AMÉLIE, ARTHUR, LAURE
AMELIE; Et Ters quelle époque étiei-vous à Venise?
ABTVUE.
A la fin de 18*0.
LAUftI.
Et la reine de 1* Adriatique mérite-t-elle la réputation que lui ont faite les poètes?
ABTKUI.
C'est la seule ville du monde qui ait arrêté Byron trois ans.
En a-t-elle conservé le souvenir?
aithum.
Amélie, les cités dont les monuments s'écroulent
oublient vite les hommes.— Oui, quelques Vénitiens se souviennent encore peut-être d'avoir vu passer par leurs rues un étranger hautain , au front pâle, qu'on appelait Byron; et ils se souviennent de lui, non parce qu'il est l'auteur du Corsaire et de Child-Harold, non qu'il soit pour eux comme pour nous une espèce d'ange rebelle et déchu, sur le front duquel Dieu a écrit du doigt : génie et malheur ; mais parce que, dans une ville où leur race est presque inconnue, il conduisait avec lui quelques superbes chevaux qui l'emportaient au galop sur les dalles humides de la place Saint-Marc, où un piéton peut se soutenir à peine; mais parce qu'on le voyait, au Lido, franchir avec eux les tombes du cimetière juif, que n'ose pas , sans y être forcé, traverser le soir un chrétien.
Oh ! voilà qui me désenchante de Venise.
TERESA
AETHUE.
Cela devrait tout au plus , Amélie , vous désenchanter de ses habitants. — Rarement, je l'ai remarqué du moins , les peuples sont en harmonie avec les villes qu'ils habitent. — Il faut voir Venise, chère Amélie, du haut de l'obélisque de Saint-Marc, Venise plongeant ses pieds dans l'eau comme la Vénus marine, sillonnée le soir en tout sens par ses mille gondoles noires , avec un fanal au front, se croisant comme des étoiles qui filent; il faut voir Venise du Lido , lorsque le matin , entourée d'un brouillard, chaque brise qui arrive de l'Adriatique déchire et emporte avec elle un coin de son voile, et laisse apercevoir tour à tour un palais, un pont , une église : on dirait, passez-moi la comparaison, Amélie, on dirait une coquette qui, par calcul, ne veut que petit à petit découvrir sa beauté.
LAUEE.
Monsieur Arthur, voilà une description qui me semble plus d'un pocte que d'un voyageur.
AMÉLIE
Une fois mariés, Arthur, nous irons à Venise ensemble. Vous me le promettez, n'est-ce pas?
AETHUE.
Oui, mon Amélie; et je trouverai alors Venise encore plus belle, car vous m'accompagnerez cette fois sur l'obélisque de Saint-Marc, vous serez près de moi au Lido ; et si je n'oublie pas Venise pour vous, Venise me paraîtra bien belle , Amélie , car je la verrai avec le regard d'un homme heureux.
AMÉLIE
Et vous allâtes ensuite?...
AETHCl.
A Vanles.
AHÉLIK.
A Naples, où est en ce moment mon père!
Oh ! parlez-moi de Naples, Arthur.
AETHUE.
Votre père va revenir, Amélie, et je ne veux pas le priver du plus grand plaisir d'un voyageur, celui de raconter.
LAUIE.
Ou plutôt, dites, monsieur le poëte, que les souvenirs que vous avez rapportés de Naples ne sont pas de ceux que vous voulez confier à Amélie.
AETHUE.
Et pourquoi jpas, Laure?
ahélie, à Arthur.
Que veut-elle dire?
AETHUE.
Ecoutez, Amélie, et je vais vous faire ma confession tout entière. Votre père va revenir, et son retour sera suivi de notre mariage. Cette union, je l'espère du moins, doit être pour nos deux existences an avenir de bonheur : il faut donc, pour
qu'aucun reproche ne vienne le troubler, que vous me connaissiez comme je vous connais. Votre cœur est calme , Amélie ; aucune passion ne Ta jamais tourmenté; mais à vous seule peut-être en ce monde Dieu accorda d'être pure et belle comme un ange. Vous m'aimez plus comme un frère peutêtre que comme un mari... Oh! ce n'est point an reproche , car, avant moi , vous n'aviez aimé personne, même comme un frère Je suis moins
heureux que vous, Amélie, et je vous apporte une âme moins pure : un amour violent a bouleversé deux ans de ma vie. Mon excuse est dans quelques mots : je ne vous connaissais pas encore, Amélie!. •• AEtLiB, ingénument et avec curiosité.
Oh ! racontez-moi cela !
LAVEE.
Gomment ! c'est ainsi que tu reçois de pareils aveux!
Sans doute. N'as-tu pas entendu? n'a-t-il pas dit que cette passion était éteinte, et que, lorsqu'elle est née, il ne me connaissait pas encore? Eh bien ! il me connaît maintenant, il m'aime : que m'importe un passé qui ne m'appartenait pas, quand l'avenir peut être à moi ? — Oh ! racontez-moi tout, Arthur!
AETHCE.
Merci, Laure : vous m'avez sauvé, quoique ce ne fût pas votre intention peut-être, ce qu'avait d'embarrassant un aveu, qu'en amant craintif je retardais , mais qu'en homme loyal je comptais faire.
AMÉLIE
Voyons, dites vite... Son nom d'abord.
% AETHUE.
Son nom ne m'appartient pas, Amélie : c'est la seule chose que je ne puis vous apprendre.
AMELIE.
Vous avez raison toujours.... Mais vous pouvez me raconter comment vous l'avez connue, me dire si vous l'avez aimée beaucoup, longtemps ; si elle vous aimait, elle; si eHe était jolie; quel âge elle avait... Vous pouvez me dire tout cela.
AETHUE*
Et vous me pardonnerez tout cela, même si je vous dis qu'elle était johe, n'est-ce pas?
Arthur...
Eh bien?...
Regardez-moi. —M'aimez-vous?
AETHUE.
De toute mon âme !
AMELIE.
Je vous pardonne.
AETHUE*