SCÈNE IV
CHRISTINE, un vieillard à barbe et cheveux blancs, STEINBERG et EBBA.
EBBA
Mon père, c'est ici.
LI VIEILLARD
Et celle que je dois consoler?
steinbbro, montrant Christine, La voici.
LE VIEILLARD
Quel est son rang... son nom?
EBBA
Tous deux sont un mystère.
Elle voudrait...
LE VIEILLARD
Elle a le droit de me les taire.
Dieu les sait, il suffit. —
(À Christine.) Le ciel soit avec vous !
Ma fille.
Christine, à Ebba et Steinberg.
Le voilà; mes enfants, laissez -nous.
(Ils sortent.) Vous à qui le Seigneur a remis sa parole, Vous dont la main bénit et dont la voix console, Saint homme, qui foulez d'un pied tranquille et sûr Le sentier de la foi, qui pour nous est obscur; Qui voyez les pécheurs courbés sur votre voie, El qui pouvez d'uu mot rendre un cœur à la joie, Quelque temps près de moi marchez d'un pas plus lent, Saint homme, qui passez priant et consolant..
LE VIEILLARD
Ne dites pas cela, femme... Je suis moi-même Un malheureux marqué du sceau de Fana thème... Et celui qui m'entend venir avec effroi, Si condamné qu'il soit, l'est encor moins que moi : Mais le Seigneur permet que souvent le coupable, Cachant à tous les yeux le remords qui l'accable, Donne, tant qu'il lui reste une voix pour bénir, Un pardon que lui-même il ne peut obtenir...
CHRISTINE
Est-il donc un forfait que Dieu, dans sa colère, Exclut de son pardon ? '
LE VIEILLARD
Il en est un !
CHRISTINE
Mon père!...
Il en est un?...
LE VIEILLARD
Un seul... Mais pourquoi tremblez-vous?
Votre sexe, ma fille, est consolant et doux.
Seul, nous sommes méchants, nous... Dieu créa la femme Comme un ange, chargé de veiller sur notre âme! Il nous donna la force, il lui donna les pleurs, Pour qu'elle pût porter moitié de nos douleurs- Et si nous l'entraînons avec nous dans l'abîme, Dieu sait faire deux parts, de l'erreur et du crime ; Car le Seigneur est juste.
CHRISTINE
Oh ! n'avez-vous pas dit Qu'il est un crime, un seul, pour lequel Dieu maudit?
LE VIEILLARD
Mais, pour un qu'il maudit, combien il en excuse, Quand un vrai repentir s'humilie et s'accuse!
CHRISTINE
Que m'importe, à moitié couchée en mon linceul, Qu'il les pardonne tous, s'il en punit un seul?
le vieillard, la regardant.
11 pardonne... l'oubli, la colère... l'injure, L'adultère... le vol... l'envie... et le parjure! Voilà les noms de ceux qu'à l'heure du trépas 11 pardonne.
CHRISTINE
Et celui qu'il ne pardonne pas !
Son nom?... que de mon sort un mot enfin décide; Vous hésitez... Son nom?... je le veux.
LE VIEILLARD
L'homicide !
Christine, tombant à genoux.
Pardon!...
Digltized by
CHRISTINE
le vieillard.
A celle voix malgré moi J'ai pâli.
(Prenant la lampe et la regardant.) Ah !... vous été* Christine...
(// laisse tomber la lampe. Obscurité.)
CHRISTINE
Et vous?
LE VIBILLAR».
Sentinelli.
Christine, $e dressant.
Arriére... meurtrier!...
sentinelli.
Moi, meurtrier! madame ?
Oh! si vous descendiez dans le fond de votre âme ! Là vous entendriez la voix qui doit crier Qui de nous deux, 6 reine! est le vrai meurtrier.
CHRISTINE
De nous deux?... Eh! qui donc a frappé la victime? L'avez-vous oublié ?. . .
SENTINELLI
Qui commanda le crime ?
L'oubliez-vous aussi?... Madame, le forfait N'est pas toujours compté pour celui qui le fait. Que si vous l'espériez, vous vous êtes trompée; Car vous fûtes le bras... je ne fus que l'épée!...
