LIVRE I, CHAP. XXX
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cores en €«t; heureux poinct de ne désirer qu'autant que leurs nécessités naturelles leur ordonnent : tout ce qui est au delà est superflu pour eulx. Ils s'entr'appellent généralement, ceulx de mesme aage, frères; enfants, ceulx qui sont au dessoubs ; et les vieillards sont pères à touls les aultres. Ceulx cy laissent à leurs héritiers en commun ceste pleine possession de bien par indivis, sans aulîre tiltre que celuy tout pur que nature donne à ses créatures, les produisant au monde. Si leurs voisms passent les montaignes pour les venir assaillir, et qu'ils emportent la victoire sur eulx, l'acquest du victorieux c'est la gloire et l'advanf âge d'estre demouré maistre en valeur et en vertu, car aultrement ils n'ont que faire des biens des vaincus, et s'en retournent à leur païs où ils n'ont faulte d'aulcune chose nécessaire, ny faulte encores de ceste grande partie de sçavoir heureusement jouyr de leur condition et s'en contenter. Autant en font ceulx cy à leur tour; ils ne demandent à leurs prisonniers aultre rançon que la confession et recognoissance d'estre vaincus ; mais il ne s'en treove pas un en tout un siècle qui n'ayme mieulx la mort que de relascher, ny par contenance ny de parole, un seul poinct d'une grandeur de courage invincible ; il ne s'en veoid aulcun qui n'ayme mieulx estre tué et mangé que de requérir seulement de ne l'cstre pas. Ils les traictent en toute liberté, à fin que la vie leur soit d'autant plus chère ; et les entretiennent communéement des menaces de leur mort future, des torments qu'ils y auront à souffrir, des apprests qu'on dresse pour cest effect, du destrenchement de leurs membres, et du festin qui se fera à leurs despens. Tout cela se faict pour ceste seule fin d'arracher de leur bouche quelque parole molle ou rabaissée, ou de leur donner envie de s'enfuyr, pour gaigner cest advantage de les avoir espouvantés et d'avoir faict force à leur constance. Car aussi, à le bien prendre, c'est en ce seul poinct que consiste la vraye victoire : •
Victoria nulla est Quant quoe confessas animo quoque subjugat hostes\
Les Hongres, très belliqueux combattants,
M\ 11 n'y a de véritable victoire que celle qui force Pcnnemi à s'avouer vaincu. Clacwem, De sexto consiilalu BonorU, T. «48.
ne poursuyvoient jadis leur poincte ouUre ces termes, d'avoir rendu l'ennemy à leur mercy : car, en ayant arraché ceste confession, ils le lai.ssoient aller sans offense, sans rançon; sauf, pour le plus, d'en tirer parole de ne s'armer dès lors en avant contre eulx. Assez d'advantages gaignons nous sur nos ennemis, qui sont advantages empruntés, non pas nostres : c'est la qualité d'un portefaix, non de la vertu, d'avoir les bras et les jambes plus roides; c'est une qualité morte et corporelle que la disposition; c'est un coup de la fortune de faire broncher nostre ennemy et de luy esblouyr les yeulx par la lumière du soleil ; c'est un tour d'art et de science, et qui peult tumber erf une personne lasche et de néant, d'estre suffisant à l'escrime. L'estimation et le prix d'un homme consiste au cœur et en la volonté : c'est là où gist son vray honneur. La vaillance, c'est la fermeté, non pas des jambes et des bras, mais du courage et de l'ame ; elle ne consiste pas en la valeur de nostre cheval, ny de nos armes, mais en la nostre. Celuy qui tumbe obstiné en son courage, si succiderit, de genu pugnat * ;qui, pour quelque danger de la mort voisine, ne relasche aulcun poinct de son asseurance ; qui regarde encores, en rendant l'ame, son ennemy d'une veue ferme et desdaigneuse, il est battu, non pas de nous, mais de la fortune ^ ; il est tue, non pas vaincu : les plus vaillants sont parfois les plus infortunés. Aussi y a t il des pertes trium phantes à l'envi des victoires. ]Ny ces quatre victoires sœurs, les plus belles que le soleil aye oncques veu de ses yeulx, de Salamine, de Platée, de Mycale, de Sicile, n'osèrent oncques opposer toute leur gloire ensemble à la gloire de la desconfîture du roy Leonidas et des siens au pas des Thermopyles. Qui courut jamais d'une plus glorieuse envie et plus ambitieuse au gaing du combat que le capitaine Ischolas à la perte 3? qui plus ingénieusement et curieusement s'est asseuré de son salut que luy de sa ruine? Il estoit commis à deffendre certain passage du Péloponnèse contre les Arcadiens : pour quoy faire, se trouvant de tout incapable, veu la nature du lieu et inégalité de forces, et se resolvant que tout ce qui se présent eroit aux en-
(1) S'il tombe, il combat* à genouï. Srâ., de Providentiû, c. 2. Le texte porte, etiam si cederit. l. V. I* (j8) Sra., de Constantià sapieniis, c. 6. C (3) DIOD. DE SiaLE, XV, Ci. J. V. L.
