‹ OEuvres. Vec une notice biographiqueChapitre 91 sur 402 · LIVRE I, CHAP. XXX VF · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAP. XXX VF

il qui les. veut estendre, quelle diversité d'images ne souffre notre interne volonté ! Ils ne font pas tant malicieusement , que lourdement et grossièrement , les ingénieux à tout leur mesdisance

La mesme peine qu'on prend à detracter de ces grands noms, et la mesme licence, je la prendrois volontiers à leur prcster quelque tour d'espaule pour les haulser. Ces rares figures , et triées pour l'exemple du monde par le consentement des sages, je ne me feindrois pas de les recharger d'honneur, autant que mon invention pourroit, en interprétation et favorable circonstance : et il fault croire que les efforts de nostre invention sont loing au dessoubs de leur mérite. C'est l'office des gents de bien de peindre la vertu la plus belle qui se puisse; et ne nous messieroit pas, quand la passion nous transporteroit à la faveur de si sainctes formes. Ce que ceux cy font au contraire, ils le font ou par malice, ou par ce vice de ramener leur créance à leur portée, de quoy je viens de parler; ou, comme je pense plustost, pour n'avoir pas la veue assez forte et assez nette , ny dressée à concevoir la splendeur de la vertu en sa pureté naïfve : comme Plutarque dict que de son temps aulcuns attribuoient la cause de la mort du jeune Caton à la crainte qu'il avoit eue de Crpsar; de quoy il se picque avecques raison ; et peult on juger par là combien ils se feust encores plus offensé de ceulx qui l'ont attribuée à l'ambition. Sottes gents ! Il eust bien faict une belle action , généreuse et juste , plustot avecques ignominie que pour la gloire. Ce personnage là feut véritablement . un patron, que nature choisit pour montrer jusques ou l'humaine vertu et fermeté pouvoit atteindre.

Mais je ne suis pas iey à mesme pour traicter ce riche argument : je veulx seulement faire luicter ensemble les traicts de cinq poètes lalins sur la louange de Caton , et pour l'interest de Caton, et, par incident, pour le leur aussi. Or, debvra l'enfant bien nourry trouver, au prix des aultres, les deux premiers traisnants ; le troisiesme plus verd , mais qui s'est abbattu par l'extravagance de sa force : il estimera que là il y auroit place à un ou deux degrés d'invention encDres pour arriver au quatriesme , sur le poinct duquel il joindra ses mains par admiration : au dernier, premier de quelque

espace , mais laquelle espace il jurera ne pouvoir estre remplie par nul esprit humain, il s'estonnera , il se transira.

Voicy merveille : nous avons bien plus de poètes que de juges et interprètes de poésie ; il est plus aysé de la faire que de la cognoistre. A certaine mesure basse, on la peult juger par les préceptes et par art : mais la bonne, la suprême , la divine , est au dessus des règles et de la raison. Quiconque en discerne la beauté d'une veue ferme et rassise, il ne la veoid pas, non plus que la splendeur d'un esclair : elle ne practique point nostre jugement ; elle le ravit et ravage. La fureur qui espoinçonne celuy qui la sçait pénétrer, fiert encores un tiers à la luy ouyr traicter et reciter ; comme l'aimant non seulement attire une aiguille, mais infond encores en icelle sa faculté d'en attirer d'aultres : et il se veoid plus clairement aux théâtres que l'inspiration sacrée des Muses , avant premièrement agité le poète à la cholere , au dueil, à la hayne, et hors de soy, oii elles veulent, frappe encores par le poète l'acteur , et par l'acteur consécutivement tout un peuple ; c'est l'enfileure de nos aiguilles suspendues l'une de l'aultre •. Dès ma première enfance, la poésie a eu cela de me transpercer et transporter; mais ce ressentiment bien vif, qui est naturellement en moy, a esté diversement manié par diversité de formes, ^on tant plus haultes et plus basses ( car c'estoient tousjours des plus haultes en chaque espèce), comme différentes en couleur : premièrement , une fluidité gaye et ingénieuse ; depuis, une subtilité aiguf? et relevée ; enfin , une force meure et constante. L'exemplele dira mieux ; Ovide, Lucain, Virgile.

Mais voylà nos gens sur la carrière :

su Cato, dum vivit, sane vel Cœsare major*, dict l'un ;

£{ invictiim, devicta morte, Catonem^,

dict l'aultre ; et l'aultre , parlant des guerres civiles d'entre Cœsar et Pompeius,

[i] Toutes ces images sont prises de Vlon de Platoo. voyex les Pensées de ce philosophe, p. 163, éd. de 1824. J.-\. h.

(2) Que Caton soit pendant sa vie plus gi^ind même que César. Martial, VI, 52.

(3) Et Caton indomptable, ayant dompté la mort. Mamuis, Aftronom., IV , 87.

ESSAIS DE MONTAIGNE

Mctrix causa dits placuit, scd vicia Caloni ' ;

et le quatriesme, sur les louanges de César : j

Et CHticta'terrarvm snhacia, j

. Prœler atrocem animurn Catonis ' ; '

et le maistre du chœur, après avoir estalé les j noms des plus grands Romains en sa peine- ' ture , finit en cette manière ,

His danlemjura Catonein',

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