CHRISTINE
C'est juste... et nous pouvons, meurtriers chancelants, Toucher nos froides mains, mêler nos cheveux blancs; Car le même forfait rend nos têtes tremblantes, Et c'est du même sang que nos mains sont sanglantes. Eh bien! qu'avez-vous fait depuis ce jour fatal?
8ENTINELLI.
Moi?... j*ai voulu d'abord revoir le sol natal; D'oublier le passé j'avais quelque espérance. Insensé!... Nous étions tous les deux à Florence; Là sa jeunesse avec la mienne avait passé; Nous nous étions aimés à Florence... insensé !...
CHRISTINE
Et vous l'avez quittée?...
8ENTINBLLI.
Oui, je crus que peut-être Le repos dans mon cœur à Stockholm pouvait naître; J'arrivai... de nouveau mes vœux furent trahis. Le repos... A Stockholm nous nous étions haïs!
CHRISTINE
Vous partîtes bientôt?...
8ENTINELLT.
Oui, je revins en France.
Nul ne m'y reconnut, tant deux ans de souffrance M'avaient changé ! ... J'allai droit à Fontainebleau, Et me dis étranger, voulant voir le château... Mon guide froidement me "raconta le crime, Le nom de l'assassin... celui de la victime... Je vis la galerie aux Cerfs... le corridor, Et le parquet, de sang humide et rouge encor.
Et vous avez osé, sans craindre que ses voûtes... . Reconnaissant vos pas, ne s'écroulassent toutes Sur vous?/., et d'un œil sec vous avez pu souffrir Cet aspect?
•BHTIHELLI.
D'un œil sec!... j'espérais en m*urir!
CHRISTINE
Continuez...
8ENT1NELLI.
Ma vie est un pénible rêve Depuis lors... Un instant Dieu ne m'a point fait trêve : Je portais le remords... sous son poids j'ai fléchi, Et puis rapidement mes cheveux ont blanchi.
CHRISTINE
C'est comme moi...
SENTI NELLT.
Souvent j'avais entendu dire Que celui qu'à bon droit le monde peut maudire, A la prière, au jeûne, alors qu'il a recours, En eux contre ses maux peut trouver un secours. J'essayai... Chaque jour j'invente des supplices; Je déchire mon corps sous le crin des cilices; Dans mes brûlantes nuits, de mon lit élancé, Je cherche le repos sur le marbre glacé; Puis je rentre... dans ma cellule solitaire, Et j'y frappe mon front meurtri contre la terre.
CHRISTINE
Et dans la solitude, à chaque bruit trompeur, Lorsque revient la nuit, qu'éprouvez-vous ?
SENTINELLI
J'ai peur.
Christine, se rapprochant.
C'est comme mol...
SENTI NELtI.
Je vis, silencieuse et sombre, Une novice, un jour, passer ainsi qu'une ombre, Je la suivis des yeux... La première voilà, Dis-je... que du tombeau sort l'ombre de Paula... Celle de son amant sans doute va la suivre.
Et je tombai...
CHRISTINE
Paula n'a point cessé de vivre; Elle est ici... cachant son front à tous les yeux Sous l'habit de novice.
SENTINELLI
Elle vit!... Ah! tant mieux, Qu'elle vive longtemps ! son âge est loin du nôtre. S'il vivait, Userait de notre âge.
CHRISTINE
Qui?...
SENTINELLI
L'autre.
Maintenant qu'en nos cœurs, qui vont refroidissant Le feu des passions n'allume plus le sang, Que de l'autre horizon nous regardons la vie, Comme notre amitié de haine fut suivie, Peut-être que de nous le ciel ayant pitié, A notre haine eût fait succéder l'amitié ; Peut-être, au lieu de deux que le hasard rassemble, Dans ce même palais serions-nous trois ensemble, A cette même place, où sans lui nous voilà :
Vous, où vous êtes... moi, comme je suis... lui, là... Lui, serrant votre main, et moi serrant la sienne.
vous, qui l'appelez.... tremblez-vous pas qu'il vienne? Que son ombre, levant la pierre des tombeaux...