ESSAIS DE MONTAIGNE
nemis auroit de nécessité à y demourer; d'aultre part, estimant indigne et de sa propre vertu et magnanimité, et du nom de lacedemonien, de faillir à sa charge, il print entre ces deux extrémités un moyen parti, de telle sorte : les plus jeunes et dispos de sa troupe il 4es conserva à la tuition et service de leur pais, et les y renvoya ; et avecques ceulx desquels le default estoit moins important, il délibéra de soustenir , ce pas, et par leur mort en faire acheter aux ennemis l'entrée la plus chère qu'il lui seroit possible, comme il adveint ; car estant tantost environné de toutes parts par les Arcadiens, après en avoir fait une grande boucherie, luy et les siens furent tbuts mis au fil de l'espée. Est il quelque trophée assigné pour les vainqueurs, qui ne soit mieulx deu à ces vaincus? Levray vaincre a pour son roole l'estour *, non pas le salut, et consiste l'honneur de la vertu à combattre, non à battre.
Pour en revenir à nostre histoire, il s'en fault tant que ces prisonniers se rendent pour tout ce qu'on leur faict, qu'au rebours, pendant ces deux ou trois mois qu'on les garde, ils portent une contenance gaye, ils pressent leur maistre de se haster de les mettre en ceste espreuve, ils les desfient, les injurient, leur reprochent leur lascheté et le nombre des battailles perdues contre les leurs. J'ay une chanson faicte par un prisonnier, où il y a ce traict : « Qu'ils viennent hardiment trestouts , et s'assemblept pour disner de luy ; car ils mangeront quant et quant leurs pères et leurs ayeulx qui ont servy d'aliment et de nourriture à son corps : ces muscles, dict il, ceste chair et ces veines, ce sont les vostres, pauvres fols que vous estes; vous ne recognoissez pas que la substance des membres de vos ancestres s'v lient encores ; savourez les bien, vous y trouverez le goust de vostre propre chair." Invention qui ne sent aulcunement la barbarie. Ceulx qui les peignent mourants, et qui représentent ceste action quand on les assomme, ils peignent le prisonnier crachant au visage de ceulx qui le tuent, et leur faisant la moue. De vray, ils ne cessent jusqu'au dernier souspir de les braver et desfier de parole et contenance. Sans mentir, au prix de nous, voylà des hommes bien sauvages : car ou il fault qu'ils le soient bien à bon
m tlélée, comba\,
escient, ou que nous le soyons ; il y a une merveilleuse distance entre leur forme et la nostre. Les hommes y ont plusieurs femmes, et en ont d'autant plus grand nombre qu'ils sont en meilleure réputation de vaillance. C'est une beauté remarquable en leurs mariages, que la mesme jalousie que nos femmes ont pour nous empescher de l'amitié et bienveuillanced'aultres femmes, les leurs l'ont toute pareille pour la leur acquérir : estants plus soigneuses de l'honneur de leurs maris que de toute aultre chose, elles cherchent et mettent leur solicitude à avoir le plus de compaignes qu'elles peuvent, d'autant que c'est un tesmoignage de la vertu du mary. Les nostres crieront au miracle : ce ne l'est pas ; c'est une vertu proprement matrimoniale, mais du plus hault estage. Et en la Bible, Lia, Rachel, Sara, et les femmes de Jacob, fournirent leurs belles servantes à leurs maris : et Livia seconda les appétits d'Auguste S à son interest : et la femme du roi Dejotarus, Stratonique, presta non seulement à l'usage de son mary une fort belle jeune fille de chambre qui la servoit, mais en nourrit soigneusement les enfants, et leur feit espaule à succéder aux estats de leur père 2. Et à fin qu'on ne pense point que tout cecy se face par une simple et servile obligation à leur usance, et par l'impression