I) HÉRODOTE, |V, 69. J. V, L
ESSAIS DE MONTAIGNE
conduicte de l'humaine suffisance sont excusables d'y faire ce qu'ils peuvent; mais ces aultres, qui nous viennent pipant des asseurances d'une faculté extraordinaire qui est hors de nostre cognoissance, fault il pas les punir de ce qu'ils ne maintiennent l'effect de leur promesse et de la témérité de leur imposture?
Ils ont leurs guerres contre les nations qui sont au delà de leurs montaignes, plus avant en la terre ferme, ausquelles ils vont tout s nuds, n'ayants aultres armes que des arcs ou des espées de bois appointées par un bout, à la mode des langues de nos espieux. C'est chose esmerveillable que de la fermeté de leurs combats, qui ne finissent jamais que par meurtre et effusion de sang; car de routes et d'effi-oy, ils ne sçavent que c'est. Chascun rapporte pour son trophée la teste de l'ennemy cpi'il a tué, et l'attache à l'entrée de son logis. Après avoir longtemps bien traicté leurs prisonniers et de toutes les commodités dont ils se peuvent adviser, celuy qui en est le maistre faict une grande assemblée de ses cognoissants. Il attache une chorde à l'un des bras du prisonnier, par le bout de laquelle il le tient esloingné de quelques pas, de peur d'en estre offensé, et donne au plus cher de ses amis l'aultre bras à tenir de mesme; et eulx deux, en présence de toute l'assemblée, l'assomment à coups d'espée. Cela faict, ils le rostissent et en mangent en commun, et en envoyent des loppins à ceulx de leurs amis qui sont absents. Ce n'est pas, comme on pense, pour s'en nourrir, ainsi que faisoient anciennement les Scythes ; c'est pour représenter une extrême vengeance : et qu'il soit ainsin, ayants apperceu que les Portugais, qui s'estoient r'alliés à leurs adversaires, usoient d'une aultre sorte de mort contre eulx, quand ils les prenoient, qui estoit de les enterrer jusques à la ceincture, et tirer au demourant du corps force coups de traicts et les pendre aprî s, ils pensèrent que ces gents icy de l'aultre monde (comme ceulx qui avoient semé la cognoissance de beaucoup de vices parmy leur voisinage, et qui estoient beaucoup plus grands maistres qu'eulx en toute sorte de malice ) ne prenoient pas sans occasion ceste sorte de vengeance, et qu'elle debvoit estre plus aigre aue là leur, dont ils commencèrent de quitter leur façon ancienne
pour suyvre ceste cy. Je ne sui^ pas marry que nous remarqueons l'horreur barbaresf|ur qu'il y a en une telle action; mais oui bien de quoy, jugeants à poinct de leurs faultes, nous soyons si aveuglés aux nostres. Je pense qu'il y a plus de barbarie à manger un homme vivant qu'à le manger mort ; à deschirer par torments et par géhennes un corps encore? plein de sentiment, le faire rostir par le menu, le faire mordre et meurtrir aux chiens et aux pourceaux (comme nous l'avons non seulement leu, mais veu de fresche mémoire, non entre des ennemis anciens, mais entre des voisins et concitoyens, et, qui pis est, souhs prétexte de pieté et de religion), que de le rostir et manger après qu'il est trespassé.
Chrysippus et Zenon, chefs de la secte stcJïque, ont bien pensé qu'il n'y avoit aulcun mal de se servir de nostre charongne à quoy que ce feust pour nostre besoing, et d'en tirer de la nourriture*; comme nos ancestres, estants assiégés par César en la ville d'Alexia, se résolurent de soustenir la faim de ce siège par les corps des vieillards, des femmes et aultres personnes inutiles au combat.
Vascones, ut fama est, alimentis talihus usi Produxere animas *.
Et les médecins ne craignent pas de s'en servir à toute sorte d'usage pour nostre santé, soit pour l'appliquer au dedans ou au dehors. Mais il ne se trouva jamais aulcune opinion si desreglée qui excusast la trahison, la desloyauté, la tyrannie, la cruauté, qui sont nos faultes ordinaires. Nous les pouvons donc bien appeller barbares, eu esgard aux règles de la raison ; mais non pas eu esgard à nous, qui les surpassons en toute sorte de barbarie. Leur guerre est toute noble et généreuse, et a autant d'excuse et de beauté que ceste maladie humaine en peult recevoir : elle n'a aultre fondement parmy eulx que la seule jalousie de la vertu. Ils ne sont pas en débat de la conqueste de nouvelles terres; car ils jouyssent encores de ceste uberté naturelle qui les fournit, sans travail et sans peine, de toutes choses nécessaires, en telle abondance qu'ils n'ont que faire d'agrandir leurs limites. Ils sont en-
(1) DiOG. Laeuce, VII, 188. G.
(2) On dît que les Gascons prolongèrent leur -vie en se nourrissant-dc chair humaine. Ji'v,, Sat.,W, 93.