AT \X\VII
et tout soubdain, en mesme instant, sa pensée luy suggérant comme tant de vies avoient à desfaillir au plus loing dans un* siècle, il renfroigna son front et s'attrista jusques aux larmes'.
Nous avons poursuyvi avecques résolue volonté la vengeance d'une injure, et ressenti un singulier contentement de laVictoire ; nous en pleurons pourtant. Ce n'est pas de cela que nous pleurons; il n'y a rien de changé : mais nostre ame regarde la chose d'un aultre œil, et se la représente par un aultre ^ isage ; car ehasque chose a plusieurs biais et plusieurs lustres.
La parenté, les anciennes accointances et amitiés saisissent nostre imagination, et la passionnent pour l'heure, selon leur condition : mais le contour en est si bruscpie qu'il nous eschappe :
!fil adeo fieri céleri ratione videtur, Quam si mens fieri proponil, it inchoat ipsa. Oeius ergo anàmus, quam res seperoiet ulla, Ante oculos quorum in prompiu natura videlur » ;
et à ceste cause, voulants de toute ceste suitte continuer un corps, nous nous trompons. Quand Timoleon ^ pleure le meurtre qu'il avoit com mis d'une si meure et généreuse deHberation, il ne pleure pas la liberté rendue à sa patrie, il ne pleure pas le tyran; mais il pleure son frère. L'une partie de son debvoir est jouée; laissons lui en jouer rauftre.
GHAPITILE XXXVIII.
De la Solitude.
Laissons à part ceste longue comparaison de la vie solitaire à l'active : et quant à ce beau mot de quoy se cou\Te l'ambition et l'avarice, que nous ne sommes pas nayz pour nostre particuUer, ains pour le public*, rapportons nous en hardiment à ceulx qui sont en la danse ; et qu'ils se battent la conscience, si au contraire les estats, les charges et ceste tracasserie
(1) HÉRODOTE, vn, 45 et 46; PUNE,£>ùf.,in,-7;VAL.SUxniz, lX,l3,ejr/. i. J. V. L.
f2) Rien de à prompt qne Tâme quand eDe conçoit ou qn'eDe agit ; elle est plus mobile que tout ce que la nature noua met soos lesyeox. Ixca., tu , 185. D'autres Usent , qiianim.
(S) CORinui» Kepos, XX, 1 ; Dioooke, XM ,65; Plct., Tmtoleon . etc. J. V. L.
(4) C'est reloge que Lucain (n , 383 ) fait de Caton dTliqfue :
.Vcc f;W. té Uli genitum te mirrt wimni*. Ç.
ESSAIS DE MONTAIGNE
du monde ne se recherche pluslost pour tirer du public son proufit pa ticulier. Les mauvais moyens par où on s'y poulse en nostre siècle montrent bien que la fin n'en vault gueres. Respondons à l'ambition que c est elle mesme qui nous donne goust de la solitude : car, que fuit elle tant que la société? que cherche elle tant que ses coudées franches? II y a de quoy bien et mal faire partout. Toutesfois, si le mot de Bias est vray, que « La pire part, c'est la plusgrande% » ou ce que dict l'Ecclésiastique, que « De mille il n'en est pas un bon ; »
Rari qitippe boni : numéro vix sunt toiidem quoi Thcbarum poriœ , vel divitis osiia Nili',
la contagion est très dangereuse en la presse. Il fault ou imiter les vicieux ou les haïr : touts les deux sont dangereux ; et de leur ressembler, parce qu'ils sont beaucoup, et d'en haïr beaucoup, parce qu'ils»sont dissemblables s. Et les marchands qui vont en mer ont raison de regarder que ceulxqui se mettent en mesme vaisseau ne soyent dissolus, blasphémateurs, meschants, estimants telle société infortunée. Parquoy Bias plaisamment, à cealx qui passoient avecquesluy le dangier d'une grande tourmente, et appelloient le secours des dieux : « Taisez vous, dict il; qu'ils ne sentent point que vous soyez icy avecques moy *. » Et d'un plus pressant exemple, Albuquerque, vice-roy en l'Inde pour Emmanuel, roy de Portugal, en un extrême péril de fortune de mer, print sur ses espaules un jeune garson, pour ceste seule fin qu'en la société de leur péril son innocence luy servist de garant et de recommandation envers la faveur divine pour le mettre en sauveté. Ce n'est pas que le sage ne puisse partout vivre content, voire et seul en la foule d'un palais ; mais s'il est à choisir, il en fuira, dict l'eschole, mesme la veue : il portera, s'il est besoing, cela; mais, s'il est en luy, il eshra cecy. Il ne luy semble point suffisamment s'estre defaict des vices, s'il fault encores qu'il conteste avecques ceulxd'aultruy. Charondas chastioit pour mau-
(1) Ot îrXEÎffTO'. Jtaxot. Diog. Laerok, Vie de Bias, à la fin. J. V. L.
(2) Les gens de bien sont rares ; à peine en pourrait-on compter autant que Thèbes a de portes ou le Nil d'embouchures. jcT.,xin,a6.
.;3) Ces réflexions sont fidèlement traduites de Sén., Epkt. 7. C.
.AJDioG, Laerce, Vie de Wat, f, 86, C.
vais ceulx qui est oient convaincus oe hanter mauvaise compaignie*. Il n'est rien si dissociable et sociable que l'homme, l'un par son vice, l'aullre par sa nature. Et Antisthenes ne me semble avoir satisfaict à celuy qui luy reprochoit sa conversation avecques les méchants, en disant, que les médecins vivent bien entre les malades - : car s'ils servent à la santé des malades, ils détériorent la leur par la contagion, la veue continuelle et praticque des maladies. Or la fin, ce crois je, en est toute une, d'en vivre plus à loisir et à son ayse : mais on n'en cherche pas tou'sjours bien le chemin. Souvent on pense avoir quitté les affaires, on ne les a que changées : il n'y a gueres moins de torment au gouvernement d'une famille que d'un esiat entier. Où que l'ame soit empeschée, elle y est toute; et pour estre les occupations domestiques moins importantes, elles n'en sont pas moins importunes. Davantage, pour nous estre desfaicts de la court et du marché, nous ne sommes pas desfaicts des principaulx torments de nostre vie :
Patio el priidentia curas, Non locus effusi late maris arbiier, auferi^ :
l'ambition, l'avarice, l'irrésolution, la peur et les concupiscences ne nous abandonnent point, pour changer de contrée
Et
Post equilem sedet aira cura ■* ;
elles nous suyvent souvent jusques dans les cloistres et dans les escholes de philosophie; ny les déserts, ny les rochiers creusés, ny la haire, ni lesjeusnes ne nous en desmeslent:
Hœret lateri lethalis arundo^.
On disoit à Socrates que quelqu'un ne s'estoit aulcunement amendé en son voyage : « Je crois bien, dict il; il s'estoit emporté avecques soy 6. *
Quid terras alio calentes • Sole tnutamus? Patrias quis exsul
Se quoque fugit 7.
(1) DiODORE DE Sicile , XII , 4. C.
(2) Diog. Laerce, Vie d'Aniislhène. C,
(3) Ce qui dissipe les chagrins, ce ne sont pas ces belles so litudes qui dominent l'étendue des mers ; c'est la raison, c'est la sagesse, hor., Epist., I , Il , 25.
(4) Le chagrin monte en croupe et galope avec nous. Hor., Od, m, 1,40.
(5) Le trait mortel reste attaché au flanc. Virg., tnéid. . IV, 73.
(6) Sbm., Epist. i04. C.
(!) Pourquoi aller chercher des régions éclairées d'un antit-