‹ OEuvres. Vec une notice biographiqueChapitre 95 sur 402 · LIVRE I, CHAP. XXXVin · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAP. XXXVin

Si on ne se descharge premièrement et son ame du faLx qui la presse, le remuement la fera fouler davantage : comme en un navire les charges empeschent moins, quand elles sont rassises. Vous faictes plus de mal que de bien au • malade de lu y faire changer de place : vous ensachez le mal en le remuant; comme les pals s'enfoncent plus avant et s'affermissent en les branslant et secouant . Parquoy ce n'est pas assez de s'estre escarté du peuple; ce n'est pas assez de changer de place : il se fault escarter des conditions populaires qui sont en nous; il se fauli séquestrer et r'avoir de soy.

Rupi jam vincula , dicas :

Sam luctata canis iiodum arripit; aitamen illl , Quum fugit , a cotlo trahitur pars longa catenas '.

Nous emportons nos fers quand et nous. Ce n'est pas une entière liberté; nous tournons encores la veue vers ce que nous avons laissé; nous en avons la fantaisie pleine :

Hisi purgaium est pectus , quœ prœlia nobis Atqiie pericula tune ingratis insinuandumf Quantce conscinduni hominem cuppedinis acrct Solliciium curœ? quantique perinde timorés? Quidve superbia , spurcitla, ac pelulantia , quanias F-fficiunt clades? quid luxus , desidiesque*?

Nostre mal nous tient en l'ame : or, elle ne se peult eschapper à elle mesme;

In culpa est animus , qui se non effugil unquam s ;.

ainsi il la fault ramener et retirer en soy : c'est la vraye solitude, et qui se peult jouïr au milieu des villes et des courts des roys; mais elle se jouît plus commodément à part. Or, puisque nous entreprenons de vivre seuls, et de nous passer de compaignie, faisons que nostre contentement despende de nous; desprenons nous de toutes les liaisons qui nous attachent à aultruy; gaignons sur nous de pouvoir à bon escient vivre seuls, et y vivre à nostre ayse.

soleil ? Est-ce assez , pour se ftdr soinmême , que de luir son paysT HoR.,Od.,lI, 16, 18.

(1) J'ai rompu mes fers , direz- vous. Mais lechien qui , après de longs efforts , parvient enfin à s'échapper , traine souvent une grande partie de son lien. Perse , Sot., V, 158.

W Si notre âme n'est point réglée, que de combats intérieurs à soutenir , que de périls à vaincre ! De quels soucis , de quelles craintes , de quelles inquiétudes n'est pas déchiré l'homme en proie ù ses passions ! Quels ravages ne font pas dans son âme •"orgueil, la débauche, l'emportement, le luxe, l'oisiveté! Llce., V, 44.

p) Hoa., Epiit., 1 , 14, 13. Montaigne traduit ndèlement ce TCTs avant de le citer, c.

Stilpon estant eschappé de l'embrasement de sa ville, où il avoit perdu femme, enfants et chevance; Demetrius Poliorcetes, le veoyant en une si grande ruine de sa patrie, le visage non effroyé, luy demanda s'il n'avoit pas eu du dommage; il respondit « que non, et qu'il n'y avoit. Dieu mercy ! rien perdu du sien*. » C'est ce que le philosophe Antisthenes disoit plaisamment : « que l'homme se debvoit pourveoir de munitions qui flottassent sur l'eau, et peussent à nage eschapper avecques luy du naufrage*. " Certes, l'homme d'entendement n"a rien perdu. s'il a soy mesme. Quand la ville de Noie feut ruinée par les Barbares, Paulinus, qui en estoit evesque, y ayant tout perdu, et leur prisonnier, prioit ainsi Dieu : « Seigneur, garde moy de sentir ceste perte; car tu sçais qu'ils n'ont encores rien touché de ce qui est à moy 5. » Les richesses qui le faisoient riche et les biens qui le faisoient bon estoient encores en leur entier. Voylà que c'est de bien choisir les thresors qui se puissent affranchir de l'injure, et de les cacher en lieu où personne n'aille, et lequel ne puisse estre trahi que par nous mesmes. Il fault avoir femmes, enfants, biens, et sur tout de la santé, qui peult ; mais non pas s'y attacher en manière que nostre heur en despende : il se fault reserver une arrière boutique, toute nostre, toute franche, en laquelle nous establissions nostre vraye liberté et principale retraicte et solitude. En cetse cy fault il prendre nostre ordinaire entretien de nous à nous mesmes, et si privé que nulle accointance ou communication estrangiere y treuve place ; discourir et y rire, comme sans femme, sans enfants et sans biens, sans train et sans valets , à fin que quand l'occasion adviendra de leur perte, il ne nous soit pas nouveau de nous en passer. Nous avons une ame contournable en soy mesme; elle se peult faire compaignie; elle a de quoy assaillir et de quoy deffendre, de quoy recevoir et de quoy donner. Ne craignons pas en cette solitude nous croupir d'oysifveté ennuyeuse :

(1) SÉ>., Ep. 9, vers la fin. Plutarque et Diogène Laërce, en racontant ce fait, ne disent point que Stilpon eût perdu «a fenune et ses enfants ; et probablement ils ont raison. Le stoïcisme de Sénèque a voulu exagérer la résignation du ptùlosophe. Voyez Bayle , remarque F de l'article StUpon. J. V, !..

