't-ssay sur moy , et que tard j'entendisse Ton parler double et tes chants de diasseur ?

Depuis le jour que j'ay i)rins à t'aynier , J'eusse vaincu les vagues de la mer.

Qu'est ce meshuy que je pourrois attendre ?

Comment de toy pourrois je estre content? Qui apprendra ton cœur d'estre constant , Puis que ie mien no le luy peult apprendre

Ce n'est pas moy que Pon abuse ainsi ; Qu'à quelque enfant ses ruses on employé , Qui n'a nul goust , qui n'entend rien qu'il (X/e :' ic sçay aimer , je sçay haïr aussi.

Contente loy de m'avoir jusqu'icy Fermé les yeulx , il est temps que j'y voye; Et que meshuy las et honteux je soyc D'avoir mai mis mon temps et mon soucy.

Oserois tu , m'ayant ainsi traiclé , Parler à moy jamais de fermeté?

Tu prends plaisir à ma douleur extrême ;

Tu me deffends de sentir mon tourment ; El si veulx bien que je meure en t'aymanl. Si je ne sens, comment veulx lu que fayme?

0 l'ay je dict ? Hélas ! l'ay je songé ? Ou si pour vray j'ai dict bla.*pheme telle? S'a fauce langue , il fault que l'honneur d'elle , De moy, par moy, dessus moy, soit vengé.

Mou cœur chez toy, ô ma dame , est logé : Là, donne luy quelque geéne nouvelle; Fais luy souffrir quelque peine cruelle; Fais, fays luy tout, fors luy donner congé.

Or seras tu (je le sçay) trop humaine,

Et ne pourras longuement veoir ma peine;

Mais un te! faict, fault il qu'il se pardonne?

A tout le moins hault je me desdiray De mes sonnets et me desmentiray:

Pour ces deux faulx , cinq cents vravs je l eu. donne.

AIONTAIOKE.

Si ma raison eo moy »'e»l peu remettre. Si recouvrer astbeure je me puis , Si fay du sens , si plus homme je suis , Je l'en mcrcie , 6 bien-heureuse lettre !

Qui m'eust ( helas! ) , qui m'eust veu recogooiMic . Lors qu'enragé , vaiticu de mes ennuys , En.blaspbemant ma dame je poursuis? De loing, honteux, je te vis lors paroislre

0 saiiirt papier! alors je me rexins.

Et devers loy d<'voteiiM'ii| jt' vins.

Je le donntb un aulH iMiur ce Cairl ,

Qu'on visl les traicts de ccsle main divine. Mais de les veoir aulcun homme n'est digne; Ny moy aussi , s'eUe ne m'en eust faict.

J'eslois prest d'encourir pour jamais quelque blaMne, De cholerc esctiauffc mon courage bnisloit , Ma foie voix au tjre de ma fureur brauloil ; Jedespitois les dieux et encore ma ilame :

Lors qu'elle de loing jette un brevet dans ma flamme; Je le sentb soubdain comme II me rabilloit . Qu'aussi tost devant luy ma fureur s'en alloit . Qu'il me reodoit , vainqueur . eo sa [ilace mou amc

Entre vous , qui de moy ces merveilles oyez , Que me dictes vous d'elle? et , je vous pri', vcoyiz, S'ainsi comme je fais , adorer je la dois î

Quels miracles en moy pensez vous qu'elle Cace De son œil tout puissant ou d'un ray de sa Tace, Puis qu'en moy firent tant les traces de ses doigts?

Je tremblois devant elle et altendois trausy, Pour venger mon forfaict quelque jusie sentence , A moy mcsme consent du poids de mon olfence, lors qu'elle me dict : Va , je te prends à roercy.

Que mon loz désormais par tout soit esclaircy : Employé là tes ans : et sans plus , meshuy pense D'enridiir de mon nom par les vers nosire France ; Couvre de vers ta faulte et paye moy amsi.

Sus donc , ma plume , il fault , pour jouyr de ma peine , Courir par sa grandeur d'une plus large veine. Mais regarde à son œil , qu'il ne nous abandonne.

