SCÈNE VIî CHRISTINE, PAULA
CHRISTINE
Pourquoi Dieu permit-il que dans ta jeune vie
Je vinsse me jeter de tant de maux suivie ?
Vous vous aimiez... heureux... Mais je devais venir.,
Je vins... et mon amour brisa votre avenir;
Tout fut empoisonné désormais sur (a voie.
Comme tu pardonnas à lui... que je te voie Me pardonner à moi!... Jesuis à tes genoux!
Oh ! dis-moi quelques mots consolateurs et doux.
PAULA
Christine... que si Dieu dans ce moment me donne Pouvoir de pardonner... oh ! oui ! je te pardonne; Et que si deux pouvoirs en moi sont réunis, Pardonner et bénir... oh ! oui ! je te bénis... Je pardonne à ma reine, et je bénis ma mère.
Que la mort qui te vient ne te soit point amère! Qu'un ange me seconde, et descendant des cieux, De son doigt doucement vienne clore tes yeux, Temporte dans ses bras, à la terre ravie, Et te conduise à Diçu dont le souffle est la vie !
Oh ! du ciel, à ta voix... ma fille, je sens là Redescendre le calme... Embrasse-moi, Paula ! Mais, avant d'oublier le monde comme un rêve, Je voudrais voir encor le soleil qui se lève; Ouvre, j'ai besoin d'air...
(Paula ouvre toutes les fenêtres; on voit d'un
côté les campagnes de Borne, de l'autre la cour
de Borne, qui attend le moment d'entrer avec
les messagers suédois.)
Christine, à Paula.
Maintenant, conduis-moi .
(Se soulevant.) Je voudrais voirie ciel en m'appuyant sur toi ; Je puis encore aller jusqu'à cette fenêtre.
Oh! Paula! qu'il est beau ce jour qui vient de naître !
(Elle tombe sur des coussins.) Au mourant qu'il est beau ce ciel brillant et pur, Lorsqu'il devine Dieu par delà son azur!
PAULA
Ma mère!...
Christine, affaiblie.
Oh ! si la mort, sans douleur, sans secousse, Pouvait venir ainsi, qu'elle me serait douce !... Paula!... Monaldeschi!... Sentinelli!... mon Dieu! La couronne. .. Stockholm ... J'ai froid ... ma fille. .. adieu ! Oh ! pourquoi donc ta main est-elle si glacée?... Où donc es-tu, Paula?... Seule tu m'as laissée... Mourir seule... Je meurs !... embrasse-moi, Paula. Adieu !
Ma mère!
CHRISTINE
Adieu!...
PAULA
Seigneur, recevez-la !
CHRISTINE
Peut-être,..
(Elle meurt.)
paula, se relevant.
Et maintenant à tous ouvrez la porte.
(Les trois messagers suédois entrent avec la cour de Rome. Oxenstiern met à Christine la couronne sur la tète et le sceptre dans sa main ; de Brahé jette sur elle le manteau royal, et un huissier crie au peuple ; ) Christine-Alessandra, reine de Suède, est morte !
CHARLES YII
CHEZ SES GRANDS VASSAUX
CHARLES YII
CHEZ SES GRANDS VASSAUX
PRÉFACE
« Et en ce temps, an chevalier nommé messire » Charles de Savoisy, par un de ses pages qui » chevauchait an cheval , en le venant de mener » boire à la rivière, le cheval esclabouta un escol- » lier, lequel avecqaes les antres allait en procès- » sion àS te -Katherine, et tant que l'escollier frappa » ledit page : et alors les gens dudit chevalier sail- » lirent de son hôtel embastonnés, poursuivant » lesdils escolliers jusques à S te -Katherine ; et an » des gens dudit chevalier tira une flèche dedans » l'église, jusques au grand autel où le prêtre chan- » tait messe, donc pour ce faict l'université fit telle » poursuite à rencontre dudit chevalier, que la » maison d'icelui chevalier fut abattue, et fut ledit » chevalier banny hors du royaume de France, » et excommunié. Et s'en alla devers le pape, » lequel l'absolut, et arma quatre gallécs, et s'en » alla par mer faisant guerre aux Sarrazins, et là » gaigna moult d'avoir. Puis retourna et fut faicte » sa paix , et refit son hôtel à Paris tel comme il » était paravant; mais il ne fut pas parachevé, et » fit faire son hôtel de Signclay ( Seignelais ) en » Àuxcrrois moult bel, par les Sarrazins qu'il avait » amenés d'outremer; lequel châtel est à trois » lieues d'Âuxerre. »
Chboniqoe bu boi Charles VII, page 5, par maître Alain Chartier, homme très-honorable.
Je cherchais la matière d'un drame ; il y en avait un dans ces vingt lignes : je le pris.
Il se présenta à mon esprit sous une forme classique : je l'adoptai.
2 Al.FX. OV H AS.
Le théâtre est avant tontes choses de fantaisie; je . ne comprends donc pas qu'on l'emprisonne dans an système. Un même sujet se présentera sous vingt aspects divers à vingt imaginations différentes : tracez des règles uniformes, forcez ces imaginations de les suivre, et il y a cent à parier contre un que vous aurez dix-neuf mauvais ouvrages : laissez chacun prendre son sujet à sa guise, le tailler à sa fantaisie ; accordez liberté entière à tous, depuis les douze heures de Boileau jusqu'aux trente ans de Shakespeare, depuis le vers libre de JodeJIe jusqu'à l'alexandrin de Racine, depuis les trilogies de Beaumarchais jusqu'aux proverbes de Théodore Leclercq; et alors chaque individu flairera ce qui conviendra le mieux à son organisation , amassera ses matériaux , bâtira son monde à part, soufflera dessus pour loi donner la vie, et viendra , au jour dit, avec on résultat sinon complet, du moins original; sinon remarquable, du moins individuel.