{i) DIOC. LAi^RCE , VI , 6. c.

(3) S. AiTGcsTi» , 4e GvU. Dei,l,iO c.

ESSAIS DE MONTAIGNE

f« soUs sis tibi turba locisi.

La vertu se contente de soy, sans disciplines, sans paroles, sans effects. En nos actions accoustumées, de mille il n'en est pas une qui nous regarde. Celuy que tu veois grimpant contremont les ruines de ce mur, furieux et hors de soy, en butte de tant de harquebuzades , et cest aultre tout cicatrice, transi et pasle de faim, délibéré de crever plustost que de luy ouvrir la porte, penses tu qu'ils y soyent pour eulx? pour tel, à l'adventure, qu'ils ne veirent oncques, et qui ne se donne aulcune peine de leur faict, plongé ce pendant en l'oysifveté et aux délices. Cestuy cy, tout pituiteux, chassieux et crasseux, que tu veois sortir- après minuict d'un estude, penses tu qu'il cherche parmy les livres comme il se rendra plus homme de bien, plus content et plus sage? nulles nouvelles : il y mourra, ou il apprendra à la postérité la mesure des vers de Plante et la vraye orthographe d'un mot latin. Qui ne contrechange volontiers la santé, le repos et la vie, à la réputation et à la gloire, la plus inutile, vaine et faulse monnoye qui soit en nostre usage? Nostre mort ne nous faisoit pas assez de peur ; chargeons nous encores de celle de nos femmes, de nos enfants et de nos gents : nos affaires ne nous donnoient pas assez de peine; prenons encores, à nous tormenter et rompre la teste, de ceulx de nos voisins et amis.

Vah! qvemquamne homivem in animitm instituer e , aiu Parure, quod sil carius , qiiam ipse est slbi^ ?

La solitude me semble avoir plus d'apparence et de raison à ceulx qui ont donné au monde leur aage plus actif et fleurissant, suyvant l'exemple de Thaïes. C'est assez vescn pour aultruy; vivons pour nous, au moins ce bout de vie : ramenons à nous et a nostre ayse nos pensées et^os intentions. Ce n'est pas une ïegiere partie que de faire seurement sa retraicte ; elle nous empesche assez, sans y mesler d'aultres entreprinses. Puisque Dieu nous donne loisir de disposer de nostre deslogement, préparons nous y; plions bagage, prenons de bonne heure congé de la compaignie;despestrons nous

(1) Au\ solitaires IJetu sois un monde à toi-même.

IIEULLK.IV, 15, 12.

(2) Est-il possible qu'un homme aille se melire en tète d'aimer quelque chose plus que soi-méuie 7 Térence, Adtiph. , acte l.ic.l,y. 13.

de ces violentes prinses qui nous engagent ailleurs et esloignent de nous.

Il fault desnouer ces obligations si foi'tes; et meshuy aymer cecy et cela, mais n'espouser rien que soy : c'est à dii-e, le reste soit à nous, mais non pas joinct et collé en façon qu'on ne le puisse despendre sans nous escorcher, et arracher ensemble quelque pièce du nostre. La plus grande chose du monde, c'est de sçavoir estre à soy. Il est temps de nous desnouer de la société, puisque nous n'y pouvons ripn apporter : et qui ne peult prester, qu'il se deffende d'emprunter. Nos forces nous faillent : retirons les, et resserrons en nous. Qui peult renverser et confondre en soy les offices de l'amitié et de la compaignie, qu'il le face. En ceste cheute qui le rend inutile, poisant et importun aux aultres, qu'il se garde d'estre importun à soy mesme, et poisant, et inutile. Qu'il se flatte et caresse, et surtout se régente, respectant et craignant sa raison et sa conscience, si bienqu'il ne puisse sans honte bruncher en leur présence. Rarum est enim, ut satis se quisque vereatur^. Socrates dict^ que les jeunes se doibvent faire instruire; les hommes s'exercer à bien faire; les vieils, se retirer de toute occupation civile et militaire, vivants à leur discrétion, sans obligation à certain office. H y a des complexions plus propres à ces préceptes de la retraicte les unes que les aultres. Celles qui ont l'appréhension molle et lasche, et une affection et volonté délicate, et qui ne s'asservit ny s'employe pas ayseement, desquelles je suis et par naturelle condition et par discours, ils se pUeront mieulx à ce conseil que les âmes actives et occupées qui embrassent tout, et s'engagent par tout, qui se passionnent de toutes choses, qui s'offrent, qui se présentent, et qui se donnent à toutes occasions. II se fault servir de ces commodités accidentales et hors de nous, en tant qu'elles nous sont plaisantes, mais sans en faire nostre principal fondement; ce ne l'est pas : ny la raison ny la nature ne le veulent. Pourquoy, contre ses loix, asservirons nous nostre contentement à la puissance d'aultruy ? D'anticiper aussi les accidents de fortune; se priver des commo-

(1) II est rare qu'on se respecte assez soi-même. QriMiuBif X,7.

(2) Stobée, Serrw. 41. Montaigne attribue à Socrate cet ajophthegme des pythagoriciens, parce qu'il y a avant cotte maxime un mot de Socrate. G

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