LIVRE I, CHÂP. XXXVIII
touillent, ou ceulx qui me consolent et conseillent à régler ma vie et ma mort :
Tacilum stlvat inler replare salubres, Curantem, quidquid dignum sapiente bonoque est * .
Les gents plus sages peuvent se forger un repos tout spirituel, ayant l'ame forte et vigoreuse : nioy qui l'ay commune, il fault que j'ayde à me soostenir par les commodités corporelles; et l'aage m'ayant tantost desrobé celles qui estoient plus à ma fantasie, j'instruis et aiguise mon appétit à celles qui restent plus sortables à ceste aultre saison. 11 fault retenir, à tout nos dents et nos griffes, l'usage des plaisirs de la vie, que nos ans nous arrachent des poings les uns après les aultres :
Carpamus dulcia ; nostrum est, Qttod fin* : cinis, et mânes, et fabula fies j.
Or, quant à la fin que Pline et Cicero nous proposent de la gloire, c'est bien loing de mon compte. La plus contraire humeur à la retraicte, c'est l'ambition : la gloire et le repos sont choses qui ne peuvent loger en mesme giste. A ce que je veois, ceulx cy n'ont que les bras et les jambes hors de la presse; leur arae. leur intention y demeure engagée plus que jamais :
Tun', vetule, auriculU alienis colligis eseàs^f
ils se sont seulement reculés pour mieulx saul' ter, et pour, d'un plus fort mouvement, faire une plus vifve faulsée dans la troupe*. Vous plaist il veoir comme ils tirent court d'un grain? mettons au contrepoids l'advis de deux philosophes^, et de deux sectes très différentes, escrivants l'un à Idomeneus, l'aultre à Lucilius, leurs amis, pour du maniement des affaires et des grandeurs les retirer à la solitude. Vous avez, disent ils, vescu nageant et flottant
0) Me promenant en silence dans les bois, ei m'occupant de tout ce qui mérite les soins d'un homme sage et vertueux. HOR., Epist., I, 4, 4.
(2) Jouissons ; les seuls jours que nous donnons au plaisir ■^tnt à nous. Tu ne seras bientôt qu'un peu de cendre, une ombre, une table. Perse, Sat.,\. 151.
(^ Vieux radoteur, ne travailles^tu que pour amuser l'oiaveté du peuple? Perse, Sat., I, SS.
(4) C'est-à-dire, se jeter plus avant dans la foule. Faulsée est un vieux mot qui signiGe choc, charge, incursion, irruption. Voyez le Dictionnaire de Colgrave. G.
(5) Epicure et Sénèque. Voyez sur cela Sésèque lui-même (Epist. 21), qui cite un passage de la lettre d'£picure à Idoménée, dilïérente de celle que nous a conservée Diôgène Ijërcc. J. V. u.
jasqaes à présent; venez vous en mourir au port. Vous avez donné le reste de vostre vie à la lumière ; donnez cecy à l'ombre. 11 est impossible de quitter les occupations, si vous n'en quittez le fruict : à ceste cause, desfaictes vous de tout soing de nom et de gloire ; il est dangier que la lueur de vos actions passées ne vous esclaire que trop, et vous suyve jusques dans vostre tanière. Quittez avecques les aultres voluptés celle qui vient de l'approbation d'aultruy : et quant à votre science et suffisance, ne vous chaille ; elle ne perdra pas son effect, si vous en valez mieulx vous mesme'. Souvienne vous de celuy à qui, comme on demanda à quoy faire il se peinoit si fort en un art qui ne pouvoit venir à la cognoissance de gueres de gents : «J'en ay assez de peu, respondit il ; j'en ay assez d'un, j'en ay assez de pas un, n II disoit vray. Vous et un compaignon estes assez suffisant théâtre l'un à l'aultre, ou vous à vous mesmes ; que le peuple vous soit un, et un vous soit tout le peuple. C'est une lasche ambition de vouloir tirer gloire de son oysifveté et de sa cachette; il fault faire comme les animaux qui effacent la trace à la porte de leur tanière*. Ce n'est plus ce qu'il ▼ous îault chercher, que le monde parle de vous, mais comme il fault que vous parliez à vous mesmes. Retirez vous en vous: mais préparez vous premièrement de vous y recevoir; ce seroit folie de vous fier à vous mesmes, si vous ne vous sçavez gouverner^. Il y a moyen de faillir en la solitude comme en la compaignie. Jusques à ce que vous vous soyez rendu tel devant qui vous n'osiez clocher, et jusques à ce que vous ayez honte et respect de vous mesmes, obverseniur specxes honestœ animo*: présentez vous tousjours en l'imagination Caton, Phocion et Aristides, en la présence desquels les fols mesmes cacheroient leurs faultes, et establissez les contreroolleurs de toutes vos intentions; si elles se détraquent, leur révérence vous remettra en train; ils vous contiendront en ceste voye de vous contenter de vous .mesmes, de n'emprunter rien que de vous, d'arrester et fermir vostre ame en certaines et
(1) SKf., Epist. 7. c.
(2) Swx, Epist. 68. c.
(3) SÊi., Epist. 25. C.
(4) Remplissez-vous fesprit d'images nobles et tertueuses. Cic, Tusc. qu(esl.,i\,. M.
ESSAIS DK
limitées cogitations où elle se puisse plaire, et, ayant compris et entendu les vrays biens desquels on jouit à mesure qu'on les entend, s'en contenter, sans désir de prolongement de vie ny de nom. Voylà le conseil de la vraye et naïfve philosophie, non d'une philosophie ostentatriee et parliere, comme est celle des deux premiers 1.