LIVRE f, CHAP. XXXVIÎI
diio i|ui ih>ii> .Nwui l'u main, comme plusieurs ont l'aict par dévotion, et quelques philosophes par discours; se servir soy niesme, coucher sur la dure, se crever les yeulx, jectt-r ses lichesses emmy la rivière, rechercher la douleur; ceuLx là pour, par le torment de ceste vie, en acquérir la béatitude d'une aultre; ceulx cy pour, s'estants loges en la plus basse marclie, se mettre en seureté de nouvelle cheute, c'est l'action d'une vertu excessive. Les natures plus roides et plus fortes facent leur cachette mesmès glorieuse et exemplaire :
Tnla et parvula laudo , Qtium res dtficiuut, satis inter vilia forlis : Yerum , ubi quid melius contingit et auctius , idem Hos sapere, et solos aio beue vivere, quorum Conspicitur mlidis fuudala pecunia villis ' :
il y a pour moy assez à faire, sans aller si avant. Il me suffit, soubs la faveur de la fortune, me préparer à sa desfaveur; et me représenter, estant à mon ayse, le mal advenir, autant que l'imagination y peult atteindre : tout ainsi que nous nous accoustumons aux joustes et tournois, et contrefaisons la guerre en pleine paix. Je n'estime point Arcesilausle philosophe moins reformé, pour le sçavoir avoir usé d'ustensiles d'or et d'argent, selon que la condition de sa fortune le luy permettoit^: et l'estime mieulx de ce qu'il en usoit moderéement et libéralement que s'il s'en feust desmis. Je veois jusques à quels limites va la nécessité naturelle : et, considérant le pauvre mendiant à ma porte, souvent plus enjoué et plus sain que moy, je me plante en sa place; j'essaye de chausser mon ame à son biais : et, courant ainsi par les aultres exemples, quoyque je pense la mort, la pauvreté, le mespris et la maladie à mes talons, je me resouls ayséement de n'entrer en effrov de ce qu'un moindre que moy prend avecques telle patience; et ne veulx croire que la bassesse de l'entendement puisse plus que la vigueur, ou que les effects du discours ne puissent arriver aux effects de l'accoustumance. Et cognoissant combien ces commodités accessoires tiennent à peu, je ne laisse pas en pleine jouissance de supplier Dieu, pour ma souve-
(I) Pour moi , quand je ne puis avoir mieu^ , je sais me contenter de peu, et je vante la paisible médiocrité ; si mon sort devient meilleur , je dis qu'il n'y a de sages et d'henreux que ceuï dont le revenu est ^ndé sur debeUes terres. Hor., Epist., 1,15,42.
'« DiOC Laerok , IV , 38. G.
raine requeste, qu'il me rende content de moy mesme et des biens qui naissent de moy Je veois des jeunes hommes gaillards qui portent, nonobstant, dans leurs coffres, une masse de pilules pour s'en servir quand le rheume les pressera, lequel ils craignent d'autant moins qu'ils en pensent avoir le remède en main : ainsi fault il faire; et encores, si on se sent subject à quelque maladie plus forte, se garnir de ces médicaments qui assoupissent et endorment la partie.
L'occupation qu'il fault choisir à une telle vie, ce doibt estre une occupation non pénible ny ennuyeuse; aultrement pour néant ferions nous estât d'y estre venus chercher le séjour. Cela despend du goust particulier d'un chascun. Le mien ne s'accommode aulcunement au mesnage : ceulx qui l'aiment, ils s'y doibvent adonner avecques modération ;
Conenlur sibi res , non se submiltere rebut ' ;
c'est, aultrement, un office servile que la mesnagerie, comme le nomme Salluste^. Elle a des parties plus excusables, comme le soing des jardinages, que Xenophon attribue à Cyrus^ : et se peult trouver un moyen entre ce bas et vil soing, tendu et plein de solicitude, qu'on veoid aux hommes qui s'y plongent du tout, et j ceste profonde et extrême nonchalance laissant ' tout aller à l'abandon, qu'on veoid en d'aultres :
Democriii pecus edit agellos CuUaque , dnm peregre est animus sine corpore velox '.
Mais oyons le conseil que donne le jeune I Pline à Cornélius Rufus^, son amy, sur ce pro- : pos de la solitude : « Je te conseille, en ceste j pleine et grasse* retraicte où tu es, de quitter à ' tes gents ce bas et abject soing du mesnage, et ; t'adonner à l'estude des lettres, pour en tirer ; quelque chose qui soit toute tienne. » Il entend ! la réputation : d'une pareille humeur à celle de j Cicero, qui dict vouloir employer sa solitude et
(J) Qu'ils tâchent de se mellre au-dessus des choses plutôt que de s'y assujettir. Hor.. Epist., 1 , 1 , 19.
(2) C(i/i/., c. 4, au commeucement. G.
(:>} Xrâ., Économique ,Vi , 90 ; Cic, de la rieiUesse, c. a. .. V. L.
(4) Les troupeaux venaient manger les moissons de Démocrite, pendant que son esjjrit , dégagé de son corps, voyageait dans l'espace. Ho»., Epùt.,l, 12, 12.
(5^ Ce n'est pas à Cornélius Ru fus , mais à (UaûtHiis 'RufiiM, PLC(B,f;pis(.,l,3.