Sans ses yeulx , nos esprits se mourroieni languissant Ils nous donnent le cœur , ils nous donnent le sens. Pour se payer de moy , il taut qu'elle me dounc.

O vous , maudits sonnets , vous qui primes l'audace De toucher à ma dame ! d malings et pervers , Des Muses le reproche cl honte de mes vers '. Si je vous leis jamai« , s'il fault que je me tMx;

ËSS/VIS DE MONTAIGNE

ce ton de confesser vous tenir de ma race , Lors pour vous les ruisseaux ne furent pas ouverts D'Apollon le doré, des Muses aux yeulx verts ; Mais vous receut naissants Tisiphone en leur place.

Si j'ay oncq quelque part à la postérité ,

Je veulx que l'un et l'autre en soit déshérité.

Et si au feu vengeur dès or je ne vous donne ,

C'est pour vous diffamer : ynez cheiiis , vivez ; •

Vivez aux yeulx de tous , de tout honneur privés ; Car c'est pour vous punir qu'ores je vous pardonne.

N'ayez plus , mes amis, n'ayez plus ceste envie Que je cesse d'aymer ; laissez moy , obstiné , Vivre et mourir ainsi , puis qu'il est ordonné : Mon amour , c'est le fil auquel se tient ma vie.

Ainsi me dict la Fée ; ainsi en OEagrie

Elle feit Meleagre à l'amour destiné,

Et alluma sa souche à l'heure qu'il feust né ,

Et dict : Toy, et ce feu , tenez vous compaignie.

Elle le dict ainsi , et la fin ordonnée

Suyvit après le fil de ceste destinée.

La souche ( ce dict l'on ) au feu feut consommée ;

Et dès lors ( grand miracle ! ) , en un mesœe momeotf On veid , tout à un coup , du misérable amaot La vie et le tison s'en aller en fumée.

Quand tes yeulx conquérants estonoé je regarde^ J'y veoy dedans à clair tout mon espoir escript , J'y veoy dedans amour luy mesme qui me rit , Et m'y montre mignard le bon heur qu'il me garde.

Mais quand de te parler par fois je me hazarde , C'est lors que mon espoir desseiché se tarit ; Et d'advouer jamais ton œil qui me nourrit , D'un seul naot de faveur , cruelle , tu n'as garde.

Si tes yeulx sont pour moy, or veoy ce que je dis : Ce sont ceulx là, sans plus, à qui je me rendis. Mon Dieu , quelle querelle en toy mesme se dresse ,

Si ta bouche et tes yeulx se veulent desmentir!

Mieulx vault,mon doux tourment.mieulx vault les despar tir.

Et que je prenne au mot de tes yeulx la promesse.

xxm.

Ce sont tes yeulx tranchants qui me font le courage : Je veoy saulter dedans la gaye liberté , Et mon petit archer, qui mené à son costé La Ijelle gaillardise et le plaisir volage.

Mais après , la rigueur de ton triste langage Me montre dans ton cœur la fiere honnesteté ; Et condamné , je veoy la dure chasteté Là gravement assise et la vertu sauvage.

Ainsi mon temps divers par ces vagues se passe ; Ores son œil m'appelle , or sa bouche me chasse, llclas ! en cest estrif , combien ay je enduré !

Et puis, qu'on pense avoir d'amour quelque asseurance , Sans cesse nuict cl jour à la servir je ppnse, Ny cncor de mon mal ne puis eslre asseuré^

Or, dis je bien ^ mon espérance est morte ; Or est ce faicl de mon ayse et mon bien. Mon mal est clair : maintenant je veoy bien, J'ay espousé la douleur que je porte.

Tout me court sus, rien ne me réconforte , Tout m'abandonne , et d'elle je n'ay rien , Sinon tousjours quelque nouveau soustien , Qui rend ma peine et ma douleur plus forte.