Convaincu de cette vérité, j'ai donc pris les formes classiques , qui pour cette fois m'allaient, et j'ai verrouillé mes trois unités dans les dix pieds carrés de la chambre basse du comte Charles de Savoisy.
Et je dis les trois unités, parce que, selon moi, l'action que l'on croit double est simple. Le tissu et la broderie qui l'enjolive ne font point deux étoffes: Taqoub, Bérengère, le comte, voilà le tissu ; Charles VII et Agnès, voilà la broderie. Le roi vient demander l'hospitalité au vassal; le vassal la lui accorde, et c'est tout : l'arrivée inattendue de Charles VII complique l'action, mais ne la détourne pas de son but ; et malgré la présence de son hôte
PREFACE
royal , les affaires de ménage du comte vont toujours leur train.
Puis cela était nécessaire à mon œuvre comme je la concevais. Si quelqu'un veut voir une perspective tout à fait comme son voisin la voit, il faut qu'il la regarde de la place de son voisin et non pas de la sienne ; ce qui fait, je crois, que le critique devrait toujours juger une œuvre selon la donnée de Fauteur, et non bâtir une nouvelle pièce à côté de l'autre, attendu qu'il est probable qu'il donnera la préférence à la sienne. Puis il est probable encore que le public sera de l'avis du journaliste, parce qu'il est abonné au journal, et que le journal auquel il est abonné ne peut pas avoir tort.
Cela , dis-je , était nécessaire à mon drame, et voici comment je voulais faire une œuvre de style plutôt qu'un drame d'action ; je désirais mettre en scène plutôt des types que des hommes ; ainsi Yaqoub était pour moi la représentation de l'esclavage d'Orient , Raymond , de la servitude d'Occident ; le comte, c'était la féodalité ; le roi, la monarchie. Une idée morale, qui sans doute est passée inaperçue, planait sur le tout. La voici :
La nature a organisé chaque individu en harmonie avec le lieu où il doit naître , vivre et mourir. Des mers immenses , des montagnes qui percent les nues encadrent en quelque sorte chaque race dans la localité qui lui est propre, et lui défendent de se mêler aux autres races. Autour de l'homme naissent les animaux nécessaires à des voyages bornés; mais qui ne doivent pas le porter au delà des limites que le doigt de Dieu lui a tracées pour patrie : tant que l'Européen s'abandonnera à son cheval, l'Arabe à son dromadaire, l'instinct de chacun de ces animaux le retiendra dans l'atmosphère qui lui convient, et ni l'animal ni son maître n'auront à souffrir. Déplacer une existence c'est la fausser : les principes du bien, qui, dans des climats amis, sur une terre maternelle, sous le
soleil natal, eussent mûri comme un fruit, tournent à mal sur un sol étranger. Quand tout est hostile à un individu, l'individu devient hostile à tout; et comme il ne peut anéantir cet air qui l'étouffé , ce soleil qui le brûle, cette terre qui le blesse,* sa haine retombe sur les hommes, dont il peut toujours se venger.
Tel est Yaqoub. Le comte de Savoisy pense, dans sa religieuse crédulité , expier son crime en enlevant à son pays un jeune Arabe né' pour le désert et la liberté. Le saint-père lui a ordonné une injustice pour racheter un meurtre : la raison n'accepte pas le marché : l'enfant ravi à sa patrie vivra mal ailleurs que là où il aurait dû vivre : là-bas il eût été heureux au milieu d'hommes heureux ; ici il sera malheureux par les autres et les autres par lui, car son espoir, ses pensées, ses désirs seront ceux d'une autre race et d'un autre pays, inconnus au pays qu'il habite, incompris de la race qui l'entoure. S'ils veulent se répandre au dehors, le défaut de sympathie les repoussera au dedans. Quelque temps son cœur les renfermera pêle-mêle et grondants; puis, vienne une occasion; que la victime et le bourreau se trouvent face à face, il y aura des crimes et du sang. Comme l'expiation était un sacrilège, Dieu veut qu'à son tour l'expiation soit expiée.
Je ne sais trop comment est mort le. comte de Savoisy ; mais, en bonne justice, c'est ainsi qu'il aurait dû mourir.
Reste à répondre à une dernière critique. On m'a reproché d'avoir pris le dénoûment d'Andromoque : j'ai déjà dit que j'avais voulu faire une œuvre classique : pour ce, il me fallait imiter un écrivain classique : Racine s'est trouvé là : autant valait, je crois, pour modèle choisir lui qu'un autre. Qu'on se rappelle Henri III, Christine et Aniony, et peut-être conviendra- t-on qu'il y aurait mauvaise foi à m'accuser^ d'être à court de dénouments.
CHARLES VII
CHEZ SES GRANDS VASSAUX
Car non?..
CHARLES VII, roi de France.
CHARLES DE SAVOISY, seigneur de Seignelais.
Y AQOUR, jeune Arabe , appelé communément le
Sarrazin.
BÉRENGÈRE, comtesse de Savoisy.
AGNÈS SOREL