de l'auctorité de leur ancienne coustume, sans discours et sans jugement, et pour avoir l'ame si stupide que de ne pouvoir prendre aultre party, il fault alléguer quelques traicts de leur suffisance. Oultre celuy que je viens de reciter de l'une de leurs chansons guerrières, j'en ay une aultre amoureuse, qui commence en ce sens : « Couleuvre, arreste toy ; arreste toy, couleuvre, afin que ma sœur tire sur le patron de ta peincture la façon et l'ouvrage d'un riche cordon que je puisse donner à ma mie : ainsi soit en tout temps ta beauté et ta disposition préférée à touts les aultres serpents. » Ce premier couplet, c'est le refrain de la chanson. Or j'ay assez de commerce avec la poésie pour juger cecy, que non seulement il n'y a rien de barbarie en ceste imagination, mais qu'elle est tout à fait anacreontique. Leur langage, au demourant, c'est un langage doulx,
(1) SuÉT., August., c. 71. G.
(2) Plut., Des vertueux faits des femmes, à l'article Straiq-
et qui a le sçn agréable, retirant aux terminaisons grecques. .
Trois, d'entre eulx, ignorants combien couslera un jour à l«^ur repos et à leur bonheur la cognoissanee des corruptions de deçà, et que, lie ce commerce naistra leur ruine, comme je présuppose qu'elle soit desjà avancée ( bien misérables de s'estre laissés piper au désir de la nouvelleté, et avoir quitté la doulceur de leur ciel pour venir veoir le nostre î), furent à Rouan du temps que le feu roy Charles neufviesme y
>toit. Le roy parla à euLx long temps. On leur l 'it veoir nostre façon, nostre pompe, la forme iluno belle ville ; après cela, quelqu'un en demanda leur advis, et voulut sçavoir d'eulx ce qu'ils y avoient trouvé de plus admirable : ils respondirent trois choses, dont j'ay perdu la troisiesme, et en suis bien marry ; mais j'en ay encore deux en mémoire. Ils dirent qu'ils trouvoient en premier lieu fort estrange que tant de grands hommes portants barbe, forts et armés, qui estoient autour du roy ( il est vraysemblable qu'ils parloient des Souisses de sa garde), se soubmissent à obeyr à un enfant, et qu'on ne choisissoit plustost quelqu'un d'entre eoLx pour commander. Secondement ( ils ont unei façon de langage telle qu'ils nomment les hommes moitié les uns des aultres), qu'ils avoient apperceu qu'il y avoit parmy nous des hommes pleins et gorgés de toutes sortes de commodités, et que leurs moitiés estoient mendiants à leurs portes, descharnés de faim et de pauvreté; et trouvoient estrange comment ces moitiés icv nécessiteuses pouvoient souffrir une telle injustice, qu'ils neprinssent les aultres à la gorge ou meissent le feu à leurs maisons.
Je parlay à l'un d'eulx fort longtemps; mais j'avois un truchement qui me suyvoit si mal et qui estoii si empesché à recevoir mes imagina-
ons, par sa bestise, que je n'en peus tirer rien qui vaille. Sur ce que je luy demanday quel iruict il recevoit de la supériorité qu'il avoit parmy les siens (car c'estoit un capitaine, et nos matelots le nommoient roy), il me dict que c'estoit : « Marcher le premier à la guerre. « De combien d'hommes il estoit suy vi? il me montra une espace de lieu pour signifier que c'estoit autant qu'il en pourroit en une telle espace; ce pouvoit estre quatre ou cinq mille hommes. Si hors la guerre toute son auctorité estoit expirée? il dict « Qu'il lui en restoit cela que, quand
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il visitoit les villages qui despendoient de luy, on luy dressoit des sentiers au travers des bayes de leurs bois, par où il peiust 'passer bien à l'ayse. « Tout cela ne va pas trop mal : mais quoy ! ils ne portent point de hault de chausses.