ESSAIS DE MONTAIGNE
séjour des affaires publicques à s'en acquet-ir par ses escripts une vie immortelle i.
Vsque adeone Scire tuum nihil est , nisi te scire hoc sciât atler ' ?
Il semble que ce soit raison, puisqu'on parle de se retirer du monde, qu'on regarde hors de luy^ Ceulx cy ne le font qu'à demy : ils dressent bien leur partie, pour quand ils n'y seront plus; mais le fruici de leur desseing, ils prétendent le tirer encores lors du monde, absents, par une ridicule contradiction.
L'imagination de ceulx qui, par dévotion, recherchent la solitude, remplissant leur courage de la certitude des promesses divines en l'aultre vie, est bien plus sainement assortie. Ils se proposent Dieu, object infini en bonté et en puissance; l'ame a de quoy y rassasier ses désirs en toute liberté : les afflictions, les douleurs, leur viennent à proufit, employées à l'acquest d'une santé et resjouissance éternelle; la mort, à souhait, passage a un si parfaict estât : l'aspreté de leurs règles est incontinent applanie par l'accoustumance, et les appétits charnels, rebutés et endormis par leur refus: car rien ne les entretient que l'usage et execcice. Ceste seule fin d'une aultre vie heureusement immortelle mérite loyalement que nous abandonnions les commodités et doulceurs oe ce te vie nostre, et qui peult embraser son ame de l'ardeur de ceste vifve foy et espérance, réellement et constamment, ilsebastit en la solitude une vie voluptueuse et délicieuse, au delà de toute aultre sorte de vie.
Ny la fin doncques ny le moyen de ce conseil'"^ ne me contente : nous retumbons tousjours de fiebvre en chauld mal. Ceste occupation des livres est aussi pénible que toute aultre, et autant ennemie de la santé, qui doibt estre pi'incipalement considérée : et ne se fault point laisser endormir au plaisir qu'on y prend ; c'est ce mesme plaisir qui perd le mesnager, l'avaricieux, le voluptueux et l'ambitieux. Les sages nous apprennent assez à nous garder de la trahison de nos appétits, et à discerner les vrays plaisirs et entiers des plaisirs meslés et bigarrés de plus de peine ; car la pluspart des
(I) Cic , Orator, c. 45, et dans plusieurs prologues de ses traités philosophiques. J. Y. L.
(^ Quoi donc! votre savoir n'est-il rien, si l'on ne sait qiie vous avez du savoir 7 Perse , Sat., 1 , 35.
(Si Le conseil de Fline à Rufus. C.
plaisirs, disent-ils, îious chastouilfent et embrassent pour nous estrangler, comme faisoient les larrons que les ^Egyptiens appeloient Philistas^ : et si la douleur de teste nous venoit avant l'yvresse, nous nous garderions de trop boire; mais la volupté, pour nous tromper, marche devant et nous cache sa suitte. Les livres sont plaisants; mais si de leur fréquentation nous en perdons enfin la gayeté et la santé, nos meilleures pièces, quittons les : je suis de ceulx qui pensent leur fruict ne pouvoir contrepoiser ceste perte. Comme les hommes, qui se sentent de longtemps affoiblis par quelque indisposition, se rengent à la fin à la mercy de la médecine, et se font desseigner par art certaines règles de vivre, pour ne les plus oultrepasser : aussi celuy qui se retire ennuyé et desgousté de la vie commune, doibt former ceste cy aux règles de la raison, l'ordonner et renger par préméditation et discours. Il doibt avoir prins congé de toute espèce de travail, quelque visage qu'il porte, et fuir, en gênerai, les passions qui empeschent la tranquillité du corps et de l'ame, et choisir la route qui est plus selon son humeur,
Unusquisque sua noveril ire via *.
Au mesnage, à l'estude, à la chasse et tout aultre exercice, il fault donner jusques aux derniers limites du plaisir, et garder de s'engager plus avant où la peine commence à se mesler parmy. Il fault reserver d'embesongnement et d'occupation autant seulement qu'il en est besoing pour nous tenir en haleine, et pour nous garantir des incommodités que tire après soy l'aultre extrémité d'une lasche oysifveté et assopie. Il y a des sciences stériles et espineuses, et la pluspart forgées pour la presse': il les fault laisser à ceulx qui sont au service du monde. Je n'aime pour moy que des livres ou plaisants et faciles qui me cha-
(J) Ceci est traduit de Sénèque , excepte le mot de Philelas , que Montaigne ou ses imprimeurs ont changé mal à propos en Philiitas. Lalronum more (dit Sén., fipis/. 54), quos Philetns jEgyplii vocant, in hoc nos ampleciuniitr (voluptates), ut strangiilent. C. — Ce nom , que les Égyptiens donnaient aux voleurs, vient probablement de cpTi/.T.Tr,; , insidiator ; d'où paraissent aussi venir fallo, Philistins , filou , elc. A. D.
(2) Prop., 11, 25, 58. Montaigne a traduit ce vers avant de le citer. C.
(5) Pour le monde, pour la vie publique. Ainsi, un peu plus bas : « Ceulx cy n'ont que les bras et les jambes hors de (a presse. » J. T. L,