Ce que j'attends, c'est un jour d'obtenir ^

Quelques souspirs des gcnts de l'advenir : Quelqu'un dira dessus mdy par pitié:

Sa dame et luy nasquirent destinés , Egalement de mourir obstinés , L'un en rigueur et l'aulire en amitié.

J'ay tant vescu chetif, en ma langueur, Qu'or j'ay veu rompre , et suis encor en vie , Mon espérance avant mes yeulx ravie.

Contre l'escueil de sa fiere rigueur.

Que m'a servy de tant d'ans la longueur? Elle n'est pas de ma peine assouvie : Elle s'en rit, et n'a point d'aultre envie Que de tenir mon mal en sa vigueur.

Doncques j'auray , mal'hcureux en aymant , Tousjours un cœur , tousjours nouveau tourment Je me sens bien que j'en suis hors d'haleine ,

Presl à laisser la vie soubs le faix : Qu'y feroit on , sinon ce que je fais? Piqué du mal , je m'obstine en ma peine.

Puis qu'ainsi sont mes dures destinées , J'en saouleray, si je puis , mon soucy. Si j'ay du mal , elle le veut aussi : J'accompliray mes peines ordonnées.

Nymphes des bois , qui avez , estonnées , De mes douleurs , je croy , quelque mercy , Qu'en pensez vous ? puis je durer ainsi , Si à mes maulx trefves ne sont données ?

Or, si quelqu'une à m'escouter s'encline , Oyez , pour Dieu , ce qu'ores je devine : Le jour est près que mes forces jà vaines

Ne pouiront plus fournir à mon tourment. C'est mon espoir : si je meurs en aymant , A donc, je croy, failliray je à mes peines.

Lors que lasse est de me lasser ma peine. Amour, d'un l>ieu mou mal refreschissant ,

FÎate au ccear màti ma playe languissani , Nourrit mon mal et fciy faict prendre haleine ,

Lors je coiiceoy quelque espérance vaine : Msii aussi t(»t,cedur tyran, s il sent Que mon espoir se renforce eu croissant , Pour l'esloulTer cent tourments il m'ameinc

Eacor tout frez : lors je me veois blasmanl D'avoir esté ret)elle à mou tourment.

Vive le mal , 6 dieux ! qui me dévore !

vive i son gré mon tourment rigoureux ! O bien-heureux , cl bien-heureux encore, tjd sans rdasche est tousjours mal'heureux!

si contre amour je n'ay aultre deffence, Je m'en plaindray , mes vers le mauldirout , Et après moy l«;s rodies redu-ont Le tort qu'il faict à ma dure constance.

Puis que de luy j'endure ccsle offcuce , Au moings tout hault mes rhyihmes le diront , Et nos nevens , alors qu'ils me liront , En l'oultrageant m'en feront la vengeance.

Ayant perdu tout Fayse que favois , Ce sera peu que de perdre ma voix.

S'on sçait l'aigreur de mon triste soucy ,

Et feust celui qui m'a faict ceste playe , 11 en aura, pour si dur cceur qui! aye, Quelque pitié , mais non pas de mercy,

là reluisoit la benoisle journée Que la nature au monde te debvoil , Quand des thresors qu'elle le reservoit Sa grande clef te feust abandonnée.

Tu prins la grâce à loy seule ordonnée , Tu pillas tant de beautés qu'elle av<^t , Tant qu'elle , fiere , alors qu'elle te veoi • En est par fois elle mesme estonnée.

Ta main de prendre enfin se contenta :

Mais la nature encor te présenta ,

Pour t'enrichir , ceste terre où nous sommes

Ta n'ea prins rien : mais en toy tu t'en ris ,

Te sentant bien en avoir assez pris

Pour estre icy royne du cœur des honunes.

GHAPITKE XXIX.

De la modération.

Comme si nous avions Tattouchement infect, nous corrompons par nostre maniement les choses qui d'elles mesmes sont belles et bonnes. Nous pouvons saisir la vertu de façon qu'elle en deviendra vicieuse, si nous lembrassons

Page 1